Hoba Hoba Spirit, le rock qui veut bousculer le Maroc

27 mars 2008 - 20h14 - Culture - Ecrit par : L.A

Nyon, juillet 2007. La "hayha music" enflamme le dôme du Paléo Festival. Le défi est de toute beauté : faire danser harmonieusement une mosaïque bariolée de punks-à-chiens, métalleux-urbains, émigrés nostalgiques et autres wannabees guévaristes en manque de folklore.

Fouettée par deux trois riffs, délayée de percussion, agrémentée de persiflage et d’autodérision, la mayonnaise Hoba Hoba prend, et se déguste le corps balançant. Sans trop forcer, le public suisse est conquis. Dans les coulisses pourtant, l’épuisement est au rendez-vous. Le groupe n’a pas lésiné sur les moyens pour promouvoir "Trabando", son dernier opus.

Comme pour célébrer cette fin de tournée, le percussionniste avoue rêver de vacances et de flâneries casablancaises, avant d’être coupé par le chanteur, qui confie au passage la préparation d’une nouvelle livraison prévue pour début 2008. "Nous n’avons pas de contraintes marketing. On en profite pour produire autant que l’on peut. Dès septembre, on sera en studio", annonce Réda Allali.

Un message mordant, qui passe en revue les blocages de la société marocaine

Et quel retour, il n’y a qu’à se servir ! Les dix titres d’"Al Gouddam" se piochent gratuitement sur la Toile. Loin des atermoiements obligés des premières heures, le son de Hoba Hoba est plus énergique, résolument rock. Au fil des pistes, qui bouillonnent d’influences diverses, le groupe se permet de franchir les frontières et d’atterrir en territoire punk, avant d’être rappelé à l’ordre par les claquements cuivrés des krakeb gnawa, ou par les crissements de Abdelaziz Stati, le maestro en chef de la kamanja.

Mais la fusion n’est que le fond enjoué duquel se détache un message mordant, qui passe la société marocaine au crible du plus fin sarcasme. Avec "Trabando", Hoba Hoba Spirit entendait démolir les réflexes conservateurs mâtinés d’absurdité qui minent la société marocaine. Jouer les vierges effarouchées devant l’invasion culturelle "étrangère", ou mettre en garde contre la perte d’une "marocanité" fantasmée étaient devenus des réflexes par trop fréquents dans le Royaume.

Le groupe en veut pour preuve la rhétorique islamiste dispensant, au gré des sorties médiatiques, le droit -ou non- de se déclarer "marocain", ou encore le procès de quatorze fans de rock, accusés de porter un message satanique contraire à la culture marocaine.

"Radio Hoba" fait de Tanger la capitale du monde

La rengaine conservatrice n’avait d’ailleurs pas épargné Hoba. A une heure de grande écoute, un responsable syndical, peu réjoui par la musique fusion, réduisait le groupe à un produit de contrebande, s’interrogeant, dans la foulée, sur l’utilité des frontières marocaines… A tout ce joli monde qui fait vertu du recul, Hoba demande d’"aller de l’avant" : "Al Gouddam" en dialecte marocain. Les titres qu’il égrène y invitent tous.

Avec "Spoutnik", le constat d’un Maroc qui navigue à vue se précise. On pourrait être tenté de se lasser de l’éternel constat d’inertie du pays, dressé au fil des livraisons par Hoba Hoba. Mais les arguments sont là. A l’ombre des riads rénovés et de l’autocongratulation jubilatoire, les lignes de fuite ont été tracées, faisant état des véritables mouvements du Maroc "futile".

Ainsi, sur un air orageux, électrifié par les barbelés euros-méditerranéens, "Radio Hoba", autre titre du groupe, fait de Tanger la capitale du monde, où se niche toute une population prête à batailler avec le large pour s’évader. Délaissée sur son propre territoire, foudroyée par la frénésie sécuritaire du voisin européen, cette jeunesse campe dans les interstices, essuyant quotidiennement coups de matraque et refoulements à la frontière.

Moins amer, plus sucré, le désir de liberté se chantonne aussi à la californienne. "Rabi’a", narre avec légèreté une fuite à la sauce barbecue d’un trentenaire qui quitte Casablanca au volant de sa R-12, soufflé par Bruce Springsteen. Fuite en avant quasi publicitaire du cadre moyen, imaginons-nous, motivé par l’appel du désert, laissant sur son sillage une société méthodiquement façonnée par les besoins de la tradition, dépeinte au vitriol dans "Hyati".

"Aller de l’avant", c’est également militer en faveur du dialecte marocain. Cette langue avec laquelle on rit, admoneste, discute, insulte, ou tombe amoureux, a été réduite avec mépris à "une langue de la rue", déplore inlassablement Allali. Cette fois, la frontière est linguistique, nous donnant le choix restreint d’exprimer la vie honteusement, en darija (dialecte), ou de se faire adouber dans une langue morte, étrangère au peuple.

"Al Gouddam" est le rêve d’un Maroc sans oeillères. Identité, langue, grandeur passée ne sont que les leitmotivs d’un immobilisme rémanent, désavoué avec force par 60% de la population marocaine lors du dernier scrutin législatif. A l’instar de leur musique, les Casablancais aspirent à un Maroc aux frontières perméables, conscient de ses mouvements internes, de ses influences et de ses évolutions. D’un Maroc où la réalité doit cesser d’être une marginalité.

Source : Rue89 - Sélim Smaoui

Bladi.net Google News Suivez bladi.net sur Google News

Bladi.net sur WhatsApp Suivez bladi.net sur WhatsApp

Sujets associés : Musique - Concert - Hoba Hoba Spirit - Darija

Ces articles devraient vous intéresser :

Darija sur Wikipédia : un concours qui divise

La page Facebook Wikimedia Maroc a lancé un concours préconisant l’utilisation du dialecte marocain (darija) en lieu et place de l’arabe littéraire qui soulève de vives polémiques.

Festival Mawazine : Saad Lamjarred persona non grata ?

La participation de Saad Lamjarred à la 19ᵉ édition du Festival Mawazine, prévue du 21 au 29 juin prochain, semble compromise. Des sources proches des organisateurs ont révélé l’échec des négociations entre les deux parties.

Abdelaziz Stati : sa fille Ely menace de révéler des secrets compromettants

Les relations entre le chanteur populaire Abdelaziz Stati et sa fille, la rappeuse Ilham El Arbaoui, alias Ely, sont dégradées au point que celle-ci menace de faire des révélations compromettantes sur son père.

Saâd Lamjarred et Ghita El Alaki se marient le 17 novembre au Maroc

Après Paris, le chanteur marocain Saâd Lamjarred et Ghita El Alaki, vont organiser leur mariage au Maroc le 17 novembre prochain. Une cérémonie à laquelle seront conviés sa famille, des fans et amis marocains.

Taxe musique et télévision : Les restaurateurs et cafetiers marocains se révoltent

En plein bras de fer avec le Bureau marocain du droit d’auteur (BMDA), les propriétaires de cafés et restaurants au Maroc ont décidé de porter l’affaire devant la justice. Ils réfutent les demandes de redevance émises par le BMDA, affirmant qu’elles ne...

Flou autour des circonstances du décès de Cheikha Tsunami

La chanteuse Cheikha Tsunami, grande icône du Chaâbi, s’est éteinte mardi 17 octobre à l’Hôpital militaire de Rabat, à l’âge de 45 ans. Les circonstances de son décès restent floues.

L’artiste Jaouad Alloul évoque son homosexualité et ses extravagances

Dans une interview, Jaouad Alloul, artiste pluridisciplinaire et entrepreneur créatif autodidacte d’origine marocaine, s’est livré comme jamais sur son nouvel album, sa crise conjugale et son rêve.

Les cafés et restaurants menacés de poursuites judiciaires

Face au refus de nombreux propriétaires de cafés et restaurants de payer les droits d’auteur pour l’exploitation d’œuvres littéraires et artistiques, l’association professionnelle entend saisir la justice.

Eurovision : triomphe de Loreen, doigt d’honneur pour la Zarra (photo)

La Suédoise Loreen a triomphé au Concours de l’Eurovision de la Chanson avec sa mélodie intitulée “Tattoo”, inscrivant ainsi une nouvelle page dans les annales du concours. La chanteuse d’origine marocaine a remporté la compétition pour la deuxième...

À Rabat, la fille du roi Pélé séduit par sa maîtrise de l’arabe

Kelly Cristina Nascimento, fille de la légende du football Pélé, est une amoureuse du Maroc, un pays qu’elle considère toujours comme l’un de ses endroits préférés dans le monde. Actuellement en séjour dans le royaume, elle en a profité pour apprendre...