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Les Maghrébins de France et la République

25 mars 2007 - Commentaires? - En discuter sur les forums? Les Maghrébins de France et la République

Les maghrébins de France sont-ils dans l’impasse ? Confrontés à une situation dangereuse, vont-ils s’enraciner davantage et pa-rachever le processus d’intégration, notamment dans le champ du travail et de l’habitat ? Ou bien seront-ils tentés de s’agripper à leur identité propre pour éviter toute dissolution dans le corps social global, à l’instar des italiens, des polonais, et des autres vagues migratoires par le passé ? Et ce dilemme ne met-il la France dans une situation explosive ?

Jusqu’à quel point doit-elle accepter des apports culturels d’une population somme toute culturellement assez éloignée, sans re-mettre en cause la cohésion sociale laïque acquise depuis un siè-cle ?

Pour le moins que l’on puisse dire, le modèle d’intégration à la française n’a pas permis aux jeunes générations issues de l’immigration maghrébine de prendre la place qui leur revient dans la construction d’une société nouvelle. Est-ce à dire que le processus qui a fait la France est en train de rendre l’âme ? Est-ce à dire que, sous l’effet de la construction européenne et de la mondialisation, le modèle anglo-saxon s’y substitue insidieuse-ment ?

Tant de questions lancinantes attendent des réponses claires et franches depuis des décennies, en lieu et place d’un discours idéologique malheureusement déconnecté de la réalité. Il n’est jamais trop tard pour mettre fin aux louvoiements, et de nom-mer, sans triche, ce qui pose vraiment problème.

Et d’abord ce constat : la République française a perdu de sa fougue à cause de facteurs divers, positifs ou négatifs, comme la construction européenne ou les profondes transformations de son économie. Pour ne citer que deux aspects, cette mutation a abouti à l’affaissement du rôle de la famille et des collectifs so-ciaux d’une part, et consacré l’autonomie des individus comme finalité ultime d’autre part.

Ces processus ont débouché, dès la fin des années soixante-dix, sur la disparition du caractère populaire de la plupart des quar-tiers périphériques des villes, à cause du regroupement familial immigré et du départ vers l’habitat pavillonnaire des populations européennes. C’était le début flagrant de la ghettoïsation et de la concentration ethnique.

Parallèlement, la politique a perdu de son poids dans la marche de la société, perte due à une classe politique que la dispersion sociale a déboussolée. Petit à petit, l’horizon s’est rétréci jusqu’à nous empêtrer dans une vie à très court terme, et donc perçue par beaucoup de nos concitoyens comme instable et insécure.

Et dès lors qu’il n’y a plus de projets collectifs à grande visibilité et à forte adhésion populaire, il ne nous est plus resté que la gestion des aspirations et des ambitions individuelles et donc forcément provisoires. D’où une certaine désacralisation de la notion même d’intérêt général, et, en conséquence, un effondrement de l’action collec-tive revendicatrice. Les ruptures sociales sont flagrantes et han-dicapantes : les gens aisés réclament plus de liberté et d’autonomie, alors que les pauvres ont surtout besoin de sécuri-té (au sens large du terme) et de solidarité. Et c’est pour cette raison que les politiques modernistes ne touchent pas la masse des gens, qui a besoin d’un discours rassurant quant à l’avenir, et partant, d’une parole de fusion. C’est ainsi que, poussant la fusion des uns jusqu’à l’exclusion des autres, se sont enracinés, dans nos quartiers les plus pauvres, et l’extrême-droite raciste et l’islamisme radical mais non moins raciste.

Pour les déraciner, il faudra recréer de l’espoir. Il faudra que la classe politique se défasse, en premier lieu, de ses habituelles surenchères électorales, souvent incantatoires et démagogiques, mais surtout sans effet sur la réalité. Il nous faudra nommer les maux qui rongent notre société et élaborer patiemment des solu-tions durables et admises par tous, et donc susceptibles d’améliorer concrètement le sort des gens qui souffrent dans les ghettos.

Il faudra s’atteler à réduire la fracture culturelle entre les mag-hrébins et la société française. Cette fracture renvoie inexora-blement à l’Islam. C’est donc l’équation explosive « République – Islam » que nous devrons résoudre dans la transparence.

La République peut rattraper le temps perdu. Elle est en mesure de s’amender, et de régénérer à nouveau, forte d’avoir intégré une dimension nouvelle vers l’universel. Il lui suffit de se débar-rasser de son relent colonial qui a consisté, pendant trop long-temps, à renvoyer l’islam et les musulmans vers une sorte de vie de seconde zone.

La loi sur la laïcité de 1905 aurait pu, et aurait dû traiter aussi de l’Islam, puisque plusieurs millions de personnes vivaient déjà sur le territoire français, dans les colonies. Au lieu de ce faire, les responsables politiques de l’époque s’étaient aveuglés et confiné la religion musulmane dans une terrible extériorité cultuelle et culturelle dont nous subissons encore les effets.

Ainsi de nos jours, pendant trente ans au moins, la religion mu-sulmane a connu un fort rejet par les pouvoirs publics comme par la société civile. Nos dirigeants ont souvent fermé les yeux sur les très nombreuses exactions que des élus locaux perpé-traient à l’encontre de l’Islam et des musulmans. L’islamisme ra-dical s’est nourri de ces rejets pour théoriser la rupture avec la société française, grâce notamment à la pratique cultuelle des caves et d’autres lieux à l’abri du regard, et donc à l’abri de tout autre discours politique.

L’obligation du vivre ensemble nous oblige aujourd’hui à renver-ser cette tendance pourtant si lourde. Les pouvoirs publics doi-vent permettre aux musulmans d’occuper une place honorable dans le champ cultuel français. Ils doivent permettre aux mu-sulmans faire face à leurs problèmes spécifiques : construction de mosquées, affrètement de lieux pour leurs cimetières, arran-gement pour la fête du sacrifice d’Abraham, problèmes de la dis-tribution et du contrôle de la viande halal, etc.

Enfin, ils doivent surtout les accompagner de façon volontariste dans l’élaboration d’un vrai plan de formation d’imams modernes pour relever la masse des imams ignorants qui sévissent encore dans les milliers de petits lieux de culte.

Mais la République ne doit pas agir avec la même arrogance que par le passé. Autrement, au-delà des incantations, elle y perdrait de sa crédibilité sans aboutir à « domestiquer » les musulmans. Ceux-ci ne doivent pas être considérées comme des personnes mineures, incapables par elles-mêmes de savoir ce qui est du bien et du mal, et qu’il faut mener vers la raison malgré leur vo-lonté, et parfois même contre leur gré. Cette méthode n’a pro-duit que des effets négatifs pendant un siècle et demi, autant l’abandonner sans regrets. Il doit revenir aux musulmans de gé-rer eux-mêmes leur espace cultuel. Au niveau de la nécessaire consultation sur des enjeux de socié-té, il serait temps que les musulmans, à l’instar des autres cou-rants de pensée, apportent leur propre contribution aux débats éthiques qui traversent la société, qui la secouent, et qui la met-tent à mal parfois.

Mais, parallèlement à ce mouvement d’acceptation nécessaire, il revient aux musulmans de reconnaître la primauté de la Répu-blique dans le champ du droit. Il serait bon d’affirmer enfin que les citoyens de confession musulmane partagent l’essentiel des valeurs qui fondent le système juridique de la France. Du moins, doivent-ils lever explicitement toute ambiguïté sur des questions que les Français considèrent comme cruciales. La société toute entière serait soulagée, et se mettrait certainement dans de meilleures dispositions envers les maghrébins, si ceux-ci recon-naissent massivement et pleinement l’égalité juridique entre les femmes et les hommes.

La société attend d’eux qu’ils rejettent, clairement et sans équi-voque, toutes les pratiques qui s’opposent à cette égalité. La liste est malheureusement longue. Citons, par exemple, la poly-gamie, l’excision et la répudiation qui continuent à être prati-quées en France, même si c’est de façon relativement marginale. Il faut rappeler que, dans le « droit islamique », le témoignage d’une femme ne comte pas devant la justice (à moins de deux femmes pour un seul homme), et que la femme n’hérite que de moitié moins qu’un homme.

Et, même si des musulmans, et non des moindres, répètent qu’il s’agit d’un droit explicite dans le coran, les musulmans doivent bannir la violence conjugale envers leurs femmes.

S’engager dans une telle dynamique permettra sans doute aux maghrébins d’être mieux acceptés par la République et par la société française, et permettra à la république de pouvoir s’appuyer sur ces « nouveaux » citoyens. Certes, les ratages du passé ont laissé subsister un climat de méfiance voire même de défiance, et la route est longue pour retrouver la sérénité. Mais, gardons en vue que l’avenir est chargé de menaces et de ruptu-res, et sachons que la marche en vaut la peine : on rendra à la République ce qui relève de la République, et à l’Islam ce qui est des prérogatives de l’Islam.

Mustapha Kharmoudi