Mohammed Mraizika : Chercheur en Sciences Sociales et en droit International Humanitaire. Président d’almohagir



Beaucoup d’encre et d’enthousiasme ont coulé sous les ponts de Paris, de Bruxelles, d’Amsterdam et d’ailleurs depuis ce mémorable soir du 6 novembre 2006 au cours duquel SM le Roi annonça au pays tout entier la création d’un Conseil spécifique dédié aux citoyens marocains établis à l’étranger : le CSCME. Beaucoup de choses ont été conséquemment dites ou suggérées lors des consultations et séminaires organisés par le CCDH (1) dans le cadre de la mission qui lui a été confiée ce même soir par le Souverain.
Et maintenant ?
Maintenant, un dossier consistant et éminemment sensible (et stratégique) consacré au CSCME se trouve entre les mains du CCDH. C’est certainement le moment le plus crucial et l’étape la plus décisive de tout le processus de gestation, commencé il y a quelques mois, avec la perspective de l’élaboration d’un avis qui sera soumis au Souverain.
La moindre des courtoisies et des obligeances consiste aujourd’hui à laisser le CCDH faire ce délicat travail d’étude, de recoupement et de synthèse dont il a la lourde charge, dans la sérénité la plus totale.
Mais, cette posture, confiante et exigeante à la fois, ne doit pas, sous aucun prétexte, nous dispenser de la poursuite du débat et de la réflexion sur les sujets de fond qui ont été soulevés lors des différents séminaires et rencontres et dont l’importance dépasse largement le seul cadre du CSCME.
Quid de la situation sociale, culturelle et financière (faibles retraite et revenus) des immigrés âgés dans les pays d’accueil ; ces laissés pour compte des politiques publiques longtemps sollicités (transfert de devises) aujourd’hui isolés et oubliés. Jusqu’à quand nos gouvernants fermeront-ils les yeux sur leurs souffrances ?
Quid de la transmission aux jeunes générations de la langue (arabe et amazigh) et de la culture d’origine ; transmission aujourd’hui en panne d’idées et de stratégies et qui nécessite urgemment pour la relancer une vraie politique et des mesures cohérentes et réfléchies.
Quid de la situation dramatique des nos concitoyens installés dans certains pays africains ou arabes qui souffrent le martyre, à cause d’humiliations quotidiennes et de pratiques discriminatoires intolérables.
Quid de cette grande question de société longtemps escamotée, aujourd’hui furtivement soulevée : la double nationalité et la citoyenneté. Nos jeunes générations ont certes et de plus en plus la double nationalité, mais ont-ils une ou deux cultures ?
Quid de la place (intégration) et du rôle (transmission des valeurs culturelles et cultuelles) des femmes marocaines (de plus en plus nombreuses) dans les sociétés d’accueil et plus généralement dans les processus, de plus en plus complexes, des migrations /immigrations contemporaines.
Quid de la création d’un Centre culturel digne de ce nom à Paris et de l’installation de maisons de la culture afin de rassembler nos associations et diffuser notre culture…
Certes, grâce au processus de consultation animé par le CCDH, l’occasion a été donnée à plus d’un citoyen marocain de l’étranger de formuler des idées, des hypothèses et des impressions sur la manière de rendre effective la création du CSCME. Mais force est de reconnaître que des interrogations majeures (celles esquissées plus haut sont quelques unes des plus essentielles) n’ont pas trouvé dans ce cadre de réponses satisfaisantes. Force également d’admettre que les modèles politiques et les hypothèses les plus éprouvés qui ont été dévoilés à cette occasion se sont heurtés à des considérations politiques intangibles et des réalités techniques insurmontables.
Fallait-il alors continuer à défendre contre vents et marée, ces modèles et ces hypothèses ? Ou bien accepter de composer avec des options et des opinions contraires dans le but d’aplanir les obstacles, de réduire les divergences et ainsi favoriser, avant toute autre considération, le lancement du premier CSCME ? Telle est la question….
Le compromis nécessaire
Rester ferme sur les convictions et les principes, c’est assurément une posture louable et digne. Mais, si la rigueur et l’intransigeance sur les principes de fond (la compétence, la transparence, l’intérêt général, la stabilité et l’efficacité de l’institution) doivent être la règle en la matière, compte tenu des enjeux que représente la création du CSCME, la recherche du compromis (et non pas la compromission) est plus que jamais nécessaire
Mettre la chèvre et le loup dans la même barque n’est certainement pas la meilleure façon de rendre service ni à la future institution, ni aux MRE, ni au pays lui-même. Mais, et c’est là le grand dilemme, quoi que l’on dise et quoi que l’on face aujourd’hui, nous pouvons faire toutes les combinaisons possibles (notamment dans le domaine de la composition du CSCME : élection, nomination, formules mixtes), il y restera toujours des pistes inexplorées, des brèches à colmater et des espoirs individuels ou collectifs déçus.
L’essentiel « est que tous les scénarios possibles et réalistes soient discutés dans le cadre d’un dialogue ouvert et franc, d’un échange serein et constructif » (2).
Le débat doit se poursuivre
En effet. L’un des grands mérites du processus de consultation animé par le CCDH est d’avoir suscité, à l’intérieur et en dehors du pays, une vraie dynamique. Jamais sans doute (mise à part l’IER) il n’y a eu autant de débats et d’échanges sur une question éminemment sensible (représentation politique) qui concerne en premier chef une frange (10 %) de la communauté nationale, les marocains établis à l’extérieur, mais qui a mis à contribution des compétences diverses appartenant à différentes composantes de cette même communauté nationale.
Ce foisonnement d’idées et de propositions (3) constitue finalement une chance et une richesse inestimables (pour une connaissance plus approfondie du fait migratoire et des attentes de nos concitoyens immigrés). La dynamique qui l’a engendré ne doit donc pas faiblir avec la fin du processus de consultation, avec le rapport final du CCDH, voire même avec la mise en place du CSCME.
C’est précisément pour que cette dynamique puisse s’inscrire dans la durée, pour que cette expérience serve d’exemple, pour ne pas entraver cet élan, qu’il faut impérativement laisser le débat ouvert, lui trouver les cadres et les formes les plus appropriés afin que nous ne revenions plus jamais en arrière, à ces époques des faux semblants et des « marhbabikùm fi bladkùm » ; formules infantilisantes et sacrément réductrices.
1) site internet du CCDH 2) interview de Abdelkrim Belguendouz, réalisé par Fatim-Zahra Tahiri le 08 mai 2007, paru dans la Nouvelle Tribune du Maroc, n° 551 du 07 juin 2007. 3) interview de Abdelhamid El Jamri, membre du Comité d’experts nommé par le CCDH, paru dans la Nouvelle Tribune du Maroc, n° 551 du 07 juin 2007.
Mohammed Mraizika