Livres Plus d'articles

Les silences de Marrakech, un livre dont l’éditeur devrait rougir !

14 août 2002 - 2 commentaires - En discuter sur les forums? Les silences de Marrakech, un livre dont l'éditeur devrait rougir !

Il y a des livres honteux. Des livres que leur éditeur doit rougir d’avoir publié. Bien sûr la collection est plus belle avec un " Marrakech " mais ce n’est pas une raison pour publier n’importe quoi. Pierre Le Coz est un touriste français. De la pire espèce. De ceux qui vont dans un pays étranger en méprisant ses valeurs, qui regardent de haut leurs interlocuteurs, qui se la jouent supérieurs. Mais quel besoin de confier à ce triste sire le soin de parler de Marrakech ?

Le type arrive et fait cette remarque mémorable : " Ils n’ont pas lu Le Discours de la méthode ". Beau confort intellectuel du français sûr de sa culture... Parce qu’il a lu Averroès, ou même le Coran, lui ? La différence, c’est justement que les Marocains aussi ont lu le Discours de la Méthode, sans en faire l’alpha et l’omega de leur existence. Il faut dire qu’en guise " d’oracle ", Le Coz mentionne " le Guide Vert " : majuscules s’il vous plaît.

Alors commencent les niaiseries : " A quoi bon, au nord, un travail, un loyer, tous les soucis d’une existence vaine alors qu’on peut vivre ici sans effort pour quelques dirhams ? " C’est connu, c’est par goût du loisir que les pauvres de Marrakech vivent de quelques dirhams, c’est par goût du plaisir qu’ils se prostituent à l’occidental : " virées qui, outre l’amusement, s’avéreront pour lui beaucoup plus lucratives ". Mais c’est sans besoin, par pur jeu, qu’Ali se tient à la disposition de l’écrivain... C’est là que le confort mental devient lâcheté, bassesse, abjection. Ils disent merci quand je leur jette un sou, vous voyez bien qu’ils nous aiment et qu’ils n’ont pas besoin de plus !

Ces abrutis de Marocains !

En revanche, quel ennui chez les " membres de la bourgeoisie locale " aux " conversations quasi-scolaires " ! On se demande bien par quel miracle un malotru de cette espèce aurait pu pénétrer la bourgeoisie de Marrakech, à supposer que l’expression eût un sens. Sans doute évoque-t-il le restaurateur, qui par courtoisie lui parle de l’actualité ou de la culture françaises ? Comme cela est méprisant... Mais nous n’avons encore rien lu !

D’autant qu’en termes de culture " scolaire ", Le Coz lui-même est champion... Trois fois, il revient au seul poème français qu’il connaisse, apparemment, " Le Voyage " de Baudelaire, qu’il cite aussi pour parler de " correspondances ". Nous ne dépassons pas la médiocre copie de bac. Mais on dépasse l’ahurissement quand on lit le récit, laborieux, d’une polémique sur Platon et Aristote qui l’oppose à son compagnon de débauche : " si n’existait pas l’idée de vin, nous avalerions indifféremment de la Romanée Conti ou du Carré de Vigne... " A ce point de sottise, on titube, hébété. Avant de se cabrer encore quelques lignes plus loin, lorsque sont évoqués les Marocains, pantois devant cette étonnante polémique " qui échappe totalement à leur entendement ". Puisqu’on vous dit qu’ils sont bêtes, ces brutes...

Les Marocains sont bêtes !

Chemin faisant, parce que ce Le Coz est poète et philosophe, certainement, on aura lu quelques assertions édifiantes : " un centre, c’est l’endroit où terre et ciel cessent de se haïr ou de s’ignorer (comme ils le font partout ailleurs) " ; les remparts enferment la ville (Le Coz dit : " circonscrivent " parce que le mot sonne plus savant) " parce que la terre tout autour des cités est sacrée ". Puis les perles se succèdent : " c’était comme dans le mythe de la caverne platonicienne, sauf que la mienne ne débouchait pas sur la lumière " ; " fumer à Marrakech nous apparaît comme participer d’un cliché (ou d’un anti-cliché, ce qui revient au même) " ; " un monde dont la puissance, le terrible me circonvenaient... " . En cours de route, on apprend qu’il n’y a pas d’art au Maroc, mais un bon artisanat, que tout " séjour humain est un " tenir-tête " aux forces de la nature "... A ce festival de formules tout à la fois absurdes, incorrectes, mal écrites, prétentieuses, il fallait un point culminant : c’est l’évocation de la fin de Marrakech, rendue au désert qui gagne, effacée par les sables... " mais qu’est-ce que ça peut faire puisque moi, ici, entre les pages de ce livre, j’aurais construit la ville des mots, l’intact palais des tropes et des figures, j’aurais pour toujours fixé sur le papier l’essence volatile de Marrakech... " On rêve.

A de rares moments, les méditations de l’écrivain paraissaient pourtant prendre leur envol : " Je me dis que si je faisais construire un palais (pure hypothèse) "... Le scrupule de cette ridicule parenthèse vous honore, monsieur Le Coz, mais rassurez-vous : personne ne forcera la porte pour se faire inviter. Surtout pas un Marocain.

Olivier Zegna Rata pour afrik.com