Ville de Sebta, un matin de mars 2001. Là, dans cette enclave espagnole en « plein Maroc » se trouvent réunis une centaine d’enfants marocains, tous pensionnaires du Centro des Menores (centre de regroupement des mineurs) de la ville.
En tentant le pari osé de débarquer ici, les adolescents pensaient avoir réussi le plus dur. Le rêve enfin réalisé. Vue d’ici, la vie ne pouvait qu’être meilleure. Très vite, le rêve devait se fracasser au contact de la dure réalité du macadam. Ces gamins de Larache, Tanger, Khouribga et d’ailleurs croyaient avoir tout connu. Pourtant à Sebta, ils connaîtront le pire : l’exploitation sexuelle. La Brigade locale des mineurs en recense entre 30 et 40 régulièrement assujettis aux extravagances des pédophiles locaux. Interpellés puis placés au ‘’Centro’’, ils parviennent à déjouer la surveillance et s’en vont invariablement écumer les clubs gay de la ville. Pour Armonia Aquiler, responsable sociale de la ville, ces quelques gamins ont fait le choix de la prostitution, mais « peut-on réellement parler de choix pour des enfants de 15 ans, sans famille, sans moyens et sans formation ? »
A l’image des gamins de Sebta, d’autres enfants de « l’intérieur » du pays investissent le champ de la prostitution des mineurs. Voici trois ans jour pour jour, une jeune adolescente s’enfuyait d’une maison close d’El Hajeb où elle était contrainte d’exercer le plus vieux métier du monde. L’incident révélait au grand jour ce que l’on savait déjà sans jamais oser en débattre publiquement. La recrudescence de la prostitution des mineures est bien plus qu’un simple phénomène périphérique, il est au cœur même d’une évolution sociale malade de ses paradoxes. Pour la fondation « Voix de l’enfant » partenaire parisien de Bayti, l’arrivée des mineurs sur le marché du sexe serait le prolongement logique des violences faites au petites bonnes ainsi qu’aux enfants de la rue. S’il est encore prématuré d’évoquer des filières mafieuses au Maroc, les travailleurs sociaux constatent chaque jour l’existence de réseaux rôdés où les parents des enfants prennent souvent une part active. Chaque année, les Nations Unies estiment à près de 1,7 le nombre de petites filles employées comme bonnes de par le monde. Sur ce total, près de 1 million passeront à la prostitution, souvent pour fuir l’avilissement infligé par les familles employeuses. En l’absence de statistiques nationales fiables, les organisations marocaines sont réduites à estimer l’étendue du drame par le décompte des victimes. Ainsi, l’Observatoire des droits de l’enfant recense moins de 200 cas de violences commises contre des enfants dont moins du quart ont débouché sur une procédure pénale. A l’évidence, les données réelles sont bien plus lourdes mais elles restent difficiles à chiffrer. Dans un univers aussi complexe que la société marocaine, il faut compter un temps d’émotion avant que le débat ne se recentre sur les véritables questions. La prostitution des mineures en sont une. En débattre aujourd’hui ou demain, tout dépendrait de l’issue du duel que le Maroc devrait livrer avec…lui-même.
I.P.Deghilage , publié sur central.ma