Pour les autorités, le phénomène n’est pas avéré. Mais selon le Bureau international de la statistique (BIS), les dépôts des Marocains non-résidents dans les banques européennes seraient de l’ordre de 2 milliards de dollars. Qui les détient ?
Le sujet revient régulièrement sur le tapis : Quel est le volume de la fuite des capitaux au Maroc et comment faire pour rapatrier ces capitaux ? Les chiffres les plus fantaisistes circulent. Il y a quelques mois, la rumeur disait que l’Etat allait demander aux Marocains de rapatrier les avoirs qu’ils détiennent à l’étranger. Et quand dans un salon on parle de libéralisation économique et de levée du contrôle des changes, il se trouve toujours quelqu’un pour dire que de telles mesures encourageraient le rapatriement des capitaux. Alors combien ? La seule piste sérieuse trouve dans les documents du Bureau international de la statistique (BIS). Selon ces documents, les dépôts des Marocains non-résidents (hors MRE et hors banques nationales), en Europe -Suisse non comprise - se montaient à 2,296 milliards de dollars (23 milliards de DH) en 1998. En 1999 et 2000, ces avoirs se sont stabilisés à 2,090 milliards de dollars (21 milliards de DH). Il s’agit là de fonds déposés par des particuliers et/ou des personnes morales résidant au Maroc, dépôts qui, en principe, ne sont pas autorisés par l’Office des changes. Etant entendu que, selon la législation, cet argent relève de devises « cessibles à l’Etat marocain », dans la mesure où la convertibilité du dirham est limitée aux opérations courantes. La Tunisie, avec 639 millions de dollars (6,5 milliards de DH) en 2000 et l’Algérie, avec 1,469 milliard de dollars (16 milliards de DH) pour la même année, viennent après le Royaume en volume, s’agissant des mêmes dépôts de non-résidents dans les pays d’Europe. Ces chiffres révèlent-ils le volume de la fuite des capitaux au départ du Maroc ? Pour l’Office des changes, il y a une précision à faire avant tout commentaire : ce chiffre qui paraît énorme inclut les comptes pivots (qui englobent les dépôts que les opérateurs exportateurs sont autorisés à faire dans les banques européennes avant de les rapatrier vers le pays au bout des 150 jours réglementaires) et ceux des représentations diplomatiques. Si on devait expurger les chiffres avancés par la Banque mondiale de ces sommes, le montant initial (2,296 en 1998 ou 2,090 milliards en 1999 et 2000) fondrait comme neige au soleil, estime M. Maniani, secrétaire général de l’Office des changes. Le problème est que, l’Office ne disposant pas de chiffres concernant ces dépôts, tout à fait légaux, on peut difficilement faire la part des choses.
A peine 100 MDH saisis en cinq ans A l’Administration des Douanes qui a délégation pour empêcher toutes sorties de devises des frontières du pays, c’est la transparence. Les chiffres des saisies sont étalés grandeur nature (voir encadré) : entre 1997 et 2002, l’ensemble des sommes en devises saisies porte sur l’équivalent de 100 millions de DH. Même pas de quoi acheter une villa ou un appartement cossu, en Espagne ou en France ! Pour la Douane, les hypothétiques « valises de devises », censées quitter les aéroports, les ports et les routes vers l’étranger, qui pourraient alimenter une quelconque fuite de capitaux, si tant est qu’elle existe, sont imaginaires. « Les saisies restent insignifiantes, même si on devait les multiplier par dix, voire par cent », commente un haut responsable. Mais alors, quels sont les procédés et subterfuges qui pourraient être utilisés pour transférer des fonds à l’étranger d’une manière significative ? Seraient-ce les échanges compensés entre résidents marocains ou étrangers avec des nationaux ou les minorations d’opérations d’exportations (dont la valeur sous-estimée resterait en Europe ou ailleurs pour alimenter ces fameux comptes en devises) ? L’Office des changes néglige le phénomène de la fuite de capitaux, le considérant comme tout à fait négligeable. Il se veut par ailleurs rassurant pour les Marocains qui, selon lui, ont tendance à grossir le phénomène démesurément. Mais quand on évoque les comptes numérotés en Suisse ou encore les paradis fiscaux où beaucoup d’argent devrait dormir, les responsables avouent ne disposer d’aucune étude ni même d’un département d’étude ou d’investigation, dédié à la question. A Bank Al Maghrib, le raisonnement est à la fois plus théorique et plus élaboré. D’abord, la fuite des capitaux est un phénomène banal, car ce ne serait que le fait de quelques nantis, en mal de « fantasmes inédits », qui cèdent aux envies d’avoir un bien immobilier, en général dans des capitales prestigieuses où ils vont se sentir « chez eux » pour leurs déplacements ou leurs vacances. De plus, ils vont chercher à diversifier leurs placements, une règle basique en matière de gestion du patrimoine. Là où les choses peuvent se compliquer, c’est lorsqu’il y a perte de confiance dans le système économique du pays ou quand le système de change est inadéquat ou encore quand l’étroitesse des marchés financiers pousse à aller chercher ailleurs ce qui est inexistant dans son propre pays. C’est le cas dans certains pays d’Amérique latine comme l’Argentine ou le Brésil. Cela s’est également vérifié en Europe de manière périodique (en France en 1968 ou encore en Suisse). Quand on en arrive à de telles extrémités, il y a des clignotants qui s’allument. On assiste alors à une flambée du taux de change parallèle ou encore à la dévalorisation de certains biens actifs comme l’immobilier. En effet, dès que les capitaux s’inscrivent dans une logique de fuite , la demande va s’accentuer sur le marché informel des devises, ce qui entraîne une forte dépréciation de la monnaie nationale. Or, au Maroc, une telle cristallisation n’est pas à l’ordre du jour puisque le taux de change sur le marché parallèle est très proche des taux officiels. De même, l’immobilier, dont devraient se débarrasser les candidats aux transferts de fonds vers l’étranger pour mobiliser des disponibilités, est loin de connaître le moindre chamboulement. Tous ces paramètres sont aujourd’hui stables, montrant du même coup que la fuite des capitaux reste cantonnée dans des marges totalement insignifiantes et résiduelles. D’autres observateurs estiment, au contraire, que s’il n’y a pas de flambée des cours des devises au marché noir, c’est parce que ces devises sont disponibles. Et d’ailleurs n’importe qui peut se les procurer. N’importe qui peut aussi ouvrir un compte dans une agence bancaire parisienne ou autre. Ces dernières ont l’habitude de recevoir une clientèle marocaine qui effectue des dépôts et demande une carte bleue !
Mohamed El Maâroufi pour la vie économique