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Le Beur et l’argent du Beur

25 novembre 2006 - 19h43
Le Beur et l'argent du Beur

La situation des Marocains résidents à l’étranger refait surface au Maroc et en France, sous deux aspects diamétralement opposés. Au pays d’origine d’abord, après avoir été mise sous le coude, la question de la participation des MRE aux élections et de leur éligibilité, vient d’être réaffirmée par SM Mohammed VI dans son discours commémoratif de la Marche verte, le 6 novembre 2006. Ils seront donc bel et bien représentés dans l’instance législative du pays.

Cette confirmation, tant attendue, suite à quelques controverses et hésitations, apporte un bémol autant qu’elle dénote avec le climat délétère qui règne dans le pays d’accueil. En voici un bref aperçu, comme si vous y étiez, devant le petit écran.

Des bus sont aspergés d’essence, l’espace d’un arrêt, une allumette craque ; le feu se propage ; les passagers sont pris au piège ; certains d’entre eux se transforment en torches humaines. Les pompiers rappliquent, sirènes hurlantes, ils ont juste le temps de déployer leur arsenal anti-incendie, avant d’être pris pour cibles. Les hommes du feu sont pris à partie et leurs véhicules fortement endommagés. Des centaines de voitures en stationnement subissent le même sort.

L’épisode des pompiers se répète, selon le même scénario. Lorsque les policiers arrivent sur les lieux, ils reçoivent le même accueil. Souvent, des agents en tournées de routine, tombent dans des guet-apens ; passages à tabac, à coup de barres de fer et de poings américains. De simples piétons esseulés sont sauvagement agressés. Des SDF sont “allumés” dans leur sommeil parmi leur bric-à-brac. Des supermarchés sont saccagés, des boutiques ravagées, des édifices publics éventrés ; même les écoles et les cabinets médicaux y passent. Rien n’y échappe, ni les biens, ni les personnes. Pas de quartier ; pas de distinguo. Hostilités non-stop et guerre totale. Les habitants se terrent chez eux dès les dernières lueurs du soleil couchant. Les commerçants se barricadent derrière leurs comptoirs, la peur au ventre. La nuit tombée, la rue leur appartient. C’est leur territoire. Les “grands frères”, leaders et braqueurs confirmés ou en herbe, règnent en maître absolus dans no man’s land de non droit et de tous les droits.

C’est là un arrêt sur image des zones périphériques et des villes satellites de France et de Navarre. Il y a un an, presque jour pour jour, d’immenses espaces urbains, autour de Paris et Marseille, essentiellement mais pas seulement, connaissaient, pendant plusieurs jours, une flambée de violence inouïe. L’anniversaire de ces événements a été récemment célébré par d’autres violences de même intensité. En fait, la fréquence de ces actes criminels s’amplifie. Elle devient quasi-quotidienne. L’Hexagone semble s’installer durablement dans l’insécurité. Sur la carte du pays aux 70 millions de touristes, connu pour sa douceur de vivre, apparaissent de plus en plus de taches rouges. Ce sont les zones et les villes dites “difficiles”. Doux euphémisme. Les enseignants rechignent à y être affectés ; les toubibs hésitent à s’y installer et les policiers y sont mutés comme par mesure disciplinaire.

Qui sont ces hérauts qui jouent à la guerre, transformant des espaces de vie en champ de guérilla urbaine ? Lorsque des caméras tremblotantes s’aventurent dans leurs territoires et que des journalistes téméraires osent quelques questions hasardeuses, le public, médusé, inquiet, désemparé, peut enfin mettre un visage sur ces délinquants du troisième type. Sans être totalement extra-terrestres, il n’ont ni l’apparence vestimentaire, ni la démarche, ni le parler du commun des “french people”. Dans leur être et paraître, ils sont, en tous points, d’une différence criante ; et ils tiennent à le montrer et à le dire haut et fort.

Tête encapuchonnée, manches dépassant, pantalon bouffants et tombants, boucles aux oreilles et visages semés de piercings, sur les narines, les sourcils au bas de la lèvre inférieure, sur la langue, sur le nombril et partout ailleurs pour les filles. Autant que le lexique, l’intonation et la gestuelle d’accompagnement, ce sont des codes sous forme de signes distinctifs d’appartenance à un clan, à un groupe, à une sorte de tribu des temps modernes. De quoi faire de l’anthropologie culturelle dans la jungle bétonnée des villes de France. Des circonscriptions, des périphéries et des villes sont devenues emblématiques, à ce titre. La Courneuve, Aubervilliers, Clichy sous bois dans la région parisienne ; la Cannebière, à Marseille, etc.
La caméra tourne toujours. Pas la peine de faire des zooms intempestifs ou des gros plans excessifs. Ils ont la tête de l’emploi. À part quelques blancs becs exotiques, le gros des troupes ont les cheveux crépus et le teint basané, sinon franchement noir. Ce sont donc, dans leur majorité, des Maghrébins, en particulier, et des Africains, en général. Jean-Marie le Pen et Philippe de Villiers, les deux moutons noirs de l’extrême droite française, ainsi que les néo-sécuritaires à outrance, le temps d’une campagne électorale, jubileraient à ce descriptif. Sauf qu’entre le hasard et la nécessité, le choix est vite fait.

Pourquoi toute une vague de jeunes en est arrivée là, et pourquoi spécialement des originaires d’Afrique et du Maghreb ? Un dénominateur commun les traverse, tous autant qu’ils sont. Tous sont issus de l’immigration. Tous font partie de la fameuse troisième génération. Tous sont porteurs de la nationalité française ou de la carte de résidents permanents. On ne se montre pas dans une manifestation qui a vocation à déraper sur des actions violentes, lorsqu’on est en situation irrégulière. Ils dépassent les 7 millions et frisent les 10% de la population française. Ils constituent, donc, au-delà des différences d’origine et des particularités culturelles, un ensemble homogène en tant que Français à part entière ou résidents de plein droit.
Pour la majorité d’entre eux, ils forment un potentiel électoral non négligeable, que la classe politique ne néglige pas. Mais seulement à l’approche d’échéances électorales, ou à l’occasion de troubles et atteintes à l’ordre public. Ils constituent, effectivement, un enjeu électoral de taille et une bombe sociale à retardement. Le reste du temps, seules les statistiques de l’institut du même nom, pour les indices de chômage ; et les registres judiciaires, pour les délits, se rappellent à leur bon souvenir. Bref, ce sont soit des citoyens de seconde zone, pour les naturalisés ; soit des résidents réguliers, mais néanmoins sommés de bosser, quand ils en ont l’opportunité, et de se la boucler. En plus bref encore, des laissés pour compte, avec la révolte comme unique recours pour manifester leur existence et leurs droits ; sans, pour autant, que les actes délictueux ne soient, en aucune façon justifiables. Toujours est-il qu’ils ont fini par se tailler un territoire où ils se sont constitués en communautés inter-solidaires, avec leurs modes d’organisation, leurs symboles de ralliement et leurs rites intransgressibles.

Nous avons, nous autres Marocains, notre lot dans cette population d’immigrés avec laquelle la France entretient un rapport ambigu. Sur quelque 3 millions de MRE dans l’Union européenne, près de la moitié sont installés au pays des Gaulois. Ils y sont toujours en tête des tablettes statistiques, malgré les régularisations massives en Espagne et en Italie. Là où ils se trouvent en Europe, et plus précisément en France, ils ont suivi, quasiment à l’identique, le même processus historique que les autres vagues d’immigration. Curieusement, mais pas vraiment étonnant, la courbe du mouvement migratoire marocain vers la France recoupe les deux guerres mondiales. À chacune de ces deux conflagrations armées, on a eu besoin de la piétaille militaire, souvent expédiée en première ligne comme chair à canon. La paix retrouvée, on a fait, chaque fois, appel à ces guerriers reversés dans le civil pour l’effort de reconstruction. Ce n’est pas par pure fanfaronnade que l’on entend, souvent, leurs descendants évoquer leurs aïeuls comme des bâtisseurs de la France et des contributeurs à sa prospérité croissante. Car, les immigrants de la première fournée ont, naturellement, fait des petits, puis des plus petits, de la deuxième, puis la troisième génération. C’est à celle-là que nous avons affaire aujourd’hui.

De manière générale, les Marocains, toutes tranches d’âges confondues, sont considérés comme de “bons immigrés”, un peu, toutes proportions non gardées, comme l’on parle des indiens d’Amérique parqués dans les réserves, avec “un seuil de tolérance” lorsqu’ils sont admis au cœur de la cité des blonds aux yeux bleus. À leur risques et périls pour délit dès le palier de maison franchi. Les Marocains seraient ainsi plus prompts que d’autres à mettre le cœur à la tâche, avec rigueur et discipline. Une appréciation où l’on a du mal à faire la part de l’éloge sincère et de la flatterie dédaigneuse. De façon tout aussi globale, le Maroc a toujours eu une attitude plutôt utilitaire à l’égard de sa diaspora migrante.

Celle-ci est indistinctement perçue, d’abord comme un poids en moins au plan social puis comme une source, combien lucrative, de devises. 35 milliards de Dh, aux derniers chiffres de la Banque du Maroc, valeur 2005.

En novembre 2006, nous en sommes déjà à 26 milliards de dirhams, et le meilleur est à l’avenant. L’argent de nos MRE vient ainsi en 2ème position après les 40 milliards de dirhams des 5 millions de touristes, dont les MRE. Énorme. Le gouverneur de notre banque centrale, Abdellatif Jouahri, sans cacher son plaisir, est le premier à en être surpris, par rapport à ses logiciels de banquier aguerri. Il l’a récemment exprimé lors d’un cours inaugural à l’ISCAE, le 31 octobre 2006. Nos MRE veulent bien continuer à vivre ailleurs, mais pas leurs pécules. À moins d’être dupe, il n’y a pas que l’élan du cœur dans ce transfert massif ; mais un business financier qui prend en compte le différentiel de change, extrêmement avantageux, entre le dirham et l’euro. Bons coreligionnaires expatriés, les MRE jouent bien le jeu et le rendent bien à l’État intéressé. Tous rapatrient, de plus en plus, leurs économies au Maroc, mais les jeunes MRE n’ont pas les mêmes réflexes de consommation que leurs aînés. Ils dépensent et prennent du bon temps.

Sauf que ces relations gagnant-gagnant, au sens monétique du terme, ne suffisent pas. Il fallait au Maroc reconnaître les siens, tant les attaches affectives des MRE avec leur terre d’origine restent fortes, quel que soit leur statut sous le ciel d’accueil. Dans un pays aux relents historiques d’“empire chérifien”, où la nationalité est impérissable, l’État se devait de remplir quelques obligations vis-à-vis de ces citoyens d’outre mer. Sur cette question, que l’on n’a pas besoin de se poser puisqu’elle se pose d’elle-même, on n’a, à vrai dire, jamais su comment faire.

Faut-il faire voter ou pas, aux législatives marocaines, les MRE ? Et quels MRE, seulement ? À cette interrogation, on a eu, d’abord, une réponse restrictive. Ceux qui frappaient le plus aux portes des institutions marocaines, forts de leur nombre et de leurs droits constitutionnels, ont été les premiers servis. Ils ont eu cinq représentants à la législature 1984-1992. Puis, plus rien. L’expérience a été suspendue. On a cru, un moment, qu’elle allait reprendre avec l’échéance 2007, après un discours royal en ce sens, à l’ouverture d’une session parlementaire. Il y a eu, par la suite, comme un revirement, comme non annoncé, mais parfaitement intégré et répercuté par les partis politiques. Il aura fallu la toute dernière allocation royale pour que les choses soient explicitement remises en place : Encore une fois, les MRE seront électeurs et éligibles.

Cela n’empêche que le problème, car problème il y a, reste entier. Nos MRE en Espagne, en Italie, en Belgique et particulièrement en France, qu’est-ce qu’on en fait ? Et, surtout, comme et par quel canal pertinent communiquer avec eux ? Le Souverain marocain, dans son dernier discours, a apporté une contribution à la réponse : « Nous rendons hommage à nos citoyens expatriés qui sont respectueux des lois en vigueur dans les pays d’immigration… tout autant, nous sommes attachés à la préservation de leur identité culturelle et religieuse authentiquement marocaine ».

La question s’est pour autant un peu plus compliquée lorsqu’on a retrouvé dans le dernier soulèvement des banlieues françaises, tels les galériens révoltés du Bounty, des immigrants marocains. On ne s’est pas empêché de se demander, une fois de plus, et malgré les déclarations de principe de la plus haute autorité de l’Etat, ces MRE, sont-ils encore un peu les nôtres, malgré le temps qui passe, ou, définitivement, les leurs ? À la vérité, ils ne sont ni l’un, ni l’autre. C’est ce qu’ils doivent ressentir, en leur for intérieur. Le pays hôte ne leur a pas donné une vraie chance d’intégration, et le pays d’origine semble heureux de s’en être débarrassé. “Ce sont des Français pleins galons, nés chez vous, avec leur échec scolaire et leur déficit de formation, alors débrouillez-vous” dit-on, en filigrane, à Rabat. “Aidez-nous, en faisant valoir votre ascendant national et culturel. Et, surtout, fermez les yeux, si je brandis plus le bâton que le carotte”, plaide Nicolas Sarkozy, l’autre immigré-candidat à la présidentielle française, lors de ses fréquentes visites au Maroc.

Entre-temps, les jeunes franco-marocains, de droit ou de fait, continuent à naviguer, au quotidien, entre deux eaux, plus ou moins mal accueillantes. En attendant d’être rejoints par d’autres passe-frontières, pour grossir les rangs et le problème. A moins que tous, autant qu’ils sont, s’évaporent.

Maroc Hebdo - Abdellatif Mansour

- Par: Bladi.net


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