Il faut sauver la jeunesse marocaine Il faut sauver la jeunesse marocaine

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Il faut sauver la jeunesse marocaine

27 avril 2007 Il faut sauver la jeunesse marocaine

Des jeunes, ceinturés d’explosifs, qui arpentent une grande ville, prêts à se faire sauter d’un moment à l’autre, entraînant avec eux dans la mort d’autres personnes, des victimes innocentes. Ces lignes ne résument pas le très beau film Paradise Now (2005) du Palestinien Hany Abou Assad, non, elles disent l’horreur qui s’est abattue il y a quelques jours sur le Maroc. Et, au risque de choquer certains, qu’on en soit arrivé là ne constitue pas une grande surprise.

Je voudrais d’abord m’arrêter un moment et essayer d’imaginer le film noir de ces jeunes Casablancais, futurs kamikazes, imaginer ce qui traverse leur esprit au moment de passer à l’acte. Je le vois très bien ce film, très vite j’ai les images dans l’écran de mes yeux, très vite je suis un des personnages, mais pas une victime.

Je suis kamikaze. Je suis dans la rue, vagabond, décidé, en prière. Je suis dans l’apocalypse. Et je veux par un dernier geste donner un sens (n’importe quel sens) à ma vie gâchée, je veux qu’on retienne mon nom, qu’on sache que je suis passé par cette vie, par ce Maroc, que j’ai existé, respiré dans le désespoir et l’indifférence. Je marche lentement, un peu désorienté, et je cherche ma cible. Je suis un bon musulman, bientôt je serai au paradis. Le suicide est interdit par l’islam, c’est vrai. Mais mon imam, mon émir, m’a dit qu’en cas de guerre on avait le droit d’user de tous les moyens pour vaincre l’ennemi, les mécréants.

"C’est cela ma mission. C’est ce à quoi je me suis préparé depuis des mois et des mois. Je me suis accroché de tout mon coeur à ce but, à cette occupation qui comblait le vide de mes heures et de mes jours. Je me suis investi, j’ai changé de peau, discrètement je suis devenu autre, un "juste" qui veut rendre les autres "justes" comme lui, "justes" malgré eux s’il le faut. J’ai participé à toutes les opérations de mon groupe, à toutes les veillées religieuses. J’ai respecté les consignes. J’ai dit toutes les prières. Je n’ai pas flanché. Je suis devenu quelqu’un. Je suis devenu important. On me salue avec respect. On me donne des ordres avec respect. J’ai choisi ce que je vais faire. J’ai le monde entre mes mains. J’ai le Maroc entre mes mains. Il m’appartient enfin. Il est pour moi enfin. Et je suis en train de marcher dans la ville pour vérifier mon pouvoir, respirer autrement. Je n’ai pas d’autres motivations. J’ai confiance en moi, j’ai confiance en moi... Je me répète ça pour ne pas avoir peur, pour ne pas laisser filer le courage, ne pas oublier ma rage, ma mission, mon chemin... Non, je n’ai pas peur... Mais je tremble, j’ai mal aux jambes, aux pieds... J’ai peur, je ne peux plus le cacher. Peur comme toujours, depuis le début de ma vie. J’ai peur et je vais quand même à la mort. C’est ma mission. Je n’avais pas d’autres choix."

A travers cette identification, je ne veux pas trouver des excuses aux kamikazes de Casablanca. Je veux juste dire que je les comprends, de l’intérieur, que je me sens solidaire, non pas de leurs actes, de leur terrorisme, mais de leur déchéance, de leur désespoir. Moi aussi, à Salé, dans le quartier de Hay Salam où j’ai vécu jusqu’à l’âge de 25 ans, j’ai ressenti de la haine pour le Maroc indifférent à mon sort, à mon malheur et à mon "no future". Moi aussi on m’a écrasé et on m’a fait comprendre que j’étais moins que rien. Moi aussi je me suis senti maudit et j’ai maudit ce pays qui n’appartient qu’aux riches. Moi aussi, à ce moment-là précisément, dans le noir de ma vie, j’ai été approché par les islamistes.

C’était en 1990. J’avais 17 ans. Je faisais mes études au lycée Hay Salam, qui se trouvait à Hay Al-Inbiat, non loin du fameux quartier de l’oued L’khanez (l’oued qui pue) et du non loin fameux souk El-Kalb (marché des chiens). Un homme d’une cinquantaine d’années venait régulièrement nous inviter, mes copains du quartier et moi, à manger le couscous chez lui après la prière du vendredi. Il était tout sauf insistant. Il continuait à passer nous saluer même si nous ne répondions pas à son invitation, il nous parlait brièvement de religion et nous encourageait gentiment à prier cinq fois par jour. Il n’oubliait jamais de renouveler son invitation pour le couscous. Je n’y suis jamais allé (et je le regrette un peu aujourd’hui). Ce ne fut pas le cas de mes autres copains.

A cette époque-là j’étais quelqu’un de triste, d’amer. J’avais des rêves de films, mais je ne savais pas comment les concrétiser, et je ne savais pas non plus si cela suffirait à me sauver, de la misère, du chômage qui m’attendait. J’étais fragile, au sens propre. J’appartenais à cette génération dépolitisée par la volonté d’Hassan II et qui allait bientôt être sacrifiée. L’avenir s’annonçait bouché. A un an du baccalauréat, j’aurais pu, vu ce qu’on avait prévu pour nous, bifurquer, renoncer aux études, aller vers l’extrémisme, mener une carrière dangereuse. Personne, à l’époque, ne m’en aurait détourné. Personne n’en aurait rien su d’ailleurs. Car c’est cela le lot de l’individu au Maroc : il n’intéresse personne.

Ce qui arrive aujourd’hui à certains jeunes Marocains est exactement ce qui aurait pu m’arriver. Ce qui m’a sauvé ? Deux choses. D’abord ma mère, M’Barka, qui m’a toujours encouragé à étudier. Et ensuite le cinéma, ma véritable religion. Les prières de la première et le pouvoir extraordinaire sur mon imaginaire du second ont changé ma vie. Mais je sais que je suis une exception, que j’ai eu de la chance et que j’aurais pu très facilement mal tourner. Ce que je viens d’écrire, ces mots durs peut-être, c’est aussi une lettre. Une bouteille à la mer. Un cri, comme celui du tableau d’Edvard Munch. Des larmes. Des prières.

Le Maroc a échappé au pire jusqu’ici grâce à la baraka. Les actes terroristes des kamikazes de Casablanca sont criminels. Continuer à abandonner la jeunesse marocaine l’est aussi.

Abdellah Taïa - écrivain



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