
« On ne veut plus travailler avec les Maghrébins. Ils créent des conflits
alors que ceux de l’Est ne font pas d’histoires. Je préfère payer le voyage à
des Polonaises... »
Le visage fatigué, Mohamed Abdallahi, un Marocain de 29 ans, ne décolère pas.
Sous une bâche de plastique qui lui sert de tente, il exhibe une poignée de
tomates, de poivrons et de haricots, volés dans une ferme proche : « C’est
tout ce qu’on a à manger. On vit comme des animaux ; on dort sur des cartons
; pour se laver, il faut aller chercher l’eau à un kilomètre. Ceux de l’Est
nous ont mis au chômage. Nous, on n’a plus qu’à attendre un miracle. » Il
montre du doigt les champs voisins, où une dizaine de blondes Polonaises
s’échinent à la cueillette des fraises. A ses côtés, Abdelghani Adjaïte, 24
ans, a eu plus de chance : « J’ai enfin trouvé un patron qui embauche des
Maghrébins. Mais, pendant deux mois, on m’a envoyé balader. La plupart me
disaient : "On veut pas voir de sales Arabes par ici. Fous le camp." L’un
d’eux m’a même menacé avec une carabine. »
Bidonville improvisé. Arrivé en février à Huelva sud-ouest de l’Andalousie
pour la traditionnelle récolte des fraises (de janvier à juin), Abdelghani
a déchanté. Les deux années précédentes, il avait pu travailler tous les
jours, les agriculteurs embauchant à tour de bras. Cette fois-ci, malgré des
papiers en règle, il s’est heurté à un mur : des immigrants venus de l’Est,
des Polonaises et des Roumaines en majorité, avaient déjà pris la place. Cinq
mille Maghrébins, selon les ONG, sont restés sur le carreau. Une déconvenue
d’autant plus grande que la cueillette de la fraise à Huelva premier
producteur d’Europe avec 300 000 tonnes par an requiert chaque année plus
de main-d’oeuvre étrangère. Livrés à eux-mêmes, ces Maghrébins errent dans la
région en quête d’une hypothétique journée de travail, rémunérée 27, 95
euros. Dans un bidonville improvisé près de Moguer, Boukhari Habib, un
Algérien de 30 ans, raconte : « C’est le tiers-monde ici. On vit de rapine et
de ce que !
nous donne l’association Caritas, du riz, du lait et du thon en boîte. Je ne
pensais pas tomber aussi bas. »
Cette année, pour la première fois, les agriculteurs de la région ont surtout
fait appel à des journaliers venus de l’Est, mettant à profit des accords
bilatéraux passés entre l’Espagne et certains pays pour freiner l’immigration
clandestine. Sur un total de 7 450 contrats de recrutement dans les pays
d’origine, 5 800 ont été passés avec des Polonais et 1 000 avec des Roumains,
des femmes pour l’immense majorité. « Cette situation est inacceptable, dit
Decio Machado, de l’ONG Audite. Jusqu’ici, c’était bien pratique de compter
sur les Maghrébins. Comme on avait besoin de main-d’oeuvre, on fermait les
yeux sur leur situation irrégulière. Du jour au lendemain, on va chercher la
main-d’oeuvre à l’Est. C’est un rejet clair et net basé sur la nationalité. »
Permis de travail limité. En juin 2001, réclamant des conditions de travail
dignes, quelque 4 000 Maghrébins s’étaient enfermés dans des lieux publics de
Huelva. Les autorités avaient alors accordé à la plupart un permis de travail
limité à la province. « C’est toute l’absurdité de l’affaire, témoigne Jorge
Garcia, militant du syndicat régional SOC. Les Maghrébins légalisés y avaient
vu une garantie pour les années à venir. On les a bernés. » La sous-délégation
du gouvernement, à Huelva, se défend : « Nous n’avions fait aucune promesse.
Le choix des journaliers étrangers revient aux agriculteurs. »
Manuel Verdier, un des chefs de file de Freshuelva, le principal syndicat de
la fraise, regroupant 2 500 agriculteurs, explique : « Ce n’est pas une
question de racisme. Simplement, on ne veut plus dépendre d’une main-d’oeuvre
incontrôlable et aléatoire. L’an dernier, les journaliers maghrébins nous
avaient fait faux bond avant la fin de la récolte. » Selon la profession, ce
départ prématuré lui a fait perdre 15 000 tonnes de fraises, soit 9 millions
d’euros. Un agriculteur de Palos de la Frontera : « Très franchement, on ne
veut plus travailler avec les Maghrébins. Ils créent des conflits, alors que
ceux de l’Est ne font pas d’histoires. Je préfère payer le voyage à des
Polonaises, même si cela me coûte 240 euros par tête. »
Peur et tension. Dans la région, la présence de tous ces immigrants
désoeuvrés provoque une forte crispation sociale. « Il suffirait d’une
étincelle pour que cela tourne très mal, dit Manuel Batista, élu municipal de
Moguer. Ici, il y a près d’un millier de Maghrébins oisifs et désespérés qui
croisent des Polonaises venant de faire leurs courses. Beaucoup volent dans
les fermes et les supermarchés. On est habitué aux flux migratoires depuis
des décennies, mais jamais on n’avait connu une telle tension et une telle
peur. »
A Moguer, le 21 mars, 300 personnes ont manifesté sur le thème : « Les Maures,
dehors ». Et personne n’oublie El Ejido, ce gros bourg proche d’Almeria où, en
février 2000, des centaines de personnes s’étaient livrées à une ratonnade,
détruisant mosquées et commerces arabes. « Ce danger existe vraiment,
reconnaît Juan José Millan, maire de Cartaya, proche de la frontière
portugaise. On ne pourra jamais stopper l’immigration clandestine, mais il
faut cesser de donner de faux espoirs. La seule solution, c’est le
recrutement organisé dans les pays d’origine. » Decio Machado rétorque :
« Soit, mais pourquoi a-t-on privilégié ceux de l’Est aux dépens des
Maghrébins ? Parce que les relations hispano-marocaines sont détestables,
c’est vrai, mais aussi parce qu’on favorise désormais les futurs citoyens de
l’Union européenne. Et cela au nom de la "forteresse Europe"... ».
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