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Les semsara du foot

30 janvier 2008 - 13h04
Les semsara du foot

Il est midi, la salle d’attente du bureau de Karim Laraki, pionnier des agents de joueurs au Maroc, affiche complet. Parmi les visiteurs du jour, trois jeunes footballeurs africains, tout juste récupérés à l’aéroport. Affalés dans le canapé, ils tripotent leurs iPods, s’envoient quelques plaisanteries, en attendant de poursuivre leur voyage. “Une
fois les formalités administratives réglées, deux d’entre eux iront rejoindre les rangs du Moghreb de Tétouan et du Fath de Rabat. Le troisième est, quant à lui, attendu en Libye”, nous explique Karim Laraki.

Dans la pièce voisine, la dizaine d’employés est submergée par le travail. Un technicien s’affaire sur le montage de vidéos de démonstration, compilant les actions des poulains de Laraki. Une sorte de carte de visite destinée à séduire les recruteurs locaux, voire étrangers. Le webmaster ne chôme pas non plus : il passe ses journées à trier les dizaines de mails de joueurs et agents étrangers reçus quotidiennement. “Il est vrai que nous sommes plutôt occupés”, confirme Karim Laraki, confortablement installé dans son bureau surplombant le centre-ville de Casablanca. À peine la discussion entamée, ce médecin de renom - son cabinet se trouve dans le même immeuble - jette un coup d’œil furtif à son mobile. “Tiens, on vient de me biper du Mali, annonce t-il. C’est probablement l’un de mes intermédiaires, qui doit avoir une piste intéressante”.

Des agents comme Karim Laraki, il y en a actuellement 14 au Maroc. Tous possèdent l’agrément de la FIFA, obligatoire pour exercer le métier. “Pour le décrocher, il suffit de répondre à un questionnaire soumis deux fois par an par les fédérations de football du monde entier, sous l’égide de la FIFA”, explique Mohamed Horane, directeur administratif de la Fédération royale marocaine de football (FRMF). Les détenteurs du précieux sésame se sont spécialisés par zone géographique. Le Dr Laraki fait le gros de ses marchés en Afrique subsaharienne et en Europe de l’Est. Pour sa part, Karim Balk, ancien joueur du FUS, est incontournable pour ceux qui souhaitent évoluer dans les pays du Golfe.

Quant à Mounir El Hassouni, il mise sur les joueurs de l’équipe nationale et les pros marocains en Europe. Sur son tableau de chasse, figurent des Lions de l’Atlas emblématiques, comme Youssouf Hadji, Marouane Chamakh, Michael Chrétien Bassir, Houcine Kharja, Moncef Zerka, Jawad Zaïri ou encore Abdellah Zhar. Et depuis quelque temps, même le marché intérieur commence à montrer un certain frémissement. “De plus en plus d’agents ont commencé à s’intéresser au championnat national, confirme Karim Laraki. Surtout que certains clubs sont désormais prêts à mettre jusqu’à deux millions de dirhams sur la table pour s’offrir les services d’un joueur”.

Agent : mode d’emploi

Le premier souci d’un agent, c’est évidemment d’étoffer son “écurie”. Pour ce faire, deux options sont possibles : jouer la sécurité, en faisant signer des joueurs déjà connus, ou parier sur la prospection, en entretenant l’espoir de dénicher la perle rare. Dans cette optique, de véritables rabatteurs sont appelés à la rescousse. Il s’agit le plus souvent d’anciens joueurs ou entraîneurs, qui passent leur temps à faire la tournée des stades, parfois dans les coins les plus reculés du royaume. En contrepartie, ils perçoivent ente 1000 et 3000 dirhams pour chaque petite merveille qu’ils arrivent à déterrer.

C’est ainsi qu’a été découverte la star montante du football marocain, Soufiane Alloudi, qui croupissait dans l’obscure équipe d’El Gara, avant de rejoindre le Raja de Casablanca, puis le club d’El Aïn, aux Emirats arabes unis. Idem pour Hicham Aboucharouane, aujourd’hui pro à l’Espérance sportive de Tunis, qui a débuté sa carrière au… Najm El Aounat. Le réseau des agents marocains s’étend aussi en Afrique, où les chasseurs de talents pullulent. “J’ai deux ou trois personnes fiables dans quelques pays, qui prospectent pour moi”, confirme Karim Laraki. Idem pour la France. Mounir El Hassouni se souvient de la découverte de Jawad Zaïri, alors âgé de 15 ans : “Jawad évoluait dans une équipe de jeunes en province. Un de mes contacts, qui l’avait vu jouer, m’a appelé pour m’en informer. J’ai aussitôt fait le déplacement pour le rencontrer”.

Mais le travail ne s’arrête pas à découvrir les talents. Encore faut-il pouvoir les placer, et dans le meilleur club possible. Et là, c’est le relationnel qui compte. “Il faut avoir un bon carnet d’adresses, qui vous permet d’avoir accès aux dirigeants de clubs, explique Mounir El Hassouni. Si ces derniers vous connaissent déjà, ils vous contacteront chaque fois qu’ils ont besoin d’un joueur”. Et si les négociations aboutissent, cela peut rapporter gros. En général, un agent touche, comme l’a décrété la FIFA, entre 5 et 10% du montant du transfert. “Mais souvent, plusieurs agents collaborent sur une même opération et se retrouvent à partager ce pourcentage, nuance Karim Laraki. Parfois, le joueur et l’agent s’entendent sur une somme forfaitaire, quel que soit le montant du transfert”. Les revenus des agents peuvent être bonifiés, s’ils se chargent aussi de gérer l’image de leurs joueurs, entendez les contrats publicitaires et autres prestations de communication similaires. Et pour chaque “marché” décroché, la commission de l’agent peut atteindre 20% du cachet global.

En toute illégalité

Toutefois, l’opacité qui règne dans les contrats liant agents et joueurs est un secret de polichinelle. Le profil de certains agents marocains prête d’ailleurs au conflit d’intérêts : des journalistes sportifs ou des membres de la Fédération se sont récemment lancés dans le métier, de manière plus ou moins formelle. Une violation manifeste du code déontologique de la FIFA qui régit la profession dans le monde. Les premières victimes de cette situation sont les joueurs. Certains sont poussés à signer des contrats sur cinq ans, alors que la FIFA limite cette durée à deux ans seulement, et se retrouvent otages de leurs agents. D’autres vont jusqu’à prélever des commissions sur le transfert de joueurs dépassant les 20%, soit le double du taux fixé par la FIFA. “Il suffit de promettre à un joueur un contrat de pro à l’étranger pour lui faire signer n’importe quoi. Les agents le savent et en abusent”, explique ce dirigeant de club. Et d’ajouter : “Il y a eu des cas dramatiques : des joueurs qui n’ont jamais touché le moindre sou, et d’autres qui se sont retrouvés dans des situations précaires dans des pays d’Europe de l’Est”.

Pire, la carrière des footballeurs, censée être la priorité des agents, n’est pas toujours prise en compte. “Certains essaient de faire transférer leurs poulains le plus souvent possible, pour empocher le maximum en commissions”, poursuit notre source. La parade de FRMF s’est limitée à annuler, depuis trois ans, le concours d’accès à l’agrément FIFA. “Nous avons déjà suffisamment de problèmes avec les 14 agents agréés”, justifie Mohamed Horane. Sauf que limiter l’accès à la profession, sans la structurer, revient simplement à en faire une rente et à protéger les fameux quatorze. Est-ce vraiment le but ?

Basket, athlétisme… et les autres sports ?

Le basket est aujourd’hui le 2ème sport collectif où exercent des agents. “Normal, il y a plus d’argent qui circule, explique ce membre fédéral. Les transferts, auparavant gratuits, atteignent aujourd’hui jusqu’à 300 000 DH”. Au nombre de cinq, ces agents n’ont cependant réalisé à ce jour qu’une poigné de transactions, et leur rémunération ne dépasserait pas les 10 000 dirhams par transfert. Le métier d’agent existe dans l’athlétisme depuis le début des années 80. Considéré comme le pionnier en la matière, Aziz Daouda s’est occupé des plus grands (El Guerrouj et Bidouane, entre autres). Mais, étant mandaté par la FRMA, il n’aurait, d’après ses dires, perçu aucune commission sur les revenus des athlètes ou sur les contrats avec les équipementiers.

Actuellement, les quatre agents marocains agréés par l’IAAF ne représentent que des athlètes de seconde zone, les plus célèbres préférant signer avec des agents étrangers. Nos anciennes gloires de la balle jaune, les Alami, Arazi et El Aynaoui, ont fait le même choix. “Que voulez-vous ?, argumente ce dernier, un agent Marocain ne peut décrocher de gros contrats à l’étranger. Et au Maroc, il n’y a pas encore de marché”.

TelQuel - Mehdi Alaoui Sekkouri



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