« La Rage et l’orgueil », le pamphlet d’Oriana Fallaci, fait un malheur dans les librairies européennes. Des organisations antiracistes ont demandé, sans succès, son interdiction en France. Retour sur un livre symptôme qui, au nom de la tolérance, déclare la guerre au monde musulman .
C’est un livre symptôme. Un livre idiot qui déconcerte l’intelligence, un livre pathologique qui signale, comme un bouton de fièvre, un mal plus profond. C’est le seul intérêt du pamphlet d’Oriana Fallaci, charge violente et confuse contre tous les musulmans de la planète : signaler ce qui change dans la mentalité collective. Et ce changement, on va le voir, n’a rien de rassurant. Il y a d’abord le succès : près de 1million d’exemplaires diffusés en Italie, des droits cédés dans le monde entier, une place d’honneur dans les classements de vente des libraires dès la deuxième semaine de parution en France. Ce n’est plus une réussite commerciale, c’est un phénomène. Il y a ensuite l’indulgence. Certes, tout un chacun se récrie devant les extraits indignes parus ici et là : les musulmans « se reproduisent comme des rats », il y a quelque chose chez l’homme arabe « qui dégoûte les femmes de bon goût », etc. Mais souvent on juge que ce sont excès condamnables dans un ouvrage plus profond, que le livre pose mal de vraies questions, qu’il ose enfin « dire tout haut ce que l’on pense tout bas », etc. On va jusqu’à interpréter les dérapages fallaciens comme une libération de la parole, comme la levée d’une insupportable censure, comme un défi au « politiquement correct ». Philosophe respectable, essayiste brillant, Alain Finkielkraut est le plus net dans cette veine : « Oriana Fallaci a l’insigne mérite de ne pas se laisser intimider par le mensonge vertueux. Elle met les pieds dans le plat, elle s’efforce de regarder la réalité en face. » Certes, « elle écrit avec des Pataugas » et « cède à la généralisation ». Mais c’est seulement une maladresse, regrettable parce qu’elle « permettra à la vertu de reprendre la main ». Autrement dit, la thèse de l’ouvrage est seulement affaiblie par quelques formules condamnables. Pour l’essentiel, elle est digne de respect. Or quelle est la thèse du livre (pas les scories malencontreuses d’une plume trop échauffée : LA thèse) ? Eh bien que tous les musulmans - tous, sans distinction, sans nuance, sans exception - sont des sympathisants, des admirateurs, des complices même du terrorisme islamiste et que tous - tous, ceux des pays islamistes, ceux des régimes musulmans modérés et ceux qui vivent en Europe - représentent une menace pour la civilisation occidentale. Le musulman est coupable... parce qu’il est musulman (« fils d’Allah », selon la terminologie fallacienne). Le musulman ? Oui, n’importe lequel, le terroriste d’Al-Qaida comme le vendeur à la sauvette du Ponte Vecchio, le tueur taliban comme le sans-papier qui manifeste à Florence. Ainsi, en poursuivant le raisonnement, Malek Boutih, président de SOS-Racisme, Khalida Messaoudi, opposante algérienne ennemie du FIS, le président de la Ligue des Droits de l’Homme tunisienne, le président bosniaque, les résistants tchétchènes, les démocrates indonésiens, feu le commandant Massoud et même Zinedine Zidane, footballeur, sont des gens dangereux, les fourriers du fascisme vert, les membres d’une nouvelle cinquième colonne. Et si beaucoup en Europe ne veulent pas le voir, ajoute Oriana Fallaci, c’est parce qu’ils sont intimidés par la gauche bien-pensante, qui interdit de dire les choses comme elles sont. Si l’on est aveugle, c’est par « manque de #### » (sic). Pourtant, après le 11 septembre, George Bush, qui n’est pas de la gauche caviar, a compris au bout de deux jours qu’il valait mieux, pour lutter contre les terroristes, se concilier autant que possible les musulmans pacifiques, c’est-à-dire la grande masse d’entre eux. Tactique trop compliquée pour la journaliste couillue, qui veut à toute force les rejeter tous du côté des terroristes. L’amalgame n’est pas seulement scandaleux. Il est stupide. Oriana Fallaci a « des #### », mais pas de cervelle. Et pour s’opposer à la gauche caviar, irresponsable, elle crée la xénophobie Gucci. Saisie en urgence par trois organisations antiracistes (voir l’article de Sylvie Véran), la justice a décidé de ne pas interdire le livre. Elle a renvoyé le procès au fond et se prononcera donc en juillet. Elle fut certainement sage de ne pas censurer l’ouvrage : elle aurait décuplé son succès et fait de l’auteur une martyre. Mais, en revanche, si aucune sanction n’était prononcée contre un texte qui appelle aussi clairement à la haine contre un groupe en raison, sinon de sa race, du moins de sa religion, il ne resterait plus qu’à démanteler l’ensemble de la législation antiraciste française, qui repose précisément et explicitement sur cette interdiction. Revenons au symptôme. Il est limpide : voilà un livre qu’on trouve utile, honorable, seulement entaché d’exagérations parce qu’il désigne l’ensemble des musulmans comme les ennemis de la démocratie occidentale. Telle est la vérité qu’on n’oserait pas effleurer, la réalité qu’on se cacherait par faiblesse ou ignorance : l’islam, religion archaïque et dangereuse. L’islam, religion « qui ne produit rien, sinon de la religion », qui légitime toutes les dictatures, qui justifie la pire oppression de la femme, qui refuse toute laïcité, qui soumet la vie quotidienne à un rituel étouffant et sanctifie les crimes les plus barbares dès lors qu’ils sont dirigés contre les infidèles ou les mauvais musulmans. L’islam, donc - et pas seulement l’islamisme -, voilà l’ennemi. C’est un fait que les islamistes font beaucoup d’efforts pour accréditer cette idée et que beaucoup de docteurs de la foi musulmane ne se démarquent guère des extrémistes les plus enragés. Mais, au fait, a-t-on attendu Fallaci, ou même le 11 septembre, pour s’en inquiéter ? En aucune manière. S’il est vrai que les autorités contournent ce genre de question pour tenter de concilier les communautés, s’il est vrai que la gauche occulte souvent le problème par peur de favoriser la discrimination antiarabe en France, s’il est vrai qu’une partie des intellectuels hésitent à critiquer ceux qu’ils tiennent (à tort ?) pour des victimes du racisme, il n’en découle pas que le débat soit interdit. D’abord parce qu’il ne manque pas de voix pour mettre en question, souvent de manière virulente, les préjugés islamiques. Le port du foulard a suscité une opposition énergique des milieux laïques, et ce qui a droit de cité presque partout en Europe a été réglementé en France sur la base d’un compromis où les musulmans n’ont pas forcément le dessus. Les personnalités qui critiquent l’islam de manière radicale sont bien vues en Occident. Salman Rushdie et Taslima Nasreen ont été justement soutenus et même élevés au statut de héros de la liberté. Les journaux, qui ont consacré beaucoup de temps, avant le 11 septembre et après, à étudier l’islam et l’islamisme, ont tous ou presque relevé les archaïsmes des sociétés musulmanes, dénoncé l’oppression engendrée par la charia, plaidé pour la laïcité et posé la question de l’adaptation de l’islam à la modernité. Ces journaux ont évité l’invective et parlé souvent de manière feutrée ? C’est vrai. Ils ont voulu manifester du respect pour ces musulmans qui vivent en paix en France et ne demandent pas autre chose que la liberté de pratiquer leur culte. Le respect de l’autre : voilà certainement le signe d’un grave « manque de #### ». Quant à l’islamisme, on voit mal où il bénéficie de la moindre indulgence. La guerre occidentale en Afghanistan a recueilli un consensus général, les efforts policiers contre le terrorisme suscitent la quasi-unanimité de l’opinion, intellectuels compris, et les restrictions aux libertés publiques appliquées depuis le 11 septembre n’ont rencontré qu’une opposition marginale. L’Europe se réunit à Séville pour limiter l’immigration (souvent musulmane), et Nicolas Sarkozy refuse de mettre en place une institution représentative de l’islam en France tant qu’il y suspectera une influence fondamentaliste. Non, cette supposée « police de la pensée » qui interdirait la critique de l’islam est une fable. Si Oriana Fallaci rencontre le succès qu’on sait, ce n’est pas parce qu’elle met au jour des vérités cachées, c’est parce qu’elle flatte et cautionne par son passé familial antifasciste une xénophobie européenne. Elle complète par un discours féministe, laïque, officiellement démocratique, le préjugé antimusulman jusque-là cultivé principalement à l’extrême-droite. Elle ne demande pas un islam moderne, elle exige une guerre ouverte et indistincte. Elle ne veut pas l’intégration des musulmans. Elle veut leur expulsion. On affecte de dénoncer le « politiquement correct ». Mais c’est pour lui en substituer un autre. Le nouveau « politiquement correct », c’est l’idée que l’islam est une religion irrécupérable. Dire que Fallaci « met les pieds dans le plat », c’est favoriser cette idée-là. Telle est la tentation, non pas de l’opinion - qui y a depuis longtemps succombé dans une large proportion -, mais celle d’une partie des intellectuels de l’après-11 septembre. Admettre le « choc des civilisations » et en tirer les conséquences, y compris envers les minorités musulmanes d’Europe. Répliquer aux islamistes sur le même ton, à l’aide des mêmes catégories mentales. Et donc jeter, évidemment, la suspicion sur des millions de citoyens qui n’en peuvent mais, alors même que la seule solution réside, comme le disent beaucoup de musulmans, dans la réforme de l’islam européen. Ainsi ceux qui soutiennent le livre, qui l’excusent, sans parler de ceux qui l’ont édité, ont-ils mérité les félicitations des stratèges de la xénophobie.
Le Nouvel Obs.