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#1
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| Les nouveaux créateurs ne s’appellent plus Yves ou Jean-Paul, mais Hedi ou Salouha. Le Carrousel du Louvre, ils s’en foutent. Ils investissent la rue par l’intermédiaire des stars. Leur nouveau credo, ce n’est pas le luxe, c’est le culot. Street défilé. La fourrure ? Nicole Kidman ? Hedi Slimane ? Non, la star de la dernière fashion week parisienne n’était pas ces habituels, mais la… cagoule. Celle-là même qu’arborent depuis dix ans les jeunes hommes et filles des banlieues françaises. En ce mois de février, c’était bien les top modèles d’Yves Saint Laurent, Chanel, Jean-Paul Gaultier, Paule Ka… qui défilaient toutes chiquement capuchonnées. Ce que n’ont pas manqué de remarquer les reporters de mode en titrant, quasi tous, leur article d’un “Fous ta cagoule” (1). Clin d’œil au tube de Fatal Bazooka, du printemps dernier. Alors, la banlieue, la dernière muse de nos grands créateurs français ? Oui… mais là, rien de nouveau sous le soleil. La rue est depuis la nuit des temps l’inspiratrice des stylistes. “La mode c’est la réinterprétation de la rue. Sa sublimation”, explique tout simplement Christine Walter-Bonini, directrice de la prestigieuse école de mode Esmod. Laurent Cotta, du Musée de la mode à Paris, fait remonter cette sublimation au XVIIIe siècle, où l’aristocratie britannique a abandonné paillettes et fanfreluches pour aller visiter plus aisément ses terres et usines. “Elle s’est revêtue d’habits plus adaptés à ce type d’activité. Elle a alors adopté la couleur noire, s’est mise à porter des vestes…” Laurent Cotta rappelle, plus proches de nous, les Zoot Suiters américains avec leurs vestes ultra-épaulées, leurs chapeaux extra-larges, ces jambières de pantalon surdimensionnées… (comme dans le film Mask). Arboré par les Latinos et les blacks de Los Angeles et de New York dans les années 30, ce look est repris au début des années 40 par les élégants Américains des beaux quartiers. “Il fut cependant vite abandonné à cause de la guerre. C’était en effet le temps des restrictions, aussi porter tout ce trop-plein de tissus, même chez la population aisée, aurait-il été mal vu.” Pour renifler l’air du temps... Laurent Cotta raconte également les années 20 où les grands bourgeois s’habillaient aussi décontractés que les gens de la rue pour aller écouter les concerts de jazz. Dans les années 50, le chic du chic était d’arpenter les cocktails dans des pantalons non repassés et des sweat-shirts de coton fatigués. “Un style qui, quelques décennies plus tard, deviendra la signature artistique de Gap, constate en souriant Laurent Cotta. Evidemment, il n’y a rien chez Gap de transgressif. Contrairement à un très chic Balenciaga qui s’inspire, lui, dans des pages de mode du rap, ou encore à un très classique Lacoste qui n’hésite pas présenter ses polos en taille extra large façon hip-hop et à avoir ‘argenté’ son croco pour séduire la génération bling-bling”(voir encadré page 65). Pour la créatrice Sakina M’sa, originaire de Bagnolet, qui a fait défiler au cours de la dernière fashion week des mannequins professionnels en plus de cinq femmes de la rue, la banlieue est de toute évidence une des principales sources d’inspiration de l’univers de la mode. “Un grand nombre de ‘tendanceurs’ vont dans ces quartiers pour renifler l’air du temps afin de chasser les grands mouvements que l’on retrouve la saison suivante dans les boutiques branchées de toutes les grandes villes.” Et la créatrice d’illustrer ce propos par l’exemple du pantalon baggy qui, dans les années 90, a envahi les magazines de mode, recouvert les jambes des populations de la planète, pénétré les espaces les plus en vue : “Ce vêtement extra large porté par tous les jeunes du monde est à la base un hommage au prisonnier à qui le port de la ceinture est interdit. Les jeunes mecs n’ont eu qu’à reprendre ce style, qui voulait dire à leurs yeux être un dur.” Ce prisonnier était évidemment, au départ, américain. Sakina signale aussi Calvin Klein qui n’a pas hésité à travailler cette mode de la rue qui consistait à remonter une jambière d’un pantalon. Selon la styliste, pour qui Bagnolet est le centre du monde, la banlieue est une muse car elle vit dans l’authenticité : “Elle n’a rien à perdre. D’où cette débrouillardise qui a donné naissance à une inventivité extrême.” Inventivité extrême qui a été reprise jusqu’au Japon où, dans le quartier tokyoïte très chic de Gynsa, toutes les fashion victims portent des casquettes. “Comme chez les ouvriers de 1936”, note en souriant Sakina. C’est cette débrouillardise banlieusarde qui, d’après elle, a fait pousser la basket aux pieds des stars de la télé et du cinéma dans les années 80 : “Historiquement, c’était les quartiers Nord de Marseille qui portaient ce type de chaussures. Alors quand, il y a vingt ans, elles se sont retrouvées portées par des célébrités… Là, la banlieue s’est dit : on a gagné.” Si d’un côté le hip-hop, le rap et l’univers du graf ont donné naissance à un style de vêtements, le sport, avec ses stars vénérées par les jeunes de banlieue, est lui aussi un déclencheur de tendance pour une grande flopée de créateurs. C’est donc au son sonnant et trébuchant des revenus qu’ont engendrés des marques comme Nike et Adidas que des Stella McCartney, Gucci, Castelbajac, Chanel, Vuitton, Dior… – cette dernière allant jusqu’à styliser des snowboards – se mirent tous à dessiner des collections de sport portées par les Madonna et consorts. Les griffes de luxe des belles avenues parisiennes ont ainsi très bien compris où se nichaient leurs nouveaux aficionados, plus connus sous le nom de bling-bling (voir encadré ci-contre). “L’argent n’appartient plus aujourd’hui à une élite à la Agnelli et Aga Khan…, explique Marie Chauveaux, de l’agence de tendance Mafia (2). Il est désormais dans les poches des stars de foot, des MC Solar, Puff Daddy, Beyoncé, Debbouze qui portent très à l’aise fourrures et diamants.” Vuitton, Dior & Cie n’ayant plus qu’à s’adapter à cette nouvelle population argentée. Et d’aller même jusqu’à se donner comme égérie, chez Dior, une très sexuelle Jennifer Lopez… “Aujourd’hui, on a affaire à une génération de mode et d’apparence qui n’existait pas auparavant, remarque Christine Walter-Bonini. On voit ainsi des tas de marques portées dans les banlieues. C’est un style qui arrive tout d’abord par la musique et ensuite avec les people. Cela crée des vagues et se répercute à très grande vitesse.” Avec parfois des effets non désirés : “La très chic marque britannique Burberry ne veut plus se voir portée par les filles du 9-3, raconte Laurent Cotta. La marque réfléchirait donc à un moyen très discret d’apposer sur ses créations son si célèbre motif écossais. Avec comme objectif qu’elle n’attire plus ce type d’adeptes des logos.” De l’art de se débarrasser de ses aficionados… (1) D’après le vendeur de la boutique Distinct, dans le 1er arrondissement parisien, si les jeunes de banlieue portent tous une cagoule, “c’est qu’il pleut tout le temps dans ces quartiers. Et vous ne nous voyez tout de même pas en train de porter des parapluies ?” ! (2) Magazine Marie France, juin 2004. |
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#2
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| Saliha Achourane habille les vraies filles “Vous devriez changer de nom. Dans ce milieu, le vôtre est trop dur à porter, m’a dit un jour une journaliste mode d’un grand quotidien français * alors que je l’invitais à mon défilé.” Saliha Achourane, 30 ans et créatrice de mode depuis sept ans, n’en revient évidemment toujours pas de s’être entendu prodiguer un tel conseil. “ J’aurais préféré que la journaliste me dise franchement que mes créations ne sont pas intéressantes, plutôt que d’accuser mes origines d’être une entrave à mon succès.” Et de se désoler d’une façon plus générale : “Si dans la presse on parle toujours des mêmes créateurs, c’est parce que ces derniers ne cessent d’inviter les rédacteurs à déjeuner, à dîner et qu’ils les couvrent de cadeaux. Moi, je n’en ai pas les moyens. Je sais donc par avance que je vais avoir du mal à les attirer.” Heureusement, la dynamique Saliha n’a jamais baissé les bras : connue donc des seuls initiés, la maison Saliha Achourane défilait à Paris le 26 mars. Après avoir déjà “pris” les années précédentes La Villette, la Grande Mosquée, Le Cabaret sauvage…, la jeune femme attaquait le mois dernier le très beau théâtre de l’Atelier, dans le 18e arrondissement, sur le thème de “Montmartre est à nous”. Si cette fois-ci ses créations étaient toutes accessoirisées de boutons des années 1925 – 1930 (chinés à Montmartre, quartier du bouton…), les mannequins étaient, elles, remarquables à la fois pour leur élégance et par le fait que les filles, sur le podium ce jour-là, n’étaient pas des professionnelles. “Je fais du casting de rue à la fois pour des raisons financières et pour coller à la réalité : les vraies femmes ne font pas 1,76 mètre et 36 de taille… Mes clientes apprécient cet état d’esprit.” Si le rêve de Saliha est d’avoir une adresse à Paris, la styliste reste néanmoins très surprise du succès que remporte sa boutique de Saint-Ouen (93). Non loin d’une librairie et d’un centre basque (!), avec sa large vitrine derrière laquelle Saliha a installé des robes de couleurs, des mini-mannequins de bois habillés de tissus brillants, des bérets, des bijoux… “Les accords de Cristal” a été primée la plus belle boutique de Seine-Saint-Denis. “Les gens sont étonnés de voir ici un espace avec un tel cachet”, avoue-t-elle toute fière de son exploit. C’est par pur hasard que Saliha tombe dans la mode. En 2000, alors installée à Chicago, la jeune fille, assise à la terrasse d’un café, est en train de dessiner la robe de sa grand-mère kabyle. “Je venais de sortir d’une exposition où j’avais été surprise par un bijou du XIXe siècle kabyle, du style de ceux que portait la mère de mon père. Instinctivement, j’ai repris sur le papier ce vêtement. Un réalisateur de film, à une table à côté, a remarqué mes croquis. Quelques instants plus tard, il me proposait de créer les costumes de son film.” De retour à Paris, Saliha décide de se lancer dans la confection de bijoux, jusqu’à ce que, véritablement touchée par le prêt-à-porter, elle dessine ses propres collections. “Je ne lis aucun magazine de mode – qui ne s’intéressent pas aux jeunes créateurs – car c’est très limité. Je suis également totalement déconnectée de ce qui se fait chez Mango, H&M… Je m’inspire du XIXe siècle, des années 30, de l’histoire de mes origines. D’où ces drapés et fibules que je retravaille façon occidentale et XXIe siècle…Ça a un succès fou.” Un succès qui sied bien au nom de Saliha Choubira. * La journaliste a-t-elle prodigué ce conseil, un jour, à un certain Hedi Slimane? |
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#3
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| Forum des Halles : RlKi, fashion-fashion et bling-bling Casquette, pantalon large, T-shirt moulant, ceinture argentée, logo, blouson de cuir… Le samedi, le Forum des Halles est à lui seul un véritable défilé de mode. D’après les fashion victims que sont nos guides improvisés pour la journée, les jeunes Karim, Mohammed, Mamadou, Arnold… – ils se baladent dans le quartier avec pour objectif de faire du shopping et draguer –, il y a ici trois looks, tous nés dans la banlieue. En plus du très classique street wear, la planète fringue mâle serait donc partagée entre R1Ki, fashion-fashion, bling-bling. Le R1Ki (verlan de ricain pour américain) porte des pantalons (que l’on appelle des bas) et des polos XXXL, il marche en baskets et coiffe son crâne d’une casquette. Le K1Ri a emprunté ce style au monde du rap et du hip-hop américain, tout spécialement aux rappeurs 50 cents et P. Diddy. Si les vêtements sont portés aussi large en France, c’est qu’ils ont repris la taille des “Ricains”, naturellement beaucoup plus costauds et plus grands que les Européens. Transposés sur un Français, cela donne une apparence extra surdimensionnée… Pour Arnold, 22 ans, l’un de nos guides lors de cette visite mode aux Halles, le K1ri est plutôt black car c’est une mode dérivée des Noirs du rap américain. Le fashion-fashion est lui un street wear très Armani, souligne Karim… C’est-à-dire élégant. Ses “bas” sont serrés. Le garçon de cette catégorie – surnommé par certains fashion-voyou – porte des marques en petites touches mais visibles, une ceinture Dolce Gabbana, une mini-sacoche Louis Vuitton, une casquette Gucci… C’est généralement de la contrefaçon. Selon Arnold, le fashion-fashion est plus européen (comprendre qu’il n’est pas black), et très jet-set. C’est une dérive de la starification des footballeurs et des Jamel Debbouze. S’il affiche des logos, le fashion-fashion n’entre pas néanmoins dans la catégorie des bling-bling…, ces derniers étant très portés sur les marques (pas de la contrefaçon) qui font du bruit. D’où la nomination bling-bling qui rappelle tous ces bijoux qu’ils arborent. Si quasi tous portent la casquette – quelle que soit la catégorie de modeux à laquelle ils appartiennent –, quelques-uns arborent aussi le du-rag. Une espèce de filet qui recouvre les cheveux. D’après Arnold, 22 ans, élève dans une école de cinéma, ce fichu est apparu dans les années 90, aux Etats-Unis. Certains garçons qui voulaient maintenir leur coiffure très stylisée dormaient avec ce tissu sur leur crâne. “Et comme les Ricains sont très street, ils ne l’enlevaient pas la journée.” Manquait plus que les clips les affichent pour qu’aussitôt la rue l’adopte… Il était une fois Benmaz by H “On est peut-être de la banlieue, mais on est français, donc on bénéficie de la noblesse française”, commente Slimane pour expliquer ces fleurs de lys sur les poches des pantalons de sa marque Benmaz by H. Ben pour (Slimane) Bensala, Maz pour (Ouissan) Mazhoud et H pour (Michel) Hang, les trois créateurs de cette jeune marque de street wear qui a débarqué il y a trois mois dans les boutiques françaises et anglaises. “Très vite, on a été en rupture de stock”, se réjouit le très volubile Slimane, 24 ans. Les trois garçons se rencontrent il y a un an dans un Carrefour où ils travaillent – en roller – pour payer leurs études universitaires. “On a réalisé qu’on était des entrepreneurs, mais pas des carriéristes. Donc, hors de question de travailler pour un patron. On a d’abord ouvert une agence commerciale… Jusqu’au jour où l’on s’est dit ‘quitte à vendre des produits, vendons les nôtres’, raconte Slimane. Pourquoi pas des fringues, puisqu’on adore la mode ?” Michel, 26 ans, diplômé d’un BTS de design, s’attelle alors à dessiner des croquis. “On est plutôt fashion et smart”, commente Slimane. Traduire : “du street wear haut de gamme”. Les femmes étant autant gâtées que les hommes dans leurs collections. L’inspiration ? “L’art dans les banlieues, ce n’est pas Versailles à tous les coins de rue. Nos sources d’inspiration, ce sont aussi bien nos discussions dans un McDo que nos regards sur les filles, cette envie de fonder une famille…” Les choses de la vie en somme. “On aurait pu faire du énième street-wear, mais on préfère revendiquer la jeunesse, la force…” Ce qui explique ces traces de sang sur une série de T Shirt : “En banlieue, les jeunes sont des petits anges à qui on a arraché les ailes. Le sang coule, mais ils veulent tout de même réussir et voler de leurs propres ailes.” C’est donc dans cet état d’esprit que fin 2006, sur un site de production en Seine-Saint-Denis, que naquit la marque BenMaz by H. Faute de moyens pour annoncer dans la presse mode la naissance de BenMaz, la bande des trois applique alors des tactiques ultra modernes : ils bombardent les attachés de presse des VIP, voire même les people directement, de leur T-Shirt. Conclusion : c’est Will Smith qui porte leur création et Claire Chazal sur TF1 qui les convie sur un plateau. “Le Parisien” se met à parler d’eux. Le trio, aujourd’hui parrainé par le père du street wear français, Mohammed Dia, conseillé par la créatrice Sakina M’sa, influencé par Robert de Niro (“Quelle élégance cet homme. Surtout dans ‘Casino’”), attend avec impatience un rendez-vous avec Jean-Paul Gaultier : “Il pourrait tellement nous aider en nous parlant, par exemple, du mariage des matières.” Et le conte de fée deviendrait. Le Courrier de l'Atlas - Anne Deguy |
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