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| L'indignation d'un écrivain israélien: Ari Shavit* Cana, 102 morts sans visage Nous avons tué 170 personnes au Liban, pour la plupart des réfugiés, au cours du mois d'avril 1996. Nombre d'entre eux étaient des femmes, des vieillards, des enfants. Nous avons tué 9 civils, dont une enfant de 2 ans et un centenaire, à Sahmour, le 12 avril. Nous avons tué 11 civils, dont 7 enfants, à Nabatyeh, le 18 avril. Dans le camp de l'ONU, à Cana, nous avons tué 102 personnes. ( ) ( ) Nous avons veillé à donner la mort de loin. D'une manière totalement séculière. Sans l'idée archaïque de péché, sans le souci antédiluvien de considérer tout homme à l'image de Dieu et sans l'interdit primitif du "Tu ne tueras point". Notre alibi d'airain veut que nous ne soyons responsables de rien; que la responsabilité retombe sur le Hezbollah. Alibi plus que douteux: car dès lors que nous avons décidé de déclencher une attaque massive sur une région civile du Sud-Liban (alors même qu'lsraël ne courait aucun risque vital), nous avons décidé ipso facto de faire couler le sang d'un nombre X de civils innocents. Dès lors que nous avons décidé de chasser un demi-million de gens hors de leurs maisons et de bombarder ceux qui étaient restés en arrière (alors même qu'en Israël nous n'avions pas une seule victime civile), nous avons décidé en fait d'exécuter plusieurs dizaines d'entre eux. Ce qui nous a permis de prendre ces cruelles décisions sans même nous regarder comme des salauds. ( ) Nous les avons tués parce que le fossé entre le caractère sacro-saint de plus en plus étendu que nous attribuons à nos propres vies et celui de plus en plus restreint que nous reconnaissons à celle des autres nous a permis de les tuer. Nous croyons de la manière la plus absolue que, avec la Maison-Blanche, le Sénat, le Pentagone, le New-York Times à nos côtés, leurs vies ne pèsent pas du même poids que les nôtres. Nous sommes persuadés qu'avec Dimona [site atomique d'Israël], Yad Vashem et le musée de la Shoah entre nos mains nous revient en vérité le droit d'annoncer à 400.000 personnes d'avoir à évacuer, en huit heures, leurs demeures. Et que nous échoit le droit, au bout de ces huit heures, de considérer leurs maisons comme autant de cibles militaires. Et que nous est réservé le droit de faire pleuvoir 16.000 obus sur leurs villages et sur leurs populations. Que nous est réservé le droit de les tuer sans ressentir quelque culpabilité que ce soit.( ) Mais de tout cela il n'est rien qui puisse alléger la gravité du massacre à l'israélienne et notre responsabilité devant son exécution. Car il se perpètre en général dans des lieux où nous avons laissé libre cours à un usage immodéré de la violence.( ) Le tir sur Cana a été exécuté selon les règlements, les ordres et les objectifs de campagne de "Raisins de la colère", il y avait quelque chose d'erroné dans ces règlements, ces ordres et ces objectifs. Quelque chose qui n'est déjà plus tout à fait humain. Et qui touche au criminel. Et tous, sans exception, nous avons été partie intégrante de cette machine. Le public a cautionné les médias, qui ont cautionné le gouvernement, qui a cautionné le chef d'état-major, qui a cautionné l'officier enquêteur, qui a cautionné les officiers, qui ont cautionné les soldats, qui ont tiré les trois obus, qui ont tué 102 personnes à Cana.( ) Rien ne fera que Cana ne fasse pas désormais partie intégrante de notre biographie. Parce qu'après Cana nous n'avons pas dénoncé le crime, n'avons pas voulu élucider l'affaire au regard de la loi, parce que nous avons voulu nier l'horreur et passer aux affaires courantes. C'est ainsi que Cana fait désormais partie de nous. Comme l'un des traits de notre visage. De même que le massacre perpétré par Barukh Goldstein [dans le caveau des Patriarches sur des musulmans en prière] et le crime commis par Yigal Amir (tout comme les réactions qui les suivirent) étaient comme autant de manifestations de semences pourries au coeur de la culture national-religieuse, le massacre de Cana est-il une manifestation non moins extrême d'une graine de pourriture au c ur de la culture séculière israélienne. Son cynisme, sa brutalité, son instrumentalisme, son égocentrisme des forts. Cette tendance-là à brouiller la frontière entre le bien et le mal. Entre le permis et interdit. Cette tendance à ne pas exiger la justice. A ne pas se soucier de la vérité. C'est ainsi, aussi, que la manière dont l'Israël contemporain a fonctionné pendant et après Cana a montré que l'israélité moderne et rationnelle recèle quelque aspect terrifiant. ( ) Ari Shavit/ Haaretz / New York Times Syndication. * Ari Shavit est écrivain et chroniqueur du journal israélien Haaretz. Il vit à Jérusalem. |
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