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#1
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QUI est M. Chirac qui nous revient de très loin? Pour le Tunisien, c'est "le mec" qui a fait clouer le bec aux yankees, ennemis jurés des Arabes. Mais aussi? Il est populaire parce qu'il ressemble aux Tunisiens. C'est l'oncle de fin de banquet. Il pince les miches de la cousine, il raconte une histoire de cul à la fête de circoncision du petit, il pique un peu dans la caisse, il triche à la belote, et quand on lui propose d'en boire un deuxième, il répond par une blague: "D'accord, mais pas plus haut que le bord". Et si l'on peignait les choses en noir, histoire d'effaroucher un peu les exaltés? Supposons que M. Chirac, qui à 71 ans est loin d'être toujours cool, ait du mal à contenir sa colère à la vue du Zine El Abidine Ben Ali, le Caligula maghrébin, et que l'arrogance souveraine du maître de l'Elysée indispose tellement le général-président que le plus cristallin des rires de Leïla (l'épouse de Ben Ali) et les rappels à l'ordre maternels de Bernadette ne puissent les réconcilier. Qu'est-ce qui se passerait? La chute de la maison Ben Ali? Pas si vite. Il y a une expression qui devrait être familière à Chirac, car elle s'applique à merveille à sa politique envers la Tunisie: "même sous la trique, il arrive aux puissants de ne pas comprendre." Comment expliquer autrement son soutien, jamais démenti, à Ben Ali? "Faîtes attention!", telle fut la mise en garde catégorique qu'adressait le président français à tous les fauteurs de troubles de Tunisie. Ce conseil n'était pas un coup de dernière minute, mais l'aboutissement d'un raisonnement mettant en évidence les périls d'un changement à la tête de la Tunisie. Disons-le tout net puisque, loin d'être clos, le débat sur la façon d'aborder le monde de l'après-11 septembre ne fait que commencer. Pour consolider son rang, la France brasse large. Surtout du côté des tyrannies molles. L'après-11 septembre 2001, si l'on écoute ce qu'en dit M. Chirac, s'annonce comme une tyrannie molle, un modèle humiliant pour ceux qui doivent le supporter. Les Tunisiens ne savent pas si la situation va s'améliorer ou se détériorer, si la justice sera moins partiale, ou si au contraire, elle sera toujours soumise au bon vouloir des clans, si les prisons seront moins bondées. La tyrannie molle, chère à M. Chirac, marque la fin du politique. A quoi rime le débat si, lorsqu'on dit que la popularité du despote s'est effritée, Ben Ali, lui, peut répondre qu'au contraire elle ne cesse de croître -comme l'affirment ses "souteneurs" de l'Hexagone. On finit par se taire et accepter un jeu ridicule et sans intérêt. Dans la tyrannie molle à la tunisienne, toute discussion politique se résume à un défi où celui qui crie le plus fort et utilise les plus grosses ficelles l'emporte. "99% du peuple me soutient", dit Ben Ali. Que peut-on rétorquer à quelqu'un qui déforme la réalité avec une telle désinvolture? A ce jeu, on ne peut que perdre: montrer du doigt les tares de la tyrannie molle sans avoir la force de les éradiquer. C'est être dans une situation qui finit par servir ceux qui l'imposent. Une tyrannie molle, dira Chirac, vaut toujours mieux que les dictatures sanguinaires. Quand Saddam convoquait la direction du Baas, aucun des invités n'était sûr de ressortir libre et vivant, tandis que les responsables conviés à rencontrer Ben Ali doivent seulement s'adapter à la médiocrité. Ils doivent juste écouter en souriant servilement. Et pour que tout le monde se tienne sagement dans son coin, Ben Ali doit bien confesser que le bien commun passe toujours après la conservation de son pouvoir. Comme les saints, Ben Ali ne se trompe jamais, mais supporte les erreurs des autres: toi le peuple, tu ne sais pas à quel point j'en bave pour faire tourner la boutique; je paie toujours pour les autres, car il n'est pas un seul problème -économique, familial ou douanier- qui ne vienne de la bureaucratie. Dans la tyrannie molle tunisienne, si des erreurs sont commises, c'est la faute des ministres (qui ne sont pas limogés, parce que Ben Ali est paternel). Mais il exige de tous des omissions et des complicités toujours plus fortes. Des censures et des supercheries de plus en plus fréquentes. Chirac reste son plus fervent blanchisseur. Le Nouvel Observateur |
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#2
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PEUT-ON réduire Radhia Nassraoui à "une avocate qui se bat pour sa dignité de citoyenne", alors qu'elle nous parle de liberté? Du Sublime. "Quel est le bonheur terrestre pour moi? Être assise sous un bigaradier par un jour d'été, avec un sorbet, le rire d'un nouveau-né dans le lointain, et un livre à la main, sachant que Hamma, mon mari, est près de moi", rêve Radhia. Cinquante jours de faim purgent. Y'a plus de revendications. I have a dream… C'est Ghandi. Cet homme fluet, drapé d'une étoffe blanche de pèlerin, à la silhouette de sauterelle. Comme lui, Radhia respire la famine, Bombay, la galette de pain à partager entre vingt mille personnes. Rien en elle n'évoque le pays. Elle est seule maître à bord de son corps. Elle combat sans combattre. C'est l'Accroupie. L'immobile. Une immobilité qui provoque le mouvement. Elle est la dernière des mystiques: "Nommez-moi Offrande et je m'offrirai." Et elle s'offrit. Elle s'offrit dans un long jeûne. Tout est dans ce temps qui s'écoule lentement vers l'épuisement pendant que témoins, ennemis, amis souffrent. Mourir de faim: une mise à mort primitive. Radhia entame ses cinquante jours de grève de la faim, qui ont rendu visible la Tunisie ignorée, petit pays gouverné par un dictateur, écrasé entre le faste de la monarchie marocaine et l'immense drame de l'Algérie. Mais encore? Cette grève de la faim a surtout été un formidable camouflet pour tous ceux qui ont des kilomètres au compteur et qui vous jouent l'air du découragement: "Nous n'avons pas réussi, vous ne réussirez pas non plus." Et alors? Ce "et alors?" vous prend sans prévenir. Ce blues vous agrippe. Elle est partout cette pente douce amère qui va de la mélancolie à la soumission. Je ne dis pas qu'on ne s'indigne plus, on s'indigne même beaucoup, on ne fait que cela. Que veut nous dire une femme qui se laisse mourir de faim en crachant des mots volcaniques à mesure qu'elle abandonne des kilos de sa chair? Tout autour, nous sommes installés dans l'immobilité du pessimisme: que peut-on faire face à un régime policier fort de la stabilité prônée par les puissants que notre redoutable dictateur est parvenu à incarner? "Il nous reste la peau. Vendons-la cher!", crache Radhia. Avant d'ajouter: "Faut-il attendre d'être vaincu pour changer?". Son courage est là. Vivre la transgression. Déranger. Une vie qui ne veut rien déranger ne mérite pas d'être vécue. Penser les limites. Que revendique Radhia? Un destin. Qu'est-ce que l'oppression si ce n'est la destin contrarié, le rêve interdit à chacun des millions d'homes qui la subissent? Et qu'est-ce que le rêve des hommes et des femmes? "Peu de choses: avoir une famille, des amis, un travail, vivre en paix pour la raconter, dit Radhia. C'est ce rêve tout simple que Radhia trimbale. Quelle détresse cherche-t-elle à fuir, à enfouir? On n'arrive pas pour les mêmes raisons qu'on a de partir. Elle rit sans savoir où ça peut la mener: "Je me retrouve étrangement réconciliée comme si j'ai enfin retrouvé ma pente. Je me laisse aller à la vie qui coule et j'écoute d'une oreille le murmure que ça fait". Le Nouvel Observateur |
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#3
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NATURELLEMENT, il faut laisser tomber pour une fois la presse de Tunisie, oublier le miracle tunisien, négliger les bagarres du microcosme et ne saluer que de très loin Ben Ali, le Caligula tunisien. Il faut se débarbouiller la cervelle des lieux communs tuniso-machin-chouette. Aujourd'hui, j'en ai ma claque sur "la prison sans barreaux", les procès pipés, la corruption. J'ai envie d'aller voir de près, de tout près Hay El Akrad, le quartier des Kurdes, croupion de la Tunisie, degré zéro du pittoresque. Nous y sommes! C'est à 30 minutes de Bab B'har, la porte de la mer. On y arrive dans une cohue infernale, des mobylettes qui partent dans tous les sens et des petits vendeurs à la sauvette beuglant… Je demande à mon compagnon, un habitué des lieux, si c'est dangereux. "Pas trop", dit-il en haussant les épaules, et je comprends que Hay El Akrad est un endroit très dangereux. "Les responsables n'osent pas y venir, ils ont peur. Mais les responsables et les gens du parti sont des lâches. Mais toi tu es journaliste, non! Contente-toi de ne pas t'éloigner de moi." Ce qu'il veut dire, c'est qu'un journaliste a beau être lâche, il ne peut pour rien au monde manquer de faire une virée du coté de Hay El Akrad. Et il a raison. Je le comprends dès l'instant où nous entrons dans le quartier, tout comme je comprends qu'en comparaison Chicago devrait ressembler à une école maternelle. Des flèches signalent l'emplacement de bars clandestins. Devant les portes des femmes s'offrent au passant à des prix facilement négociables à la baisse. Nous entrons dans une bicoque obscure et infecte, où des créatures lascives qui semblent sorties de la Guerre du feu sirotent du vin. Le danger est palpable dans l'air, comme si à n'importe quel moment et sous n'importe quel prétexte, l'illusion de paix pouvait voler en éclats. Je me lève et, guidé par mon compagnon, nous entrons dans une maison. Quand on dit "maison", il faut s'entendre. Comme celles de Hay El Akrad, c'est une pièce de trois mètres sur quatre. Là vivent le vieux Lakhdar, sa femme et ses huit enfants: dix personnes dans douze mètres carrés! Cette densité limite, c'est d'ailleurs celle de Hay El Akrad. Autour de chez les Lakhdar, dans cette portion de Hay El Akrad, il y a quatre robinets d'eau potable. Depuis deux semaines, trois d'entre eux sont détraqués. Un seau d'eau fraîche vaut donc ses deux ou trois heures d'attente. Le vieux Lakhdar, malade depuis une année ne travaille plus. Sa femme a trouvé une place, comme bonne, à Hay Ennasser, quartier de nouveaux riches. Elle gagne 120 dinars par mois (75 euros). L'un des fils -14 ans- travaille lui chez un vendeur de journaux pour 100 dinars par mois (60 euros). On vit chez les Lakhdar avec 20 dinars (15 euros) par personne et par mois. Alors qu'un kilo de couscous coûte environ 1 dinar. Peut-on raconter la vie des gens de Hay El Akrad avec les seuls chiffres, aussi fous soient-ils? Je sais seulement que la semaine dernière, la femme de Lakhdar est rentrée avec un drôle d'air: elle a vu sa patronne acheter une robe à 2.000 dinars. Presque vingt mois de son salaire à elle, dépensés d'un coup, elle n'aurait jamais cru que quelqu'un dans toute la Tunisie possède une telle somme. Le rêve de tous, ici, c'est de travailler un jour dans les manufactures de textile. Salaire royal : le SMIG (140 euros). Il faut pour cela piétiner des années durant avec le statut de journalière, s'accrocher ferme, faire des risettes aux contremaîtres. Emplois précaires, miraculeux, qu'on s'étonne chaque matin de ne pas avoir perdus. Tant de candidats attendent au portillon, prêts à vous souffler votre place, à n'importe quel prix! On quitte les Lakhdar un moment pour marcher dans les ruelles de Hay El Akrad. Boue fétide, caniveaux bloqués par la vase, détritus à perte de vue… Chaque centimètre de rue est bourré à mort, disputé. Des échoppes, grandes comme des coffres à jouets, se serrent les unes contre les autres. Celle-là vend des Tabouna (du pain fait maison); une autre des Ftaïer (beignets), une autre du gazole du charbon. Il y a un mois, la pluie diluvienne s'est abattue sur le quartier. Il a disparu tout entier sous un bon mètre d'eau noirâtre, charriant des immondices. Pendant des jours et des jours, les gens de Hay El Akrad ont connu l'obsession du mouillé. Pendant toute la durée de l'inondation, les nuits ont été terribles: dans les familles, on se relaie sur le lit, seul endroit sec. Deux heures de sommeil à tour de rôle pendant que les autres attendent accroupis dans la flotte. Je passe près d'une mare ignoble dans laquelle s'éclaboussent une poignée d'enfants. Des rires encore, des yeux tout fulgurants de joie. Je comprends la fascination de mon guide: du Hay El Akrad, enfoncé jusqu'aux cheveux dans la misère noire, monte en permanence le grand murmure des enfants, qui travaillent dès l'âge de dix ans mais qui rient dans la poussière. "Sans les enfants, ce quartier serait un camp de concentration", me dit mon compagnon. Chez les Lakhdar, où nous revenons maintenant pour finir l'après-midi, une ampoule électrique pend au plafond. Luxe rare. Quand Lakhdar est tombé malade, ses voisins, un tout petit peu moins misérables que lui, ont prolongé sans le prévenir un fil électrique jusqu'à sa maison, partageant ainsi quelques watts. Coude-à-coude silencieux, solidarité frileuse: personne n'est jamais seul sur l'étendue de Hay El Akrad. Jonglant jour après jour avec le désastre, on triomphe de justesse du plus fabuleux des paris: ne pas mourir trop vite. Enfin, Hay El Akrad est une histoire mieux racontée par Tarkovski: un homme en tire un autre d'une mare de ####, énorme, profonde. L'autre, il étouffait déjà. Il le sort en risquant sa propre vie. Ils sont couchés au bord de cette mare horrible. Ils n'arrivent pas à reprendre leur souffle. Le gars sauvé se tourne vers l'autre: "Qu'est-ce qui te prend? Pourquoi tu m'as sorti? J'habite ici." Le Nouvel Observateur |
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#4
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| Pour Chichi, manger c'est le premier des droits de l'Homme qu'il faut réspecter!! et les tunnisiens mangent a leur faim (ou presque!)!! mais que veut le peuple?!! misère.. |
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#5
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Un p'tit rappel pour Msikine.
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