La culture marocaine se porte bien


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Vieux 29/12/2003, 10h21
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Interview de Mohamed Achâari, ministre de la Culture


La culture, il connaît. Journaliste, poète, nouvelliste, ministre de la Culture depuis 1998, Mohamed Achâari aborde les différents secteurs couverts par son département. Musique, théâtre, cinéma, festivals, édition. Tout y passe.



Le Maroc a vécu pendant près de quatre décennies un désert culturel. Pouvons-nous dire aujourd’hui qu’il y a un essor culturel?

Mohamed Achâari : D’abord, je dois rectifier cette idée. Le Maroc n’a pas vécu un désert culturel. Je pense que ce qui fait aujourd’hui la force de la culture marocaine, c’est qu’elle a toujours été à l’écoute. Il est vrai par contre qu’il n’y a pas eu une véritable politique culturelle ni un effort dans ce sens. Pendant très longtemps, le champ culturel était le champ des initiatives. Aujourd’hui, l’état a pris conscience de la nécessité d’investir dans la culture.
Reste à savoir comment préserver tous les points positifs qu’on a acquis pendant des décennies: la liberté du champ culturel et son indépendance et comment concilier cela avec l’intervention de l’État, avec le budget général et celui des collectivités, et avec une politique claire dans le domaine de culture.


On remarque un nombre remarquable de festivals par rapport à avant. Les festivals peuvent-ils être le seul moteur d’activités culturelles?

Mohamed Achâari : Non, il ne faut pas se leurrer. Bien sûr, dans le concept du festival,il y a ce côté festif, très important. C’est une expression de liberté, de bien-être. C’est un signe de bonne santé culturelle, que les gens s’approprient l’espace public. Les gens dans la rue, les jeunes dans les places publiques, c’est beaucoup plus significatif pour moi sur le plan de la construction démocratique qu’un discours politique. Mais la culture a des problèmes. C’est un secteur en croissance, qui a les contraintes de la croissance. On doit voir ce qu’on doit consolider, passer en priorité, etc.


Comment se fait-il qu’il n’existe pas encore d’institut de formation aux métiers de cinéma au Maroc?

Mohamed Achâari : Je crois que ça commence à venir. Il y a deux projets en vue à Casablanca et Rabat. C’est le besoin qui a imposé cette décision. Aujourd’hui, avec les grandes productions internationales mais aussi avec “l’essor” de notre production cinématographique nationale, on se rend compte qu’on a besoin de techniciens et de plusieurs intervenants dans le domaine.


Quel bilan faites-vous de la manifestation Rabat Capitale du monde arabe 2003?

Mohamed Achâari : Au vu des circonstances - la guerre de l’Irak ,le 16 mai-, on peut dire que les différentes manifestations organisées - le printemps du théâtre, le festival de la poésie arabe, le cinéma arabe- ont été une réussite. Les activités qui ont eu lieu jusqu’ici démontrent deux choses: la première c’est que l’expression artistique l’Arabe est une des meilleures du monde, et c’est elle qui représente la vraie image de l’arabe et du musulman, aujourd’hui. Ce qu’écrivent les romanciers et font les cinéastes est extraordinaire et il est très important de faire découvrir à nos concitoyens cette expression extraordinaire pour ne pas rester sur les clichés qui circulent sur les arabes, producteurs uniquement du passé. La deuxième chose à mettre en évidence : aujourd’hui, on ne peut plus parler dans le monde arabe d’un centre et d’une périphérie. Nous sommes certes une culture unie par la langue mais différente par les sensibilités. Cette différence, qui fait notre richesse, nous devons la cultiver et la préserver.
Sinon, beaucoup de choses sont encore à venir. Nous avons des rendez-vous très importants, des grandes expositions, notamment sur les arts du cheval marocain, une exposition sur l’Andalousie, une rencontre des romanciers arabes, une grande exposition sur les manuscrits marocains, une grande rencontre sur les récits de voyage par les Marocains d’abord, avec la remise du prix Ibn Battouta pour les récits de voyage, de la musique andalouse, une grande rencontre arabo-africaine avec beaucoup d’intellectuels puis une grande rencontre sur le thème: le dialogue culturel est-il possible ?; qui va regrouper des penseurs arabes et occidentaux.


L’édition ne se porte pas bien, en partie à cause d’un lectorat quasi-inexistant. Que peut faire votre ministère pour vulgariser la lecture?

Mohamed Achâari : D’abord, il faut parler de ce qui a déjà été fait. Nous avons fait beaucoup pour l’édition et la lecture publique. Nous avons créé un fonds d’aide pour l’édition, une véritable première.
Nous soutenons chez l’éditeur l’édition de plusieurs ouvrages par an, ce qui permet à l’éditeur d’avoir plusieurs livres à éditer soutenus par le ministère. Et nous les soutenons à hauteur de 50% du coût de la production moyennant bien sûr un prix de vente qui représente 50% du prix normal. Donc, on agit en même temps sur la production et sur la consommation par le biais de ce soutien.
En outre, nous avons créé au niveau du ministère une série de publications destinées à encourager les jeunes auteurs qui publient leur premier livre. Nous en sommes à une quinzaine de titres pour les moins de 30 ans, entre œuvres complètes et collections pour enfants. Sur le plan de la lecture publique, nous avons mis le paquet sur la multiplication des espaces publics de lecture. Nous avons une centaine de conventions avec les collectivités locales, et avec des associations, aussi bien dans les villes que dans le monde rural.
Nous essayons d’initier les jeunes surtout à revenir au livre, en créant des biblio-bus qu’on met à la disposition des régions, en créant des maisons de culture partout au Maroc pour que chaque maison de culture abrite un espace de lecture et un espace de lecture destiné aux enfants. C’est devenu une règle courante.
En agissant sur l’édition et les espaces de lecture, on essaie de trouver des solutions non seulement à la production mais également aux problèmes liés à la faiblesse de la lecture. Je considère que c’est l’un des problèmes les plus cruciaux après l’analphabétisme. Nous combattons cela avec les médias et le Ministère de l’Education Nationale et de la Jeunesse. Nous avons créé une journée nationale de lecture.
Bientôt, nous aurons un prix de lecture. On essaye de multiplier les initiatives. C’est toute une éducation à faire.


L’un de vos projets consistait en la création de huit troupes de théâtre. Où en est ce projet?

Mohamed Achâari : Aujourd’hui, les villes de Rabat, Meknès, Tétouan, Marrakech, El Jadida, Agadir, Fès et Casablanca ont leurs troupes. La plupart d’entre elles étaient d’ailleurs présentes au festival national de théâtre qui s’est déroulé à Meknès. Elles ont non seulement été sélectionnées, mais plusieurs d’entre elles ont récolté des prix. C’est une consécration. Les troupes régionales commencent à fonctionner.


Et comment se porte l’archéologie, ce secteur dans lequel le Maroc donne beaucoup et a beaucoup à donner?

Mohamed Achâari : Bien, on ne fait pas beaucoup sur le plan médiatique mais je vous assure qu’il ne se passe pas une semaine sans que je reçoive un rapport sur une recherche archéologique. L’institut d’archéologie fait beaucoup de recherche, en coopération avec d’autres chercheurs d’universités étrangères. Bientôt, on présentera le bulletin de l’archéologie qui récapitule tout ce qui a été fait cette année comme recherches archéologies. Mais je crois que c’est l’un des secteurs qui commencent à prendre place dans le secteur culturel.
Nous avons d’ailleurs de grands spécialistes formés dans notre institut national. Et souvent, des découvertes de taille ont été faites par des étudiants de l’INSAM. Pour de nombreuses fouilles, les professeurs et les étudiants de l’INSAM sont le noyau dur de la recherche.


Nos vestiges tombent en ruines. La restauration des monuments souffre-t-elle toujours autant des budgets réduits?

Mohamed Achâari : Les budgets sont toujours réduits lorsqu’on a une telle richesse patrimoniale. Dans une ville comme Fès, qui abrite plus de 8000 bâtisses à restaurer, vous ne pourrez jamais avoir le budget qu’il faut.
C’est un travail de longue haleine. Chaque année, on essaie d’augmenter le budget, de trouver de nouvelles formules en partenariat avec le privé, la coopération internationale, le mécénat. Beaucoup de projets sont financés ainsi. Une somme non négligeable est destinée à la restauration des monuments historiques. Au niveau national, nous avons plus de 15.000 sites historiques et archéologiques qu’il faut entretenir, restaurer, réhabiliter, faire fonctionner et faire vivre.
Et je le dis et je le répète: notre patrimoine est notre richesse principale, pour faire avancer notre tourisme, nos régions, pour développer nos collectivités locales. Le patrimoine aujourd’hui est un produit national des plus prestigieux qui peut égaler d’autres richesses. Il faut travailler sur ce créneau, et c’est ce que nous faisons.
Nous avons aujourd’hui plus de 50 chantiers déjà entamés et malgré tout cela, nous considérons que ce n’est pas suffisant. C’est pour cela que nous avons établi un plan d’action prenant en considération les urgences dans ce domaine.
Ce plan d’action va être présenté au gouvernement à partir de l’année budgétaire 2004 pour qu’il reçoive un traitement adéquat, pour qu’il n’y ait plus d’intervention au jour le jour. Il y a des choses aujourd’hui qui ne peuvent plus attendre, surtout dans des régions où le tourisme en dépend.


Qu’avez-vous fait dans le domaine musical, qui souffre de plusieurs problèmes?

Mohamed Achâari : J’avoue que c’est le secteur où nous avons le plus de problèmes. De par sa nature, il est très difficile de l’organiser.
Le problème majeur est la formation. Il y a un travail à faire concernant la restructuration des conservatoires. On a créé l’institut supérieur de musique et des arts chorégraphiques dont le lancement des travaux est prévu pour l’année 2004 et qui va être prêt à recevoir les cadres qui vont constituer la plate-forme de notre enseignement musical au Maroc.
La formation doit impliquer aussi l’éducation. Il y a un minimum d’éducation artistique à dispenser à l’école pour qu’on puisse libérer le conservatoire de ce devoir d’initiation et d’encadrement; il faut que le conservatoire devienne une véritable institution de formation d’artistes et de grands techniciens de musique. C’est un chantier très important. Mais par le biais de l’infrastructure, l’encouragement des troupes musicales, des jeunes artistes, que nous faisons à travers des festivals, on peut arriver à mettre un peu plus de tonus dans le domaine musical marocain.


Quand la culture sera-t-elle un créneau créateur d’emplois?

Mohamed Achâari : elle l’est déjà.
Deux indications : nos recettes touristiques nous viennent essentiellement du tourisme des activités culturelles. Cela veut dire que dans le domaine de la culture, il y a des emplois qui génèrent des revenus.
Deuxième indicateur : tous ces festivals emploient plus de 3.000 personnes directement et beaucoup plus, indirectement. Le festival d’Ahidouss à Aïn Louh que nous avons organisé a ressemblé 30 à 40.000 personnes par jour.
Un véritable boum commercial et touristique dans la région. On est aujourd’hui à 1.800.000 spectateurs pour les festivals. Nous avons dépassé de loin le football.

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