L'expulsion des morisques d'Espagne


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Vieux 07/01/2004, 19h47
 
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Par défaut L'expulsion des morisques d'Espagne

voici un article paru dans le monde diplomatique et qui décrit les processus ayant conduit à l'expulsion des "moriscos" c'est à dire des musulmans qui s'etaient converti de force sous la domination espagnole apres 1492. Pour l'auteur espagnol il s'agit en fait là de la genèse de l'etat raciste.
Tres intéressant






MARS 1997 Page 14




EN 1609, PREMIER CAS MODERNE DE " PURIFICATION ETHNIQUE "

L’expulsion des morisques d’Espagne

Depuis les récentes guerres dans l’ex-Yougoslavie et le Caucase, on reparle de " purification ethnique ", cette pratique qui consiste, dans le but absurde de créer une " communauté homogène ", à expulser ou à liquider (comme au Rwanda en 1994) des minorités accusées de tous les maux. Parmi les plus abominables de ces " purifications " figurent les génocides des juifs et des tziganes d’Europe dans les années 40 par le régime hitlérien ou celui des Arméniens dans les années 10 par le jeune Etat turc. Mais le modèle moderne de ces persécutions racistes fut établi dès 1609 en Espagne avec l’expulsion des morisques, ces musulmans convertis de force au catholicisme lors de la prise de Grenade, en 1492, la même année où les juifs étaient chassés du pays.

SIR Richard Fox Vassal, deuxième lord Holland (1773-1840), était anglais, riche et célèbre, ce qui ne l’empêchait pas d’avoir quelques ennuis de santé. En 1802, son médecin lui conseilla un séjour de repos dans un climat sec et salubre. Sir Richard jeta son dévolu sur Madrid et s’y installa avec armes et bagages. Au bout de deux ans, le jeune lord avait appris l’espagnol et se préoccupait de trouver des manuscrits pour la bibliothèque de Holland House, l’imposante mansion familiale, que l’on peut encore admirer à Londres. En 1804, il acheta une liasse de documents manuscrits à un certain don Isidoro de Olmo. Sir Richard venait d’acquérir l’acte de naissance du premier Etat raciste de l’histoire.

Homme intelligent et cultivé, lord Holland ne comprit cependant pas toute la portée des documents qu’il emporta à Londres, se contentant d’inscrire, en tête de la liasse, qu’il s’agissait de " papiers, Mémoires, descriptions et correspondances datés de 1542 à 1610 au sujet des morisques d’Espagne ". " Certains, note-t-il, sont des copies, d’autres des originaux ; parmi ces derniers, il y a quelques lettres de Gonzalo Pérez (père du célèbre Antonio) (1) adressées à Philippe II, avec des notes marginales autographes qui constituent les réponses de ce monarque. "

Le 21 novembre 1989, l’ensemble de ces documents fut mis aux enchères à Londres : il se trouve à présent dans mes archives à Séville, sous le titre générique de " collection Holland ". L’étude approfondie de cette collection révèle la teneur d’un débat au sein des plus hautes instances de l’Etat espagnol concernant l’importante minorité hispano-musulmane, convertie de force au catholicisme. Morisque signifiait exactement : " musulman espagnol converti au catholicisme ". Le problème social et politique posé par cette minorité était celui de la plupart des minorités : une altérité mal tolérée par la majorité.

Altérité religieuse d’abord, car les morisques restaient, en fait, des crypto-musulmans. Altérité linguistique et sociale aussi, parce qu’ils entendaient conserver leur langue (l’arabe), leurs modes vestimentaires, leurs habitudes culinaires et hygiéniques (ils ne mangeaient pas de porc et se lavaient souvent, choses mal tolérées par les chrétiens de l’époque), et leurs jours de fête. Perçue, de surcroît, comme celle d’" agents de l’ennemi étranger ", c’est-à-dire comme des alliés actifs de l’Empire ottoman, l’altérité des morisques les désignait d’une manière tangible comme " une menace pour la République chrétienne ".

Vers l’Etat raciste
L’ESPAGNE, depuis l’instauration de l’Inquisition comme partie intégrante de l’Etat (1481- 1483) par les Rois Catholiques, avait une vocation religieuse nettement unitaire et normalisée. C’est dire qu’il y eut, en Espagne, une " question morisque " qui, par maints aspects de ses causes et de ses conséquences, rappelle la " question juive " des années 30 et 40, et même l’actuelle situation de certaines minorités ethniques en Europe ou ailleurs.

L’intérêt fondamental de la collection Holland, c’est qu’elle révèle le passage d’un Etat sectaire où un membre d’une crypto-minorité religieuse avait la possibilité de se convertir pour s’intégrer à la société majoritaire, à un Etat raciste où cette même minorité devenait l’objet d’une persécution institutionnelle, au- delà de toute considération religieuse.

Le premier pas vers l’Etat raciste fut bien modeste et, en tout cas, antérieur au document le plus ancien de la collection Holland : en 1535, le chapitre de la cathédrale de Cordoue demanda au pape Paul III de sanctionner l’instauration d’une condition de " propreté de sang " (limpieza de sangre) pour pouvoir accéder à un poste rémunéré au sein du chapitre. Le pape refusa, mais le chapitre de Cordoue eut recours au roi-empereur Charles Quint. Celui-ci trouva l’idée bonne et fit pression sur le pape pour qu’une telle contrainte fût appliquée sur l’ensemble du royaume. Paul III fut obligé de s’incliner : toute personne désirant obtenir un poste rémunéré en Espagne devait désormais démontrer qu’elle n’avait aucun membre juif ou musulman dans sa famille depuis au moins quatre générations. Devenue loi, cette obligation ne fut pleinement abrogée que le 13 mai 1865, avec une brève interruption pendant le règne de Joseph Bonaparte (1808-1812).

Concernant, par exemple, les juifs ou marranes, l’Etat espagnol en venait à considérer en quelque sorte qu’il y avait " conflit entre la tradition nationale (...) et une tradition juive inassimilable ", " et l’on sera conduit, poursuit-il, à partir de cette idée qu’est juive toute personne qui manifeste soit par des signes décisifs, soit en raison de présomptions suffisamment graves la présence ou la persistance de la tradition juive ".

Tradition juive ou musulmane peu importe : le problème était exactement le même. Les propos cités ci-dessus sont du pétainiste français Xavier Vallat, publiés dans ses Mémoires après 1945 (2). Mais Vallat était moins exigeant que ses prédécesseurs espagnols, car il se contentait de deux grands-parents non juifs ou moins pour qualifier un citoyen de " bon Français ".

On a vu que la " propreté du sang " en Espagne, avant 1865, ne s’obtenait que sur quatre générations " non contaminées " ; il est, malgré tout, frappant de constater une telle continuité de concepts, au point qu’ils en deviennent interchangeables. Xavier Vallat était un bon catholique, qui ne pouvait en aucun cas être soupçonné de connivence avec les occupants nazis ; ce qui fut d’ailleurs démontré durant son procès devant la Haute Cour de justice en 1947, où il bénéficia du témoignage d’un médecin juif, Gaston Nora.

Peut-on parler de " racisme d’Etat " au temps de Charles Quint ? Non, parce que l’obligation de démontrer la " propreté de sang " ne constituait pas encore une définition autre que religieuse du problème. Etait juif ou musulman celui qui pratiquait ces religions : on pourrait tout au plus argumenter que les religions ne se transmettent pas par le sang, c’est-à-dire génétiquement, mais nous ne sommes encore en présence que d’une confusion ou d’une erreur de jugement, une sorte de dérive du sectarisme d’Etat institué par les Rois Catholiques.

Dérive néanmoins significative : les documents de la collection Holland, qui correspondent au règne de Philippe II, apportent une nouvelle définition de la minorité morisque. Il s’agit désormais d’une " nation ". Qu’est-ce qu’une " nation " dans l’Espagne du XVIe siècle ? Grosso modo, toute collectivité clairement différenciée peut être définie comme une nation. Ainsi, il existe de nombreux cas de bons catholiques espagnols définis comme appartenant à la " nation morisque ".

La " propreté du sang " aboutit à un nouveau critère collectif qui n’est ni plus ni moins absurde que la définition du juif comme appartenant à une " race ". Dès lors, les plus hautes instances du pays - le Conseil suprême de l’Inquisition, le Conseil d’Etat, le Conseil du Trésor, les Etats généraux de Castille et d’Aragon, sans compter les ecclésiastiques les plus influents, sont de l’avis qu’il faut en finir avec la " nation morisque ".

Les avis sont partagés entre les trois principaux degrés de cette élimination étatique : le génocide pur et simple, la déportation en masse et l’assimilation forcée et sous haute surveillance. Il est malgré tout prématuré de parler de " racisme d’Etat " : il n’y a pas encore de loi espagnole interdisant l’existence ou la présence d’une minorité - même définie comme une " nation " - sur son territoire.

Cinq documents de la collection Holland proposent explicitement le génocide, soit par la pendaison, soit par les travaux forcés dans les mines d’Amérique et aux galères, où les morisques n’ont aucune chance de se reproduire. Peu ou pas pratiquable à cette époque, cette solution est systématiquement rejetée par les rois d’Espagne. Les deux autres suggestions seront appliquées : Philippe II se montrera toujours partisan de l’assimilation, tandis que Philippe III (1598-1621), tout comme Philippe Pétain et Xavier Vallat, appuiera les partisans de la déportation.

Les considérations économiques ne sont pas absentes des choix qui furent effectivement adoptés : pour Philippe II, les revenus des dîmes imposées aux morisques sont un argument majeur en faveur de leur présence. Tout le monde en profite : l’Etat, l’Eglise et les grands seigneurs censiers qui composent l’essentiel des conseils (ministères) laïques de l’Etat.

Philippe II est un roi prudent et réaliste ; il n’est pas insensible aux pressions des grands seigneurs, dont les intérêts sont diamétralement opposés à ceux de l’Inquisition. Il temporise, s’en remet à des commisssions ; bref, il gagne du temps. Les morisques payent. Lorsqu’ils se rebellent dans l’ancien royaume de Grenade (de 1568 à 1571), ils sont vaincus et déportés vers d’autres régions de l’Espagne. Ils sont toujours là et payent encore, un peu moins, il est vrai, parce que la culture de la soie disparaît à Grenade. C’était de loin l’activité morisque la plus lucrative, mais les morisques restent les meilleurs cultivateurs de primeurs dans les zones qu’ils ont mises en valeur et irriguées eux-mêmes depuis des générations.

En revanche, pour Philippe III, la situation se présente sous un autre jour. Ce roi n’a ni l’intelligence ni la volonté de son père. Il remet les rênes du gouvernement entre les mains d’un favori, le marquis de Denia, un Valencien, qu’il fait duc de Lerma puis cardinal. A partir de 1608, l’oncle paternel du duc de Lerma devient Grand Inquisiteur. La thèse de la déportation, fortement appuyée par les partisans du duc de Lerma qui contrôlent l’appareil d’Etat, a aussi son argument économique : les pertes de revenus seront amplement compensées par les gains produits par la confiscation des biens morisques (à Berlin comme à Vichy, on parlera d’" aryanisation " des biens juifs).

La déportation
LE 22 septembre 1609, le roi Philippe III signe un décret qui consacre la naissance du premier Etat raciste de l’histoire. Désormais, aucun membre de la " nation morisque " ne pourra résider sur les territoires soumis à l’autorité espagnole, sous peine de mort. Le principal responsable de ce décret n’est évidemment pas le roi, mais le duc de Lerma.

Le grand théoricien de l’Etat raciste est un dominicain valencien, membre du tribunal de l’Inquisition de Valence. Il s’appelle Fray Jaime Bleda : il est l’auteur d’un livre où il expose ses théories et où il démontre que l’élimination des morisques est une " nécessité urgente ". Le livre est un peu touffu pour le roi, et un résumé simplifié est préparé par un dominicain proche de Bleda, Fray Luis Beltran.

Ce document, qui porte le numéro 40 dans la collection Holland, emporte la décision royale. Le duc de Lerma a gagné : 500 000 personnes - hommes, femmes et enfants, seront déportées avec, au moins, 75 % de " pertes ". Tous les biens de ces malheureux iront enrichir le duc de Lerma et ses partisans. A lui seul, le duc possède désormais une fortune très supérieure aux réserves du Conseil du Trésor, qui de toute façon lui appartient aussi.

A cette époque, l’Espagne, qui détient l’hégémonie militaire et politique en Europe, compte huit millions d’habitants, ce qui permet de mesurer l’une des principales raisons de sa décadence postérieure et de sa ruine : dans des régions entières les cultures sont abandonnées et tombent en friche. Les corps de métier les plus prospères disparaissent : les transporteurs, les corporations de maçons, les grands éleveurs de chevaux et de mulets, les constructeurs de réseaux hydrauliques pour l’irrigation, les maraîchers étaient morisques... Ajoutée à l’inflation galopante du XVIe siècle, aux épidémies, à la corruption de l’administration, à l’incurie et à la rapacité du duc de Lerma, et aux guerres incessantes, cette situation plonge l’Espagne dans la période la plus sombre de son histoire.

Depuis qu’elle a signé les accords de Schengen, l’Espagne contemporaine est devenue la gardienne du Sud-Ouest européen. Sa garde civile surveille les côtes de l’Andalousie pour empêcher l’immigration économique des Maghrébins. A l’instar des odieux capitaines qui transportaient les morisques vers Oran, mais les " débarquaient " en pleine mer pour gagner du temps et de l’argent, les capitaines actuels transportent régulièrement des immigrés entre le Rif et l’Andalousie, et les débarquent parfois en pleine nuit assez loin des côtes andalouses où ils se noient. Ceux qui ont, malgré tout, la chance d’atteindre la côte sont arrêtés et refoulés menottes aux poings par la garde civile (3).

Le racisme contre les gitans, dernière minorité clairement constituée et différenciée, devient sporadiquement violent. Mais l’Espagne n’est pas seule en cause, et les mesures de " nettoyage ethnique " entreprises, de 1992 à 1995, par les nationalistes serbes et croates contre les Musulmans en Bosnie nous ont rappelé tragiquement que l’Etat raciste n’appartient pas à un passé révolu.

RODRIGO DE ZAYAS.
--------------------------------------------------------------------------------

(1) Antonio Pérez, ministre de Philippe II.

(2) Xavier Vallat dirigea le Commissariat général aux questions juives (CGQJ) entre le 29 mars 1941 et le 19 mars 1942. Cf. Michael R. Marrus et Robert 0. Paxton : Vichy et les juifs, Calmann-Lévy, Paris, 1981.

(3) Lire Maurice Lemoine, " Les naufragés de la migration vers le Nord ", Le Monde diplomatique, décembre 1992.


LE MONDE DIPLOMATIQUE | MARS 1997 | Page 14
http://www.monde-diplomatique.fr/1997/03/DE_ZAYAS/8003

RODRIGO DE ZAYAS
Historien et écrivain espagnol, auteur de : Les Morisques et le racisme d’Etat, La Différence, Paris, 1992 ; et de la tétralogie romanesque Ce nom sans écho (la Brigue et le Talion I, les Faussaires II, Shéol III, et La Pourpre prophétique IV), éditions L’Esprit des péninsules (15, rue Trousseau, 75011 Paris), 1996 et 1997.

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Vieux 07/01/2004, 19h56
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Par défaut L'expulsion des morisques d'Espagne

Citation:
voodooChile a écrit*:
voici un article paru dans le monde diplomatique et qui décrit les processus ayant conduit à l'expulsion des "moriscos" c'est à dire des musulmans qui s'etaient converti de force sous la domination espagnole apres 1492. Pour l'auteur espagnol il s'agit en fait là de la genèse de l'etat raciste.
Tres intéressant






MARS 1997 Page 14




EN 1609, PREMIER CAS MODERNE DE " PURIFICATION ETHNIQUE "

L’expulsion des morisques d’Espagne

Depuis les récentes guerres dans l’ex-Yougoslavie et le Caucase, on reparle de " purification ethnique ", cette pratique qui consiste, dans le but absurde de créer une " communauté homogène ", à expulser ou à liquider (comme au Rwanda en 1994) des minorités accusées de tous les maux. Parmi les plus abominables de ces " purifications " figurent les génocides des juifs et des tziganes d’Europe dans les années 40 par le régime hitlérien ou celui des Arméniens dans les années 10 par le jeune Etat turc. Mais le modèle moderne de ces persécutions racistes fut établi dès 1609 en Espagne avec l’expulsion des morisques, ces musulmans convertis de force au catholicisme lors de la prise de Grenade, en 1492, la même année où les juifs étaient chassés du pays.

SIR Richard Fox Vassal, deuxième lord Holland (1773-1840), était anglais, riche et célèbre, ce qui ne l’empêchait pas d’avoir quelques ennuis de santé. En 1802, son médecin lui conseilla un séjour de repos dans un climat sec et salubre. Sir Richard jeta son dévolu sur Madrid et s’y installa avec armes et bagages. Au bout de deux ans, le jeune lord avait appris l’espagnol et se préoccupait de trouver des manuscrits pour la bibliothèque de Holland House, l’imposante mansion familiale, que l’on peut encore admirer à Londres. En 1804, il acheta une liasse de documents manuscrits à un certain don Isidoro de Olmo. Sir Richard venait d’acquérir l’acte de naissance du premier Etat raciste de l’histoire.

Homme intelligent et cultivé, lord Holland ne comprit cependant pas toute la portée des documents qu’il emporta à Londres, se contentant d’inscrire, en tête de la liasse, qu’il s’agissait de " papiers, Mémoires, descriptions et correspondances datés de 1542 à 1610 au sujet des morisques d’Espagne ". " Certains, note-t-il, sont des copies, d’autres des originaux ; parmi ces derniers, il y a quelques lettres de Gonzalo Pérez (père du célèbre Antonio) (1) adressées à Philippe II, avec des notes marginales autographes qui constituent les réponses de ce monarque. "

Le 21 novembre 1989, l’ensemble de ces documents fut mis aux enchères à Londres : il se trouve à présent dans mes archives à Séville, sous le titre générique de " collection Holland ". L’étude approfondie de cette collection révèle la teneur d’un débat au sein des plus hautes instances de l’Etat espagnol concernant l’importante minorité hispano-musulmane, convertie de force au catholicisme. Morisque signifiait exactement : " musulman espagnol converti au catholicisme ". Le problème social et politique posé par cette minorité était celui de la plupart des minorités : une altérité mal tolérée par la majorité.

Altérité religieuse d’abord, car les morisques restaient, en fait, des crypto-musulmans. Altérité linguistique et sociale aussi, parce qu’ils entendaient conserver leur langue (l’arabe), leurs modes vestimentaires, leurs habitudes culinaires et hygiéniques (ils ne mangeaient pas de porc et se lavaient souvent, choses mal tolérées par les chrétiens de l’époque), et leurs jours de fête. Perçue, de surcroît, comme celle d’" agents de l’ennemi étranger ", c’est-à-dire comme des alliés actifs de l’Empire ottoman, l’altérité des morisques les désignait d’une manière tangible comme " une menace pour la République chrétienne ".

Vers l’Etat raciste
L’ESPAGNE, depuis l’instauration de l’Inquisition comme partie intégrante de l’Etat (1481- 1483) par les Rois Catholiques, avait une vocation religieuse nettement unitaire et normalisée. C’est dire qu’il y eut, en Espagne, une " question morisque " qui, par maints aspects de ses causes et de ses conséquences, rappelle la " question juive " des années 30 et 40, et même l’actuelle situation de certaines minorités ethniques en Europe ou ailleurs.

L’intérêt fondamental de la collection Holland, c’est qu’elle révèle le passage d’un Etat sectaire où un membre d’une crypto-minorité religieuse avait la possibilité de se convertir pour s’intégrer à la société majoritaire, à un Etat raciste où cette même minorité devenait l’objet d’une persécution institutionnelle, au- delà de toute considération religieuse.

Le premier pas vers l’Etat raciste fut bien modeste et, en tout cas, antérieur au document le plus ancien de la collection Holland : en 1535, le chapitre de la cathédrale de Cordoue demanda au pape Paul III de sanctionner l’instauration d’une condition de " propreté de sang " (limpieza de sangre) pour pouvoir accéder à un poste rémunéré au sein du chapitre. Le pape refusa, mais le chapitre de Cordoue eut recours au roi-empereur Charles Quint. Celui-ci trouva l’idée bonne et fit pression sur le pape pour qu’une telle contrainte fût appliquée sur l’ensemble du royaume. Paul III fut obligé de s’incliner : toute personne désirant obtenir un poste rémunéré en Espagne devait désormais démontrer qu’elle n’avait aucun membre juif ou musulman dans sa famille depuis au moins quatre générations. Devenue loi, cette obligation ne fut pleinement abrogée que le 13 mai 1865, avec une brève interruption pendant le règne de Joseph Bonaparte (1808-1812).

Concernant, par exemple, les juifs ou marranes, l’Etat espagnol en venait à considérer en quelque sorte qu’il y avait " conflit entre la tradition nationale (...) et une tradition juive inassimilable ", " et l’on sera conduit, poursuit-il, à partir de cette idée qu’est juive toute personne qui manifeste soit par des signes décisifs, soit en raison de présomptions suffisamment graves la présence ou la persistance de la tradition juive ".

Tradition juive ou musulmane peu importe : le problème était exactement le même. Les propos cités ci-dessus sont du pétainiste français Xavier Vallat, publiés dans ses Mémoires après 1945 (2). Mais Vallat était moins exigeant que ses prédécesseurs espagnols, car il se contentait de deux grands-parents non juifs ou moins pour qualifier un citoyen de " bon Français ".

On a vu que la " propreté du sang " en Espagne, avant 1865, ne s’obtenait que sur quatre générations " non contaminées " ; il est, malgré tout, frappant de constater une telle continuité de concepts, au point qu’ils en deviennent interchangeables. Xavier Vallat était un bon catholique, qui ne pouvait en aucun cas être soupçonné de connivence avec les occupants nazis ; ce qui fut d’ailleurs démontré durant son procès devant la Haute Cour de justice en 1947, où il bénéficia du témoignage d’un médecin juif, Gaston Nora.

Peut-on parler de " racisme d’Etat " au temps de Charles Quint ? Non, parce que l’obligation de démontrer la " propreté de sang " ne constituait pas encore une définition autre que religieuse du problème. Etait juif ou musulman celui qui pratiquait ces religions : on pourrait tout au plus argumenter que les religions ne se transmettent pas par le sang, c’est-à-dire génétiquement, mais nous ne sommes encore en présence que d’une confusion ou d’une erreur de jugement, une sorte de dérive du sectarisme d’Etat institué par les Rois Catholiques.

Dérive néanmoins significative : les documents de la collection Holland, qui correspondent au règne de Philippe II, apportent une nouvelle définition de la minorité morisque. Il s’agit désormais d’une " nation ". Qu’est-ce qu’une " nation " dans l’Espagne du XVIe siècle ? Grosso modo, toute collectivité clairement différenciée peut être définie comme une nation. Ainsi, il existe de nombreux cas de bons catholiques espagnols définis comme appartenant à la " nation morisque ".

La " propreté du sang " aboutit à un nouveau critère collectif qui n’est ni plus ni moins absurde que la définition du juif comme appartenant à une " race ". Dès lors, les plus hautes instances du pays - le Conseil suprême de l’Inquisition, le Conseil d’Etat, le Conseil du Trésor, les Etats généraux de Castille et d’Aragon, sans compter les ecclésiastiques les plus influents, sont de l’avis qu’il faut en finir avec la " nation morisque ".

Les avis sont partagés entre les trois principaux degrés de cette élimination étatique : le génocide pur et simple, la déportation en masse et l’assimilation forcée et sous haute surveillance. Il est malgré tout prématuré de parler de " racisme d’Etat " : il n’y a pas encore de loi espagnole interdisant l’existence ou la présence d’une minorité - même définie comme une " nation " - sur son territoire.

Cinq documents de la collection Holland proposent explicitement le génocide, soit par la pendaison, soit par les travaux forcés dans les mines d’Amérique et aux galères, où les morisques n’ont aucune chance de se reproduire. Peu ou pas pratiquable à cette époque, cette solution est systématiquement rejetée par les rois d’Espagne. Les deux autres suggestions seront appliquées : Philippe II se montrera toujours partisan de l’assimilation, tandis que Philippe III (1598-1621), tout comme Philippe Pétain et Xavier Vallat, appuiera les partisans de la déportation.

Les considérations économiques ne sont pas absentes des choix qui furent effectivement adoptés : pour Philippe II, les revenus des dîmes imposées aux morisques sont un argument majeur en faveur de leur présence. Tout le monde en profite : l’Etat, l’Eglise et les grands seigneurs censiers qui composent l’essentiel des conseils (ministères) laïques de l’Etat.

Philippe II est un roi prudent et réaliste ; il n’est pas insensible aux pressions des grands seigneurs, dont les intérêts sont diamétralement opposés à ceux de l’Inquisition. Il temporise, s’en remet à des commisssions ; bref, il gagne du temps. Les morisques payent. Lorsqu’ils se rebellent dans l’ancien royaume de Grenade (de 1568 à 1571), ils sont vaincus et déportés vers d’autres régions de l’Espagne. Ils sont toujours là et payent encore, un peu moins, il est vrai, parce que la culture de la soie disparaît à Grenade. C’était de loin l’activité morisque la plus lucrative, mais les morisques restent les meilleurs cultivateurs de primeurs dans les zones qu’ils ont mises en valeur et irriguées eux-mêmes depuis des générations.

En revanche, pour Philippe III, la situation se présente sous un autre jour. Ce roi n’a ni l’intelligence ni la volonté de son père. Il remet les rênes du gouvernement entre les mains d’un favori, le marquis de Denia, un Valencien, qu’il fait duc de Lerma puis cardinal. A partir de 1608, l’oncle paternel du duc de Lerma devient Grand Inquisiteur. La thèse de la déportation, fortement appuyée par les partisans du duc de Lerma qui contrôlent l’appareil d’Etat, a aussi son argument économique : les pertes de revenus seront amplement compensées par les gains produits par la confiscation des biens morisques (à Berlin comme à Vichy, on parlera d’" aryanisation " des biens juifs).

La déportation
LE 22 septembre 1609, le roi Philippe III signe un décret qui consacre la naissance du premier Etat raciste de l’histoire. Désormais, aucun membre de la " nation morisque " ne pourra résider sur les territoires soumis à l’autorité espagnole, sous peine de mort. Le principal responsable de ce décret n’est évidemment pas le roi, mais le duc de Lerma.

Le grand théoricien de l’Etat raciste est un dominicain valencien, membre du tribunal de l’Inquisition de Valence. Il s’appelle Fray Jaime Bleda : il est l’auteur d’un livre où il expose ses théories et où il démontre que l’élimination des morisques est une " nécessité urgente ". Le livre est un peu touffu pour le roi, et un résumé simplifié est préparé par un dominicain proche de Bleda, Fray Luis Beltran.

Ce document, qui porte le numéro 40 dans la collection Holland, emporte la décision royale. Le duc de Lerma a gagné : 500 000 personnes - hommes, femmes et enfants, seront déportées avec, au moins, 75 % de " pertes ". Tous les biens de ces malheureux iront enrichir le duc de Lerma et ses partisans. A lui seul, le duc possède désormais une fortune très supérieure aux réserves du Conseil du Trésor, qui de toute façon lui appartient aussi.

A cette époque, l’Espagne, qui détient l’hégémonie militaire et politique en Europe, compte huit millions d’habitants, ce qui permet de mesurer l’une des principales raisons de sa décadence postérieure et de sa ruine : dans des régions entières les cultures sont abandonnées et tombent en friche. Les corps de métier les plus prospères disparaissent : les transporteurs, les corporations de maçons, les grands éleveurs de chevaux et de mulets, les constructeurs de réseaux hydrauliques pour l’irrigation, les maraîchers étaient morisques... Ajoutée à l’inflation galopante du XVIe siècle, aux épidémies, à la corruption de l’administration, à l’incurie et à la rapacité du duc de Lerma, et aux guerres incessantes, cette situation plonge l’Espagne dans la période la plus sombre de son histoire.

Depuis qu’elle a signé les accords de Schengen, l’Espagne contemporaine est devenue la gardienne du Sud-Ouest européen. Sa garde civile surveille les côtes de l’Andalousie pour empêcher l’immigration économique des Maghrébins. A l’instar des odieux capitaines qui transportaient les morisques vers Oran, mais les " débarquaient " en pleine mer pour gagner du temps et de l’argent, les capitaines actuels transportent régulièrement des immigrés entre le Rif et l’Andalousie, et les débarquent parfois en pleine nuit assez loin des côtes andalouses où ils se noient. Ceux qui ont, malgré tout, la chance d’atteindre la côte sont arrêtés et refoulés menottes aux poings par la garde civile (3).

Le racisme contre les gitans, dernière minorité clairement constituée et différenciée, devient sporadiquement violent. Mais l’Espagne n’est pas seule en cause, et les mesures de " nettoyage ethnique " entreprises, de 1992 à 1995, par les nationalistes serbes et croates contre les Musulmans en Bosnie nous ont rappelé tragiquement que l’Etat raciste n’appartient pas à un passé révolu.

RODRIGO DE ZAYAS.
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(1) Antonio Pérez, ministre de Philippe II.

(2) Xavier Vallat dirigea le Commissariat général aux questions juives (CGQJ) entre le 29 mars 1941 et le 19 mars 1942. Cf. Michael R. Marrus et Robert 0. Paxton : Vichy et les juifs, Calmann-Lévy, Paris, 1981.

(3) Lire Maurice Lemoine, " Les naufragés de la migration vers le Nord ", Le Monde diplomatique, décembre 1992.


LE MONDE DIPLOMATIQUE | MARS 1997 | Page 14
http://www.monde-diplomatique.fr/1997/03/DE_ZAYAS/8003

RODRIGO DE ZAYAS
Historien et écrivain espagnol, auteur de : Les Morisques et le racisme d’Etat, La Différence, Paris, 1992 ; et de la tétralogie romanesque Ce nom sans écho (la Brigue et le Talion I, les Faussaires II, Shéol III, et La Pourpre prophétique IV), éditions L’Esprit des péninsules (15, rue Trousseau, 75011 Paris), 1996 et 1997.

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MERCI ...on s instruit avec toi: copie coller ou textes personnels , j aime te lire
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Vieux 07/01/2004, 20h10
 
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Par défaut L'expulsion des morisques d'Espagne

merci l'ami
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Vieux 17/01/2004, 22h40
 
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Par défaut L'expulsion des morisques d'Espagne

Salamou âalaykoum

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Le voile jaune

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Par Yahya Michot
lundi 3 novembre 2003





À toutes les sœurs portant le voile dont les droits sont piétinés par les dinosaures moyenâgeux d'une post-religion égarée dans la modernité, en signe de solidarité et de profonde admiration.




Yahya Michot


mi-Sha'bân 1424




Lors du congrès musulman du Bourget d'avril 2003, le ministre français de l'intérieur, Nicolas Sarkozy, évoqua l'obligation d'être tête nue sur les photos d'identité. Depuis, on parle en France d'une nouvelle guerre du foulard. En Belgique comme dans l'Hexagone, année après année, on continue à mettre dehors de jeunes Musulmanes souhaitant garder leur voile aux cours. « Non au prosélytisme et au fondamentalisme ! » « Halte à ce véritable étendard de l'islamisme politique ! » « Pas de signes ostentatoires à l'école ! » « Distinction de la sphère privée et de la sphère publique ! » « Séparation de l'Église et de l'État ! » « Respect inconditionnel de la laïcité ! » « Ce n'est pas la laïcité qui doit s'adapter à l'islam, c'est l'islam français qui doit s'adapter à la laïcité à la française, » écrit Claude Allègre dans l'Express du 8 mai 2003. « Ce n'est pas à la République de s'adapter à la religion, c'est la religion qui doit s'adapter à la République… » répètent sagement certains « musulmans laïcs » en manque de tapis rouge !


Comme s'il n'y avait pas de coiffes de nonnettes et de cols romains sur certains papiers d'identité, de crucifix dans les prétoires, d'églises au milieu des villages, de cathédrales au cœur des cités, de fêtes catholiques chômées dans le calendrier, de croix sur les drapeaux ou sur les armoiries, de noms de saints chrétiens dans la toponymie… Sous diverses formes, la religion reste omniprésente dans la vie de tous les jours, dans la culture, dans la politique, mais l'école publique doit en être décontaminée, aseptisée, et écoliers et écolières, collégiens et lycéennes doivent en être protégés à tout prix ! Tous les signes d'appartenance religieuse devraient donc être interdits dans le cadre scolaire. Idem, par ailleurs, pour la fonction publique !


Les deux voies de l'exclusion


Simple hasard ? C'est bien entendu l'Islam qui est surtout visé. Rien de neuf donc en quelque sorte. Autant dire que nous avons l'habitude, sinon que nous sommes blasés ! Et puis, ce n'est quand même pas la Palestine, l'Afghanistan, l'Iraq, le Cachemire, la Bosnie… (et j'en passe…) L'acharnement avec lequel le voile des Musulmanes est aujourd'hui attaqué dans divers pays européens ne manque cependant pas de surprendre. D'autant plus que l'article 9 de la Convention européenne des droits de l'homme rend impossible toute interdiction de principe du port du foulard par des écolières1. En fait, divers politicards tonitruent aujourd'hui « Pas de foulard à l'école ! » comme les nazis et leurs sbires gueulèrent « Pas d'Untermensch juif ou tzigane dans le Reich ! » Ou encore, comme les inquisiteurs espagnols, au XVIe siècle, répétèrent de concert « Pas de sang impur dans les royaumes de leurs Majestés Très-Catholiques 2 ! ».


J'entends déjà l'objection : l'infâme étoile jaune stigmatisait la différence dans un but de discrimination et de ségrégation ; interdire le voile viserait par contre à libérer les femmes, favoriser l'égalité entre les sexes, intégrer dans le milieu scolaire et assimiler dans la société d'accueil…


Quelles que soient la grandeur et la beauté des principes invoqués, force est pourtant de constater qu'en l'occurrence, le déni de la différence aboutit aux mêmes conséquences que sa stigmatisation, à savoir l'exclusion sociale, l'ostracisation de ceux et celles qui souhaitent tout au plus demeurer fidèles à leur idéal de vie, en une certaine altérité peut-être mais sereinement, sans commettre aucune infraction ni constituer aucune menace pour rien ni personne. Ainsi donc, qu'un pouvoir politique ou des autorités civiles, scolaires ou autres interviennent par la contrainte dans la vie de gens ou de communautés pour exacerber ou, au contraire, pour interdire ce qui, en tout bien tout honneur, les distingue quelque peu de la masse parce qu'ils ont la religion qu'ils ont - ou, tout simplement, parce qu'ils ont une religion ? -, c'est la même idéologie, aussi rétrograde et inhumaine qu'intégriste et absolutiste, qui poursuit son chemin criminel.


contraindre des musulmanes à enlever leur voile, à l'entrée de l'école ou ailleurs, équivaut à les affubler d'une étoile jaune.


Nul n'imaginerait réimposer aujourd'hui l'étoile jaune à qui que ce soit. L'horreur sans nom de la Shoah a en effet banni pour l'éternité l'arsenal immonde d' « idéaux » de la civilisation aryenne, de « valeurs » national-socialistes et d'autres « grands principes » de la Raison hitlérienne naguère mis en avant pour la justifier. Qu'en est-il alors du dévoilement des Musulmanes ?


La Shoah andalouse


La situation, en ce qui concerne l'interdiction du voile, devrait en fait être semblable. Le révisionnisme des historiens est cependant si fréquent, l'amnésie européenne tellement générale, l'auto-amnistie de la Chrétienté si automatique, qu'à peu près personne ne se souvient - ou ne veut plus se rappeler - qu'au XVIe siècle, désislamiser l'habillement des Morisques, et notamment dévoiler leurs femmes 3, fut une constante de la politique de christianisation forcée qui aboutit à l'éradication totale des communautés musulmanes d'Espagne en 1609-1610, par leur massacre ou leur expulsion.


Le 29 juillet 1513, un édit de la reine Jeanne la Folle relatif à l'habillement des Morisques interdit aux femmes musulmanes de se « couvrir la face ». Des peines de plus en plus lourdes sont prévues en cas d'infraction et de récidive : « … se visten a la morisca, en especial las mujeres, que todavía traen las dichas almalafas e andan cubiertas la caras, de que se siguen muchos inconvenientes para lo que cumple a nuestro servicio e al bien de los dichos nuevamente convertidos […] Es mi merced y voluntad e mando que […] ningunas personas de cualquier edad que sean de la mujeres de los dichos nuevamente convertidos no puedan traer ni traigan almalafas ni cubiertas las caras, pasados dos años primeros siguientes […] E pasados los dichos dos años, traigan mantos de paño e descubiertas las caras, según que andan las cristianas viejas, so pena que si, pasado el dicho tiempo, alguna persona de las dichas mujeres truxeren las dichas almalafas e anduvieren cubierta la cara, pierda la primera vez las ropas que llevare e pague dos mil maravedís, e por la segunda vez la pena doblada e que le sean dados cien azotes, e por la tercera pierda sus bienes e quede la persona a la nuestra merced 4. »


En 1526, une junta présidée par Don Alonso Manrique, grand Inquisiteur, étudie à Madrid la meilleure manière de réformer les Morisques de Grenade. Il n'y est pas seulement décidé qu'ils devront « perdre leurs noms de famille, oublier leur langue, posséder l'idiome castillan, déchirer leurs habits pour les refaire sur le modèle espagnol » mais, aussi, « découvrir le visage de leurs femmes 5 ».


En 1566, une loi imposant aux Morisques de Grenade de se vêtir comme les vieux-Chrétiens précise notamment que « les femmes devront désormais laisser leur visage découvert 6. »


En 1600, le secrétaire Pedro Franquesa adresse au roi Philippe III un mémoire recommandant de « statuer sur l'action à entreprendre pour éliminer les enterrements, la langue et les habits morisques, ainsi que leurs bouchers […] et les derniers vestiges de leurs mosquées et de leurs bains 7. »


Un peu plus tard, le même secrétaire se plaint au Roi que les Morisques « ont résolu de ne participer à rien à moins d'y être forcés par des ordonnances ou des châtiments, et d'interdire à leurs femmes de changer de costume [ainsi qu'il leur était demandé de le faire par les autorités civiles et ecclésiastiques…] 8 »


À Valence, le père franciscain Antonio Sobrino écrit encore en 1600, dans un mémoire qui sera lu par Philippe III : « Ce serait une grande chose que de leur ôter tous les signes extérieurs des Musulmans […] Ils doivent s'aligner en tout sur les vieux-Chrétiens : dans l'habit et le costume, dans le langage et l'écriture, dans les mets communs, et dans tout ce qui constitue de bonnes habitudes chrétiennes […] Il faudra que les Seigneurs évêques exhortent leurs chefs […] à se conformer en tout à ce qui est bon et licite pour les vieux-Chrétiens : habillement, langage, mets et viandes, consommation modérée de vin, etc 9. »


Toutes proportions gardées, les cent vingt ans de viol idéologique concerté, d'acculturation forcée et de répression systématique, de massacres répétés et de politique officielle génocidaire ayant fait un enfer de la vie des Musulmans d'Espagne, de la prise de Grenade en 1492 jusqu'à l'expulsion de quelque trois cent mille 10 des derniers d'entre eux en 1609-1610, furent d'une abomination et d'une monstruosité comparables aux douze ans d'atrocités, de racisme d'État, d'holocauste et d'autres crimes contre l'humanité perpétrés par les nazis de 1933 à 1945 11. De même que la Shoah fait à jamais un crime de toute idéologie prônant quelque étoile jaune que ce soit, l'anéantissement d'al-Andalus orchestré par l'État et l'Inquisition espagnols durant le XVIe siècle discrédite et invalide a priori toute doctrine encourageant quelque assimilation que ce soit, forcée ou seulement « assistée », d'une communauté musulmane d'Europe, entre autres par l'imposition d'une forme spécifique d'habillement, dont le retrait du voile.


Un avenir sans dinosaures


Ainsi ne suffit-il pas d'affirmer que la laïcité, l'intégration et les autres « idéaux » supposément cartésiens, libéraux ou républicains, féministes ou modernistes mis en avant pour imposer le dévoilement des Musulmanes en France, en Belgique ou ailleurs, ne sont ni des valeurs objectives, ni des principes universels, contrairement à ce que prétendent quelques esprits dits « éclairés » ou certaines propagandes étatiques. Il ne suffit pas de faire remarquer à cet égard que le port du voile n'est un problème ni en Italie, ni au Royaume-Uni, où les écolières et les caissières des grands magazins, les fonctionnaires, les policières et les parlementaires peuvent être voilées sans que cela dérange ni les autorités ni le bon peuple. Il faut aussi, et impérativement, prendre conscience et dire que ces soi-disant « idéaux » d'uniformisation sociétale sont les prolongements malsains d'une Croisade médiévale, les vestiges dangereux d'une politique inquisitoriale, les avatars infâmes d'un absolutisme vieux-chrétien que les flammes des bûchers, les flots de sang, les déportations de masse et les autres crimes contre l'humanité auxquels ils soumirent systématiquement les communautés musulmanes d'Espagne de 1492 à 1610 condamnent irrémédiablement. Il faut clamer haut et fort qu'un tel passé, à l'instar de la Shoah pour le nazisme, prive de tels « idéaux », pour l'éternité, de toute forme de légitimité et les vide à jamais de toute valeur éthique.


Lutter pour la liberté des Musulmanes de porter le foulard, ce n'est donc pas seulement être fidèle à l'Islam mais combattre les Jeanne la Folle, Manrique, Philippe III et autres fascistes de notre temps pour libérer l'Europe des anciens démons qui la hantent encore et préparer à nos enfants un avenir vraiment démocratique et pluraliste, sans dinosaures. Et parce que nos sœurs ne devraient pas être laissées seules sur ce front, je suggère que plus de frères portent la barbe ou le turban.



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Édit d'expulsion des Morisques, Madrid, 10 juillet 1610




Notes :


Ce texte est une version augmentée d'un article publié dans al Balagh Magazine, n° 5, Bruxelles, octobre 2003.


1. Voir Mina Bouselmati, Le voile contre l'intégrisme. Le foulard dans les écoles, Bruxelles, Labor - Couleur livres, 2002, p. 90-91. Sur les débats récents concernant le foulard, voir aussi Fawzia Zouari, Le voile islamique. Histoire et actualité, du Coran à l'affaire du foulard, Lausanne, Éditions Favre SA, 2002 ; Jeanne-Hélène Kaltenbach - Michèle Tribalat, La république et l'Islam. Entre crainte et aveuglement, Paris, Gallimard, NRF, 2002, p. 189-233 ; Yolande Geadah, Femmes voilées, intégrismes démasqués, Montréal, Vlb éditeur, 1996.


2. Sur la politique de limpieza de sangre dans l'Espagne du XVIe siècle, voir Gerrit Willem Drost, De Moriscos in de publicaties van Staat en Kerk (1492-1609). Een bijdrage tot het historisch discriminatieonderzoek, Valkenburg, chez l'auteur, 1984, p. 194-213. Je remercie le Professeur P. Harvey de cette référence et de la suivante.


3. Les femmes morisques ne semblent pas avoir porté de foulard ou de voile du type de ceux aujourd'hui portés en Europe par les Musulmanes (hijâb, burqu', etc.). À en juger par l'iconographie de l'époque, celles de Grenade se couvraient la tête d'une sorte de kouffié leur tombant sur les épaules ou d'un haïk, long voile blanc assez semblable à un tchador, encore fréquemment porté en Algérie par exemple, dont elles s'enveloppaient le corps (almalafa, // ar. milaff). Elles se masquaient le visage en rabattant sur lui un pan de leur haïk. Le Vénitien Andrea Navagiero décrit comme suit l'almalafa des Morisques de Grenade en 1526 : « un manto de tela blanca que cubre [las mujeres] hasta dar en el suela, en el cual se envuelven y tapan de modo que, si no quieren, no son conocidas » (cité in Antonio Gallego y Burín & Alfonso Gámir Sandoval, Los Moriscos del reino de Granada según el Sínodo de Guadix de 1554. Edición preparada por Fr. Darío Cabanelas Rodríguez, Grenade, Universidad de Granada, 1968, p. 60 ; sur les vêtements morisques, voir p. 57-62 et les illustrations IX-XXVIII).


4. Texte cité in A. Gallego y Burín & A. Gámir Sandoval, Moriscos, p. 178.


Le même jour, Jeanne la Folle publie un autre édit vestimentaire, relatif celui-là aux vieilles-Chrétiennes de Grenade et d'ailleurs… qui s'habillent aussi à la Morisque et se couvrent le visage de leur almalafa ! « Algunas mujeres cristianas viejas que viven e moran en la dicha çibdad de Granada e en las otras çibdades e villas e lugares de ese reino, no mirando a lo que generalmente tenemos mandado e proveído que los nuevamente convertidos dexen los hábitos e vestidos moriscos y anden al traxe e manera de los cristianos, ellas se visten a la morisca e se cubren con almalafas y, demás del mal exemplo que dan a los nuevamente convertidos, resulta que con pensar que así van encubiertas e no conocidas hacen algunos excesos e malos recaudos de que Nuestro Señor es deservido e sus honras reciben detrimento e suceden muchos daños […] Mando e defiendo firmemente que de aqui adelante ninguna cristiana vieja no pueda vestir ni vista a la morisca, so pena que, por la primera vez que contra esto fuere, pierda los vestidos que así se pusiere e le sean dados cien azotes, y por la segunda vez la misma pena e más que sea perpetuamente desterrada de todo el reino de Granada » (cité in A. Gallego y Burín & A. Gámir Sandoval, Moriscos, p. 179).


5. Adolphe de Circourt, Histoire des Mores Mudejares et des Morisques ou des Arabes d'Espagne sous la domination des chrétiens, Paris, G.-A. Dentu, 1848 (réimpression anastatique : Farnborough, Hants, Gregg, 1972), 3 t. ; t. II, p. 231 sv. Sur « les interdits successifs concernant l'habillement morisque, surtout en ce qui concerne le voile porté par les femmes pour des raisons religieuses évidentes », voir aussi Rodrigo de Zayas, Les Morisques et le racisme d'État, Paris, La Différence, « Les Voies du Sud. Histoire », 1992, p. 198 ; A. Gallego y Burín & A. Gámir Sandoval, Moriscos, p. 175.


6. « Tenslotte is bepaald dat de vrouwen van nu af aan hun gezicht onbedekt moeten laten » (G. W. Drost, Moriscos, p. 30) ; voir aussi p. 356, n. 36 : « Ordenamos, y mandamos, que agora, y de aqui adelante, ningunos de los dichos nueuamente convertidos del dicho Reino de Granada, ni decendientes dellos, no puedan hazer, ni cortar de nueuo almalafas, ni marlotas, ni otras calças, ni vestidos, de las que vsauan, y traian en tiempo de Moros : y que los vestidos que de nueuo hizieren, sean coforme a los que traen las Christianas viejas, conuiene à saber, mantos, y sayas : y se conformen en todo en el dicho traje, y vestido, con las dichas Christianas viejas. »


7. R. de Zayas, Morisques, p. 426.


8. R. de Zayas, Morisques, p. 437.


9. R. de Zayas, Morisques, p. 536, 542. R. de Zayas attire l'attention sur ce qu'il appelle le caractère « franchement contradictoire » de certaines mesures prises durant la première moitié du XVIe siècle contre les Morisques. « Par exemple, au temps de Jeanne la Folle, les Morisques reçurent l'ordre d'abandonner leurs vêtements traditionnels pour ne pas se différencier des autres sujets de la couronne. Par contre, ces mêmes Morisques furent obligés de porter " des croissants de lune en tissu bleu sur leurs chapeaux, de la taille d'une demi-orange " » (Morisques, p. 682, n. 259). Une telle politique ne me semble au contraire nullement paradoxale. Elle illustre magnifiquement ma thèse que des politiques autoritaires de refus ou de stigmatisation de l'altérité d'une communauté religieuse se rejoignent en réalité.


10. Certains parlent d'un demi-million d'expulsés ; voir Antonio Domínguez Ortiz - Bernard Vincent, Historia de los Moriscos. Vida y tragedia de una minoría, Madrid, Alianza Editorial, 1993, p. 200. Les Morisques formaient 10 % de la population espagnole des années 1600.


11. Sur le long génocide des Musulmans d'Espagne, voir Louis Cardaillac, Morisques et Chrétiens. Un affrontement polémique (1492-1640), Paris, Klincksieck, 1977 ; Les Morisques et l'Inquisition, sous la direction de L. Cardaillac, Paris, Publisud, 1990 ; A. D. Ortiz - B. Vincent, Historia ; Ahmad Thomson - Muhammad Ata ur-Rahim, Historia del Genocidio de los Musulmanes, Cristianos Unitarios y Judíos en Espana, Salobrena (Grenade), Junta Islámica, 1993 ; José Miranda (éd.), La expulsión de los Moriscos (14 de Octubre de 1997 - 9 de Junio de 1998), Madrid, Fundación Bancaja, 1998.





Illustrations :


Illustration 1

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Femme morisque de Grenade11






Illustration 2

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Femme morisque de Grenade11






Illustration 3

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Femme et fille morisques de Grenade11






Illustration 4

http://www.oumma.com/IMG/jpg/illu4.jpg
Morisque11







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