La psychologie de l'homme de l'égalité


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  #1  
Vieux 15/01/2004, 16h30
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Par défaut La psychologie de l'homme de l'égalité

Citation:
[size=11]Assalamo aleikoumw a ra7hamato Allahi Wa Brakatoh !

voici une série des articles sur un sujet trés important La psychologie de l'homme de l'égalité

Parfois certe peux décevoire certains pensée imaginaire sur l´égalité huamaine :roll:
sinon l´article est par choix excellent pour lecteur qui nos parle du sujet avec une autre perpective trés intellegente !;-)

je vous souhaite une trés bon lecteur :-)!

..à suivre incha Allah :-D!


wa salamo aleikoum wa ra7hamato Allahi Wa Brakatoh
yours Ibno_Khaldoun
.::: :saws: :::.
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[size=21]La psychologie de l'homme de l'égalité
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Entretien avec Marcel Gauchet

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[color=990000]I. L'anthropologie du monde démocratique [/color]

[color=000099]1. La psychologie de l'homme de l'égalité[/color]

Se présenter soi-même est ce qu'il y a de plus difficile, puisqu'il ne s'agit pas de se vendre, ni de se célébrer, mais de donner une information utilisable par les autres. Je suis philosophe de formation et historien de métier. Un historien qui a eu en effet à connaître de la psychologie par le biais à la fois de l'histoire institutionnelle de la psychiatrie, et, plus généralement, de ce qui lie mon travail de réflexion philosophique et politique et ce domaine de la psychologie où s'élabore une anthropologie du monde contemporain, une anthropologie au sens fondamental, une anthropologie du monde démocratique. C'est à ce titre que je me trouve avoir des accointances latérales, mais certaines, avec la psychologie.

On étudie toujours le phénomène démocratique par ses aspects politiques. Il a à voir évidemment avec les institutions du droit, il a aussi à voir avec la sociologie. Au centre de la sociologie du fait démocratique se trouve l'égalité. Depuis Tocqueville au moins, on sait que l'égalité n'est pas un phénomène qui se résume tout simplement à des règles de droit, mais que c'est, d'une certaine manière, un phénomène total, qui engage en même temps l'ensemble des rapports qui s'établissent entre les êtres - que ce soit dans la famille, dans le travail, dans la société politique -, et, par là même, l'identité de chacun des êtres. Or, mystérieusement, on ne s'est jamais préoccupé - évidemment je vais très vite et on pourrait discuter du catégorique d'une telle une assertion - de savoir quelle était, au sens profond, la psychologie de l'homme de l'égalité.

Pourtant, cette question se brouille sur le fond, parce que la psychologie du monde de l'égalité est la psychologie des différences individuelles. Dans le monde de l'égalité, le monde des individus - ces termes sont liés -, il n'y a que des individus tous différents les uns des autres et qui s'intéressent d'abord à eux-mêmes. C'est pour cette raison que nous sommes dans le monde de la psychologie depuis le 19e siècle. Et, en général, la psychologie s'intéresse à cet intérêt des individus pour eux-mêmes, et à la singularité qui les définit à leurs propres yeux et aux yeux des autres. On peut prendre le problème à un niveau plus fondamental, et c'est ce que j'essaie de faire : qu'est-ce qu'ont en commun tous ces individus qui leur permet à la fois de se penser différents les uns des autres, et - en tant qu'ils se pensent, qu'ils sont définis à la fois par eux-mêmes et du dehors, qu'ils sont institués par la société - comme égaux.

On peut essayer de suivre la trace d'une anthropologie de l'égalité dans toute une série de registres, d'expériences. J'ai essayé de le faire, en particulier au travers du changement fondamental induit dans les représentations de la folie, plus largement du fait psychopathologique, et, plus largement encore, dans l'appréhension du rapport des individus à eux-mêmes, de leur pouvoir sur eux-mêmes, avec ce qui est d'une grande importance sociale : la responsabilité. Cette notion de responsabilité est à la fois très personnelle (je suis l'auteur de mes actes, ou, cela s'est fait malgré moi), et intéresse au plus au point la société - laquelle, dans beaucoup de cas, est très curieuse de connaître si c'est vraiment vous qui avez commis tel acte en toute connaissance de cause. Or, et c'est au fond ce que j'ai essayé de mettre en lumière et d'explorer depuis maintenant un certain temps, cette propriété très étrange, ce paradoxe du monde démocratique, fait que, socialement, nous sommes posés comme des individus, c'est-à-dire auteurs de nos actes ; nous sommes des êtres en droit de se posséder eux-mêmes (phénomène absolument nouveau dans l'histoire, on agit de son propre chef ; le monde de l'égalité, c'est la liberté). Mais pourtant, cet univers comporte une autre face : on découvre que les individus, socialement maîtres et possesseurs d'eux-mêmes, sont psychologiquement traversés par autre chose qu'eux. Une autre chose autour de laquelle on va tâtonner pendant très longtemps avant de finir par lui donner un nom, l'inconscient, nom qui cache un peu le mystère dans l'évidence de cette double face. Le monde de l'égalité, c'est-à-dire des individus propriétaires d'eux-mêmes, est le monde où les individus en question en viennent à se reconnaître dépossédés d'eux-mêmes, mais d'une manière très originale, puisque c'est par eux-mêmes. L'inconscient, c'est celui de chacun d'entre nous, il est absolument singulier, c'est même le comble de la singularité, c'est la singularité qui vous échappe tellement elle est infinitésimale, enfouie dans des détails biographiques, des scènes, des images, qui se dérobent…
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  #2  
Vieux 15/01/2004, 16h44
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..la suite !

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Entretien avec Marcel Gauchet

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[color=990000]I. L'anthropologie du monde démocratique [/color]

[color=000099]2. La défaillance de l'individu de raison[/color]

Voilà en gros l'espace intellectuel de mon travail. J'essaie de suivre les étapes de ce phénomène depuis à peu près deux siècles. Pour faire simple, on peut en prendre trois, même si cela ne se découpe pas aux ciseaux. La première étape est tout simplement la naissance de la psychiatrie, qu'on peut relire dans cette perspective autrement qu'on ne l'a fait, c'est-à-dire autrement que sous l'angle de la répression sociale, bien plutôt sous l'angle de la constitution des identités des individus libres et égaux. La psychiatrie est, d'une certaine manière, l'expression type de ces paradoxes du monde des individus démocratiques. Pourquoi la figure de la folie prend-elle, dans cet univers, une telle importance ? C'est qu'elle est évidemment, même du point de vue du regard social, ce qui constitue une sorte de scandale. Etre fou, dans un monde où l'univers humain est possédé par l'invisible et en proie au divin, au magique, c'est un accident de ces rapports entre l'humain et le divin ou le surnaturel. Il y a des possédés, des gens ravis en esprit ; et, d'une certaine manière, ce n'est pas une figure problématique. On peut comprendre que les gens sont habités par autre chose, puisque le monde humain lui-même, naturel, est pénétré d'invisible, de surnaturel, d'une puissance que l'on ne voit pas. Mais quand les individus deviennent maîtres et possesseurs d'eux-mêmes, en revanche, les états où leur puissance subjective défaille deviennent totalement étranges, énigmatiques, et se chargent d'une épaisseur de questionnement prodigieuse. C'est sous cet angle-là, je crois, qu'on peut reprendre l'émergence de la psychiatrie, ainsi que ses incidences médico-légales - un des aspects à venir sur la place publique. Des individus - scandale absolu et phénomène de culture capital pour notre monde - apparemment conscients de ce qu'ils faisaient commettent des choses épouvantables. Ils sont, disent les psychiatres - les aliénistes, comme on disait à l'époque -, irresponsables. En réalité, ils étaient sous l'emprise d'une force à laquelle ils ne pouvaient résister, dans les termes du vieux code pénal. Leur folie : des pulsions internes, obscures. Comment admettre qu'un individu apparemment en possession de ses facultés, qui, pour prendre un exemple, se souvient de ce qu'il a fait et a des mobiles pour agir comme il l'a fait, peut être déclaré irresponsable. Quel scandale ! Il se joue à ce moment-là, dans ces contradictions, une sorte d'ébranlement de la figure de l'individu de raison, essentielle pour le développement, au 19e siècle, d'une psychologie, en particulier d'une psychopathologie.

[color=000099]3. Les névroses et l'inconscient [/color]

Dans cette histoire, bien évidemment, la grande coupure est celle du moment 1900, pour parler court : la découverte de l'inconscient au sens freudien - pas de la notion qui, avec des tours et des détours, vient de plus loin. C'est le moment précis, ce qui très important, où l'inconscient apparaît à propos des névroses. Qu'est-ce que les névroses ? Des gens très normaux savent très bien ce qui leur arrive, savent qu'ils ne vont pas bien, mais n'en sont pas moins en proie à des forces qui clivent le moi, comme on dit à l'époque. Une part d'eux-mêmes sait, l'autre ignore. C'est à partir de là que s'élabore l'idée d'inconscient et que se crée une discipline nouvelle se consacrant précisément à l'exploration de cette face cachée du pouvoir subjectif qui est la dépossession de soi par soi. On n'est pas coupé par une force supérieure, ce n'est nul autre que nous-même. Voilà l'inconscient, le refoulement vient du dedans.

[color=000099]4. Nécessité des redéfinitions[/color]

Et je crois que l'on peut dire aujourd'hui, troisième étape, en raccourci, qu'un siècle après Freud nous sommes embarqués dans une redéfinition très profonde de tout ce que l'on a mis sous la notion d'inconscient, sous le nom de névrose - d'ailleurs, on ne sait plus très bien s'il faut parler de névrose, de perversion... Il y a un embarras extrême à l'égard de ces notions, qui signale qu'elles sont en train d'être réélaborées. On attend le théoricien qui nous dira qu'il faut reprendre le problème avec de nouveaux concepts, qu'il faut repenser tout cela.

Au-delà des problèmes de mots, je crois qu'il est clair que nous sommes en passe d'approfondir ce que Freud a commencé à découvrir, mais qui prend aujourd'hui une importance nouvelle par les développements de ce monde démocratique et l'explosion de l'individu en 1900 - en 1800, l'individu existe dans le code civil, très peu dans la société -, au travers d'une espèce anthropologique nouvelle : celle de l'homme des villes. Parce qu'historiquement il n'y a pas d'inconscient à la campagne - l'homme des villes est précisément cet égal libre qui vit dans un milieu artificiel et où quelque chose comme un inconscient est concevable. En 2000, nous sommes cependant très au-delà de tout cela. Nous sommes dans un univers individualisé de fond en comble, de la naissance à la mort, et, plus encore, phénomène capital, à la conception. Les enfants d'aujourd'hui sont des enfants du désir d'individus qui voulaient avoir des enfants, ce qui change tout. Toutes les configurations psychiques dans lesquelles on pouvait appréhender cette intériorité de l'homme démocratique ont connu une redéfinition sociale immense qui, à mon sens, est en train de retentir profondément dans le domaine psychique, et de modifier complètement à la fois la figure de la pathologie, le vécu intérieur des êtres et l'idée qu'ils peuvent se faire de leurs troubles.
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  #3  
Vieux 16/01/2004, 19h01
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Entretien avec Marcel Gauchet

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[color=990000]II. Sujet de raison, sujet démocratique [/color]

[color=000099]1. La folie sous l'angle l'avènement de la société des individus [/color]
J'ai effectivement un différend avec Foucault et son approche de la folie [1]. C'est un différend à la fois historique et philosophique. Il se porte sur les faits et l'interprétation que l'on peut en donner. Mais laissons cela, parce que c'est un débat technique, et je crois que c'est un problème d'optique. L'optique dans laquelle avance Foucault, clairement heideggerienne, est celle d'une critique du sujet de raison. Au fond, Foucault complète l'histoire de l'être écrite par Heidegger du point de vue de la subjectivité philosophique, en lui donnant un versant politique et médical. La constitution du sujet de raison, pour Heidegger, enclenche le phénomène majeur de la métaphysique occidentale moderne, et est une occultation de la question de l'être au profit de ce qu'il appelle la " vérité de l'étant ", celle que saisit les sciences. Cette constitution du sujet est prise par Foucault comme la clé de l'interprétation de la folie : Descartes, le cogito et l'exclusion de la folie et, un siècle et demi après, avec Pinel, la création de la psychiatrie, l'enfermement - qui est, d'une certaine manière, l'enfermement et la connaissance scientifique de la folie, incarnée dans la psychiatrie -, ce mouvement est, pour Foucault, une sorte de déploiement de cette occultation initiale de la vérité de l'être, ou de la folie, au profit du sujet de raison. Je crois que cette grille de lecture n'est pas la bonne, philosophiquement parlant, pour la lecture du phénomène, et que ce qu'il faut ramener au centre, qui en dit beaucoup plus sur le monde où nous sommes, c'est l'avènement de la société des individus.

[color=000099]2. Psychologie et dynamique de l'égalité [/color]

D'une certaine manière, il faut prendre au sérieux ce phénomène que le marxisme nous avait appris à lire comme une mystification - le droit bourgeois, la promotion apparente des individus -, comme le masque d'une nouvelle domination, d'une nouvelle classe correspondant à l'âge de l'industrie et du capital. Prendre au sérieux le droit bourgeois (même si je crois que cette lecture-là est erronée) : il a pu au départ, en effet, donner l'impression d'un droit réservé à quelques-uns ; mais, par la suite, ce droit des individus, sous le nom des droits de l'homme, est devenu la vérité universelle du monde où nous sommes. Et, nous le voyons bien, il comporte sa dynamique interne. C'est de ce point de vue que la lecture de Tocqueville me semble importante : il écrit entre 1830 et 1840 ; cent soixante ans après, l'eau a coulé sous les ponts et l'univers dont il est un des premiers à donner la description s'est révélé autrement compliqué, contradictoire, qu'il ne le saisit. Mais il saisit l'essentiel, c'est-à-dire ce qu'il appelle la "dynamique de l'égalité". C'est effectivement le phénomène central de notre monde et c'est dans cette lumière-là qu'il faut lire l'avènement, non seulement de la psychiatrie, mais en général du psychique et du psychologique. Evidemment, ce monde est par ailleurs bourgeois, capitaliste et industriel, et cela, il faut l'expliquer, mais ce n'est pas sa caractéristique primordiale. Comment rendre compte d'ailleurs, à partir de la bourgeoisie, du prolétariat, du capital et de l'industrie, de ce fait que les prolétaires comme les bourgeois, dans ce monde-là, pensent avoir une psychologie individuelle. On ne peut la penser comme une superstructure vaseuse qui aurait été rajoutée là pour décorer à titre de fiction, pour tromper les gens - ce n'est d'ailleurs pas ce qu'ils vivent. Ils croient fermement qu'ils ont quelque chose comme un psychisme à l'intérieur d'eux-mêmes, qui les tracasse beaucoup. C'est peut-être une illusion, mais, en tout cas, elle est efficace, et c'est cette efficacité-là qu'il faut comprendre.

L'intériorité des êtres, depuis le 19e siècle, comment va-t-on l'appeler ? Parce que la psychologie est un champ polémique, on peut y entrer de diverses façons. On peut y entrer par les opérations mentales, par le langage, inséparable de l'idée d'intériorité - mais alors, dans le cas du langage, l'intérieur est à l'extérieur, cela change ce que nous disons, ce que nous formulons, on peut le saisir par le dehors. Mais aussi par la psychoparthologie, ou encore par ces innombrables activités qui, dans notre monde, relèvent du "souci de soi", comme aurait dit Foucault quand il s'est converti sur le tard à l'idée que, peut-être, en effet, il se passait quelque chose d'intéressant de ce côté-là. Le "souci de soi" dans le monde du 19e et du 20e siècle est très différent, par exemple, du souci de soi dans la Rome impériale où on doute que les esclaves aient eu vraiment le temps de se consacrer au souci d'eux-mêmes. A notre époque, c'est devenu la définition même du statut de chaque être. Au fond, la face implicite de l'idée de droits de l'homme, c'est le droit à une psychologie. Un homme des droits est quelqu'un qui a vocation à se réfléchir comme un être psychologique ou psychique, comme on voudra l'appeler. C'est cette dimension, non écrite dans les textes, qu'il faut comprendre. Cela marche, il y a donc un travail à faire pour la mettre en lumière.
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[1] Michel Foucault, Histoire de la folie à l'âge classique, Gallimard, "Tel", Paris. L'Herméneutique du sujet, Gallimard-Seuil, collection « Hautes Etudes », Paris, 2001. Dits et écrits, 1954-1975, Gallimard, "Quarto", Paris,2001.
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  #4  
Vieux 16/01/2004, 19h04
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Entretien avec Marcel Gauchet

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[color=990000]III. 1900, émergence des deux figures du sujet [/color]

[color=000099]1. Le sujet de l'Histoire, le sujet psychique [/color]
1800-1900 sont des dates-clés. 1800, c'est la sortie de la Révolution française, c'est la naissance de l'idée d'histoire. C'est, concomitamment, autour de 1800, l'apparition de deux figures du sujet complètement différentes. La notion de sujet existait auparavant, mais dans un sens philosophique, métaphysique, à l'usage d'une infime minorité de spécialistes. Cette notion prend un autre statut à ce moment-là, centrale dans la philosophie - le sujet, chez Kant ou Hegel -, elle va diffuser à partir de ce champ dans la culture générale. Chez Hegel, le sujet est le sujet de l'Histoire et, au même moment, bien que le mot de sujet ne soit absolument pas employé - mais la chose me semble tout à fait parallèle -, la notion de sujet est ce qui permet de comprendre de ce qui se passe fondamentalement avec la naissance de la psychiatrie. Où se révèle un aspect du sujet complètement inconnu, à partir d'une énigme. La naissance de la psychiatrie tient en un fait très simple, que Gladys Swain [1] et moi avions formulé de manière très simple : il n'y a pas de folie complète.

L'image ancienne de la folie est celle d'un fou totalement fou. Le fou est celui qui est enfermé en lui-même, dans ses chimères ou dans ses visions, comme on dit - et dont on pense par ailleurs qu'il ne souffre pas : les fous sont heureux, puisqu'ils vivent avec les créatures de leur imagination. Tout va bien pour eux, ils sont insensibles... Cette image là survit : dans tous les romans populaires du 19e siècle, comme Eugène Sue, c'est exactement l'image de la folie qu'on y trouve. Encore aujourd'hui, dans les journaux, la description d'un forcené est celle d'un être de ce genre, qui, évidemment, n'existe pas. C'est l'inexistence d'une telle créature qui est la base de la nouvelle science aliéniste : il n'y a pas de folie complète ; chez l'être apparemment le plus hors de son sens, aliéné, dans la rigueur du terme, il y a toujours quelqu'un à qui on peut s'adresser d'une manière ou d'une autre, qui est présent, caché mais présent, qui entend d'une certaine manière ce que vous lui dites.

La démarche thérapeutique se crée pour chercher à toucher cet être présent dans l'absence. Ce que Hegel, qui a parfaitement compris la chose, traduit par l'idée que la folie n'est pas disparition de la raison, mais contradiction au sein de la raison. C'est ici que l'on comprend dans quel sens il y a sujet. Il y a sujet de la folie, parce qu'il y a à la fois ébranlement de la capacité subjective, du pouvoir de disposer de soi-même, de ses pensées - puisque la folie, c'est l'incoercible, l'hallucination, le délire des pensées ou des représentations obligées qui s'imposent à vous, hors de toute capacité de lutter contre elles -, et, en même temps, en dépit de cela, il y a du sujet dans l'ébranlement du sujet.

C'est cela qui fait apparaître quelque chose d'absolument nouveau dont il me semble que toute la réflexion psychopathologique depuis lors, la réflexion freudienne y compris, est l'élaboration, l'approfondissement. Cette figure oblige à penser toute une série de conséquences. Je dirais exactement la même chose, en parallèle, de l'Histoire, autre grande nouveauté du moment. Le psychique et l'historique sont les éléments dans lesquels nous allons nous débattre, ceux des sciences anthropologiques et sociales que nous pratiquons aujourd'hui.

[color=000099]2. Inscription de la psychanalyse dans l'Histoire [/color]

Toute la réflexion naît, dans les années 1970, dans la rupture ou la remise en question d'une série de choses qu'on avait tenues pour acquises jusque-là : si le marxisme ne marche pas, que met-on à la place, et peut-on mettre quelque chose à la place ? Parce que, finalement, on est dans un drôle de monde depuis lors. J'ai toujours été convaincu, mais je sais que nous ne sommes pas nombreux de cet avis, que si la théorie marxiste de l'Histoire est fausse - ce qui me semblait avéré dès l'époque -, il faut en faire une autre. Aujourd'hui, on nous dit qu'il ne faut pas en faire, moyennant quoi on reconduit inlassablement ce qu'on prétend avoir dépassé, parce qu'on ne l'a pas maîtrisé. L'hégelo-marxisme est une construction puissante, difficile à renverser. Parallèlement se posaient des questions sérieuses au sujet de la psychanalyse. Avec le temps, on s'est aperçu que ces difficultés, éprouvées diversement, étaient d'abord "clivées", se prêtaient à diverses interprétations, mais surtout qu'elles étaient en porte-à-faux avec le monde en train de bouger. Cela avait été vrai, à la lettre, c'était à un moment un élément de plausibilité fondamentale, mais un autre univers émergeait. Comment comprendre ce qui se passait ? Retourner à l'inscription de la psychanalyse dans l'Histoire, était, à mon avis, le seul moyen d'y voir clair dans les débats dans lesquels on était pris et qui étaient inextricables. Que ce soit des débats conceptuels ou des débats cliniques, parce que la clinique saisit en bout de course un produit qui lui arrive de tout à fait ailleurs. Il fallait retourner à la racine de ces conceptualisations et de cette anthropologie démocratique dans laquelle avait pu apparaître quelque chose comme une figure de l'inconscient, à partir de quoi on pouvait comprendre ses éventuels déplacements ou les éventuels problèmes de formulation de la théorie. Voilà, ce genre de parcours est le produit d'une époque et non un itinéraire personnel. [/size]
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[1] Gladys Swain et Marcel Gauchet, La Pratique de l'esprit humain. L'institution asilaire et la révolution démocratique, Gallimard, "Bibliothèque des sciences humaines", Paris.

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[size=11]Assalamo aleikoum a ra7hamato Allahi Wa Brakatoh !

on arrive à un passage interssant :

[color=990000]IV. Contradictions au sein de la psychanalyse[/color]


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Entretien avec Marcel Gauchet

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[color=990000]IV. Contradictions au sein de la psychanalyse [/color]

[color=000099]1. La psychanalyse, domaine éclaté [/color]
[color=990000]La contradiction, à partir des années 1970, était d'abord le clivage lacanisme-freudisme. Quoi qu'on pense de Lacan - et en lui reconnaissant même un apport -, il me semble que l'honnêteté est de reconnaître que, certes, il se réclamait du retour à Freud, mais d'un retour introduisant beaucoup d'éléments nouveaux. Par exemple, une lecture du langage, qui, peut-être, rencontre un certain nombre de principes de l'analyse freudienne, mais est néanmoins complètement nouvelle. Pour ou contre Lacan ? Sans oublier le fait qu'il y avait des clivages Mélanie Klein - Freud… Il est visible qu'on était dans un domaine éclaté et que cet inconscient se prêtait à différentes lectures. Il y avait une question pratique. Mais il y avait aussi une question politique.[/color]

[color=000099]2. La question politique[/color]

Deleuze et Guattari [1] ont été les premiers à soulever la question politique de la psychanalyse, dans L'Anti-Œdipe : ne fallait-il pas renverser tout cela parce que, finalement, le moule civilisationnel à la fois patriarcal et bourgeois y était très prégnant… Là aussi, contradiction. C'était également le problème du féminisme de l'époque : la psychanalyse donne-t-elle une image juste de ces individus que sont les femmes ? S'il y a, par parenthèses, dans le monde où nous sommes, une attestation de la puissance de ce mouvement d'individualisation démocratique dont j'ai parlé, c'est le mouvement des femmes, qui n'est pas individualiste au sens bête du terme - chacun pour soi -, mais qui est porté par la dynamique fondamentale d'un monde composé d'êtres égaux. Les femmes étant des individus, pourquoi ces individus ne seraient-ils pas égaux en dépit de certaines particularités qui les constituent ? On a là l'exemple même du mouvement, qui, évidemment, a, entre autres, des incidences importantes sur la théorie psychanalytique. Que devient la sexualité si les hommes et les femmes sont égaux ? D'une certaine manière, c'est une question effectivement escamotée chez Freud. Il dit que c'est obscur, mais on est obligé d'y voir un peu clair. Voilà donc d'énormes clivages.

[color=000099]3. La psychose et les nouvelles familles de troubles [/color]
Puis, au-delà, il y a des questions pratiques géantes, en particulier celle de la psychose. La psychanalyse s'est fondamentalement élaborée en fonction de l'apparition, à la fin du 19e-début 20e siècle, d'une nouvelle famille de troubles, les névroses, comme elles sont nommées à l'époque - on ne sait pas s'il faut maintenir ce terme aujourd'hui, on l'a dit -, et, dans une relative ignorance du phénomène d'origine de la psychopathologie, le noyau dur de la psychose, qui était à l'époque dans les asiles et pour lequel la théorisation psychanalytique fait problème. C'est très significatif que le texte le plus important que Freud ait écrit sur la psychose soit à propos d'un livre, certes étonnant, Les Mémoires du président Schreber, mais le livre d'un psychotique en chair et en os qu'il n'a jamais beaucoup vu, sinon dans sa prime formation et dans un asile particulièrement rétro, chez Meynert, à une époque où il s'intéressait d'ailleurs plutôt à la neurologie et aux coupes cérébrales qu'on pouvait faire chez les patients en bout de course, plutôt qu'à leur vie intérieure ou aux origines de leurs troubles. Cet écrit a eu énormément d'influence sur le destin de la psychanalyse, puisqu'on peut montrer sans peine que presque toutes les grandes dissidences psychanalytiques sont liées à ce problème de la psychose. Cela commence avec Jung. Indépendamment de toutes les différences idéologiques, d'orientation, en particulier vis-à-vis de la religion, flagrante chez Jung par rapport à Freud, une des différences de base est qu'il est psychiatre et qu'il s'occupe vraiment des schizophrènes, qu'il est dans un lieu en pointe sur l'élaboration de la notion de schizophrénie dont il est l'un des principaux promoteurs. Même chose pour Mélanie Klein. Une de ses originalités est de se confronter à des états psychotiques graves, chez les enfants principalement, ce qui modifie complètement le regard qu'elle peut en avoir. C'est donc une question qui travaille de l'intérieur la psychanalyse depuis son origine, mais qui, dans les années 1960-1970, prend un énorme relief avec la diffusion de la théorie psychanalytique dans le milieu psychiatrique. La tentative de la faire jouer vis-à-vis de la psychose donne des résultats très problématiques, en dépit des multiples tentatives, y compris de révision du dispositif thérapeutique. Tout d'abord, on ne comprend pas très bien, en termes psychanalytiques, ce qu'est la schizophrénie, puis on ne sait pas la soigner.

Alors, que veut dire le fait que le phénomène le plus profond, le plus massif, le plus central, le plus énigmatique de la psyché humaine, la possibilité de devenir fou, est quelque chose qui échappe ? Non que la théorie n'ait aucune prise, elle explique des choses, mais n'en rend pas vraiment compte. C'est autour de tout cela que naît l'idée de revoir à la racine la théorie psychanalytique. Et il ne faut pas compter pour rien non plus tout ce qui est apparition de familles nouvelles de troubles - on se met à parler de psychopathe, de personnalités limites, border-line, de personnalités multiples. Il y a une floraison extraordinaire de phénomènes déconcertants. [/size]
__________________________

[1] Deleuze et Guattari, L'Anti-Œdipe, Editions de Minuit, Paris, 1972. Mille plateaux. Capitalisme et schizophrénie, Minuit, Paris, 1980.

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  #6  
Vieux 16/01/2004, 19h13
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Citation:
[size=11]Assalamo aleikoum a ra7hamato Allahi Wa Brakatoh !

on arrive à l´un passage trés trés interssant voir en bas rouge ;-):

[color=990000]IV. Contradictions au sein de la psychanalyse :

Crise de la démocratie :-)
[/color]


Parfois certe pour certains peut être décevoire certains pensée imaginaire sur l´égalité humain

sinon l´article est par choix excellent pour lecteur qui nos parle du sujet avec une autre perpective trés intellegente !;-)

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wa salamo aleikoum wa ra7hamato Allahi Wa Brakatoh
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[size=21]La psychologie de l'homme de l'égalité
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Entretien avec Marcel Gauchet

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[color=990000]IV. Contradictions au sein de la psychanalyse [/color]

[color=000099]4. L'influence de Darwin et le cognitivisme [/color]
Il ne faut pas non plus compter pour rien l'orientation nouvelle de la psychologie dure, expérimentale, vers le cognitivisme, avec des phénomènes très compliqués, le modèle de l'ordinateur, la computation… Mais aussi, ce qui est aujourd'hui le phénomène dominant du cognitivisme, une reprise du darwinisme là où il n'avait eu que des effets non institutionnels - des théoriciens avaient tenté, depuis Romanes, Haeckel, de faire vaguement une psychologie évolutionniste, mais aujourd'hui, on y est en plein. Tout cela fait bouillonner la marmite dans laquelle s'élaborent les idées à la fois en pratique, en théorie, dans la grande théorie clinique. Tout bouge en même temps. On s'enfonce pour l'instant plus dans la confusion qu'on ne va vers la clarté. Il faut poser cela au départ pour ensuite y voir un peu plus clair.

Chacune des institutions fonctionne comme si elle était l'exclusive dépositaire du message initiatique délivré par le fondateur. On peut évidemment s'enfermer dans sa petite chapelle et dogmatiser en excommuniant les autres, mais il faut savoir que vous n'êtes qu'un parmi beaucoup d'autres. Le public assiste, lui, de l'extérieur à des querelles entre multiples versions, institutions, personnalités, ne comprend rien, donc se désintéresse. Aujourd'hui, la psychologie est un domaine complètement éclaté, si on le prend même dans l'acception qui n'essaie pas d'être institutionnelle : tout ce qui relève de ce domaine qu'on a essayé de couvrir entre psycho-pathologie, psychologie au sens strict et plus large, psychanalyse ou cognitivisme. C'est une nébuleuse. D'ailleurs la totalité des composantes n'est nulle part représentée, dans une institution par exemple. Pourtant aujourd'hui un institut de psychologie devrait comprendre tout cela. On ne commence pas par exclure tout les autres, on commence par faire l'inventaire de tout ce qui existe et puis on cherche à s'orienter. Qu'on le veuille ou non, et j'en suis intimement convaincu en tant qu'historien, les dénis n'empêchent pas l'Histoire de se faire. L'Histoire, dans un cas comme celui-là, se fait par l'interaction de toutes ces composantes. Sans le savoir, ou le sachant plus ou moins, nous sommes tous dans un bain où tout doit être pris en compte des éléments qui agissent dans le champ où nous travaillons. Ce qui m'amuse énormément, chez des psychanalystes que je fréquente, c'est leur hostilité personnelle radicale au cognitivisme, qui leur paraît le diable et l'horreur. Pourtant je vois, au fil des années, dans leur vocabulaire de tous les jours, s'infiltrer des références cognitivistes sans qu'ils s'en rendent compte, car elles sont tellement l'air du temps - ce qu'ils lisent, ce à quoi ils sont obligés de s'intéresser… Ils travaillent, par exemple, sur des ordinateurs, et cela a des effets très importants, comme de se représenter son propre fonctionnement face à un ordinateur, dans un dialogue avec la machine. On est alors obligé d'élaborer une espèce de psychologie personnelle, parce que cela implique une certaine idée de ses propres opérations logiques. Le modèle cognitiviste pénètre donc chez ses pires ennemis. Je crois que, dans ces cas-là, il faut être extrêmement critique, c'est-à-dire ne rien accepter, sinon sous bénéfice d'inventaire et à partir d'une lecture critique, sans le moindre sectarisme ni a priori. Tous ces univers dans lesquels nous baignons, qu'on le veuille ou non, nous pénètrent. Toute la question est d'en faire un bon usage. Le pire des usages est d'en être influencé sans le savoir.

[color=990000]V. - Psychologie et politique [/color]

[color=000099]1. Crise de la démocratie [/color]

[color=990000]L'articulation du politique avec la psychologie, on peut en parler en termes d'actualité, ce qui est peut-être la manière la plus efficace d'en parler. Nous voyons bien aujourd'hui qu'il y a un problème de la démocratie. Il est clair maintenant qu'elle a contre elle quelques ennemis - il en faut. On a l'impression que l'idée de démocratie est dans les cervelles et dans les mœurs et, cependant, quelque chose débloque. On voit bien aussi ce qu'elle produit, en partie - en tout cas, qu'elle n'en est pas indemne. Par exemple, la création du terrorisme. Le terrorisme en est une illustration importante. Ce ne sont pas seulement des exotiques qui nous arrivent du dehors avec d'autres références. Toute personne sensée voit bien qu'il y a un rapport entre ce que nous sommes comme civilisation et notre interaction avec d'autres civilisations, qui donne un résultat malencontreux. Il y a indéniablement comme un effet de miroir, et une négativité de notre culture nous vient du dehors. C'est pour cela que ce phénomène nous ébranle autant, parce que nous y sommes pour quelque chose. Ce n'est pas simplement une agression du dehors, mais, en même temps, nous ne comprenons pas très bien de quoi il s'agit. Il est clair que ce malaise profond de la démocratie, qui perturbe nos mécanismes quotidiens, a à voir avec nos problèmes de psychologie. Parce qu'une des choses manifestes est le ressort des êtres - on peut toujours l'oublier par des incantations à la citoyenneté, mais c'est l'engagement des personnes dans le processus qui, quelque part, fait défaut. On en rajoute pour essayer de les tenir dans le droit chemin, mais, en dépit de tout cela, autre chose est à l'œuvre et qui nous est obscur. Je crois que toute réflexion un peu sérieuse sur ce phénomène de crise de la démocratie d'aujourd'hui, au-delà des questions d'institutions - tout ce que la sociologie politique, d'ailleurs juste, nous débite quotidiennement dans les journaux -, nous oblige à toucher du doigt un ressort anthropologique. Ce qui est en cause dans la démocratie aujourd'hui, au plus profond, c'est l'anthropologie démocratique.[/color]

[color=000099]2. La reproduction des êtres démocratiques [/color]
[color=990000]La démocratie suppose un type d'êtres dont il n'est pas évident qu'elle ait, dans son état présent, la capacité d'assurer la reproduction. D'où l'énorme inquiétude sur l'éducation, sur les enfants : que faire ? Une société démocratique doit fabriquer des démocrates, mais apparemment cela ne se fait pas sans mal. D'où l'inquiétude et le sentiment d'obscurité dans lequel nous avançons. Cela montre qu'il faut apprendre à considérer en politique ce qu'on exclut par principe. Au fond, la politique dans notre monde nous dit : " Nous ne voulons pas connaître qui vous êtes. On s'intéresse à vos opinions, à vos actions, mais l'intériorité des personnes ou leur face psychique, ce n'est pas là un problème. " Eh bien ! c'est le problème aujourd'hui, et j'ai l'impression - c'est quelque chose que je n'aurais pas pensé il y trente ans quand j'ai commencé à m'intéresser à ce genre de problèmes - d'aller au-devant d'une clarification de quelque chose dont j'avais un très confus pressentiment et qui me semble, pour ainsi dire, se vérifier à l'œil nu : on ne peut bien penser la démocratie que dans la co-implication du juridique, du sociologique et du psychologique qui va avec, qui est aujourd'hui justement ce qui fait question. La démocratie ne doit pas forcément reproduire des semblables, puisque c'est le monde de la différence individuelle, mais il y faut des individus pourvus de certains ressorts. Parce que le fonctionnement de la démocratie ne va pas de soi. [/color][/size]
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  #7  
Vieux 16/01/2004, 19h17
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Entretien avec Marcel Gauchet

[size=12][color=990000]V. - Psychologie et politique [/color]

[color=000099]3. Les ressorts de l'être démocratique [/color]

[color=663300]Ce fonctionnement a des exigences cognitives en grand nombre. Par exemple, il implique un certain rapport à soi-même, une capacité de frustration extraordinaire chez les individus. Vous votez, mais c'est l'autre qui gagne, et vous y assistez. Est-ce que l'on réfléchit assez au miracle que représente le principe de majorité, qui est une frustration incroyable, puisque l'on sait que la victoire s'emporte dans un écart de 49 à 51, ou dans ces eaux-là. La moitié des votants est exclue ; quand on y pense, c'est une discipline sociale quasi monacale. La démocratie est une culture de la frustration : vous élisez des gens qui vous échappent. Et on y voit à l'œuvre tous ces mécanismes cognitifs de construction de la personnalité, où prime une certaine rationalité froide sur les intérêts affectifs immédiats. Il n'y a pas de démocratie sans cela. Je suis, moi, en tant que membre de la démocratie, lésé parce que l'autoroute passe au milieu de mon champ, mais j'admets que, vu d'ailleurs, de plus haut, c'est bien. Une telle chose me touche personnellement, mais je comprends que cela n'en touche pas d'autres, qu'on n'en tienne pas compte dans une décision qui devait être prise au nom de l'ensemble. Le choix démocratique implique un refoulement considérable de l'affectif.

Mais nous voyons l'inverse se produire aujourd'hui : une démocratie fonctionner à la démagogie affective et donc s'emmêler les pinceaux dans des décisions qui deviennent de plus en plus absurdes, des non-décisions au nom de l'émotion, inconcevables dans un tel cas. Cela suppose, non pas des individus semblables à ceux que nous sommes, mais des individus pourvus d'un certain type de mécanismes, des individus qui peuvent être extrêmement variés dans leurs expressions singulières, mais pourvus d'un type de fonctionnement qui n'est pas dans la nature.

Cela vaut évidemment pour la démocratie au sommet, mais aussi pour la vie en couple ou pour l'éducation des enfants. Cela ne va pas de soi de vivre à deux. Cela va encore moins de soi d'élever des enfants. On vit dans un bain démagogique d'images médiatiques qui présentent le bonheur, et tutti quanti, tout cela est vrai… Pourtant, il y a aussi une incroyable capacité de patience, de réfrènement de ses propres affects, de désirs profonds de se mettre à la place d'un autre qui n'est pas en position, lui, de se mettre à votre place ; c'est cela le rapport avec un enfant. Il faut en être capable. C'est beaucoup plus commode de le planter devant la télévision et d'attendre que cela se passe.
[/color]

[color=000099]4. Comparaison avec des sociétés non démocratiques [/color]
[color=990000]La comparaison entre cet être démocratique et l'être de sociétés non démocratiques est riche d'enseignement. C'est très compliqué de donner des exemples. C'est quelque chose qui avait été commencé et qui, je le regrette, a tourné court dans le destin de l'anthropologie contemporaine - il y a eu d'ailleurs des réussites remarquables -, c'est l'école dite culturaliste américaine. Mais il suffit de prononcer l'étiquette pour voir combien elle est infamante aujourd'hui. Pourtant, au titre de la personnalité de base, des gens comme Kardiner, Ruth Benedict, Margaret Mead et d'autres ont écrit des choses passionnantes et totalement à retrouver. Ruth Benedict, dans son livre sur le Japon, Le Chrysanthème et le Sabre [1], montre une sensibilité à la dimension psychologique, à un mode de fonctionnement de cette société qui n'a rien de démocratique. C'est justement le contraire de la démocratie. Je prends l'exemple de ce livre, parce qu'il est vraiment parlant. Reprenons-en le point le plus célèbre, qui mérite vraiment d'être lu et médité. On n'a pas affaire à une culture du remords, de la culpabilité des individus, mais à une culture de la honte. L'important est de ne pas perdre la face dans les rapports avec les autres. On vit, pour ainsi dire, à l'extérieur de soi. En ce sens, ce n'est pas un monde d'individus. L'individu est celui qui prend les choses sur lui. Il est responsable, mais il est aussi capable de se dire : "J'ai fait une erreur et je m'en sens coupable." La culpabilité est inséparable d'un monde d'individus, comme elle est aussi inséparable d'un monde démocratique, qui est un monde historique où l'on apprend par essais et erreurs. Dans le monde de la tradition et des rôles sociaux assignés, comme on en a l'exemple dans la société japonaise, décrite très bien par Ruth Benedict, vous êtes programmés pour un rôle ou une fonction - j'exagère, je durcis le trait, parce que tout est dans la manière d'endosser ce rôle -, vous n'avez pas à prendre sur vous de changer les choses, c'est même absolument hérétique, ou le fait de héros extraordinaires qui vont entraîner les autres à leur suite et devenir des fondateurs. Mais pour le commun des mortels, c'est totalement exclu. [/color]

[color=000099]5. Responsabilité - passivité [/color]
Au fond, la grande question qui nous est posée est celle de la responsabilité : face à des personnalités traditionnelles, évidemment cela suppose une infinité de nuances - qui étaient d'une certaine manière attachées et définies par leur rôle social -, le monde de la démocratie, le monde des individus, est un univers de la responsabilité. La liberté, c'est la prise sur soi de la décision. On pourrait dire qu'il y a eu un miracle démocratique parce que cela a marché et s'est étendu durant un siècle et demi, deux siècles. Mais ce n'est pas destiné à durer éternellement. On voit bien, à certains égards, notre culture actuelle plongée dans la passivité : celle du téléspectateur - camouflée dans la pseudo-activité du zapeur : je m'active pour être le mieux possible passif ; celle du consommateur plongé dans la consommation, phénomène fondamental qui a eu des effets majeurs sur le monde où nous sommes, sur un certain style d'éducation et de rapports sociaux, une certaine facilité de vivre. Pendant très longtemps, par exemple, les gens n'avaient pas assez à manger, toutes les sociétés vivaient dans la sous-nutrition, et, en particulier, plus on descendait dans l'échelle sociale, plus c'était sensible. Dans un monde d'abondance, qu'est-ce qui réfrène le désir de manger ? On voit apparaître des phénomènes extrêmement troublants d'incoercibilité, qui donnent de graves problèmes sociaux et de graves problèmes psychiques : la boulimie et l'obésité, par exemple, problèmes très difficiles à penser. On gagne, à mon avis, à les penser dans une perspective anthropologique de longue durée, par les traits nouveaux d'une société d'abondance comme on n'en a jamais vue. Le réflexe spontané face à un problème comme celui-là est de se dire qu'il n'y a rien de plus naturel que de s'arrêter de manger quand on n'a plus faim. Mais ce n'est en fait pas du tout automatique, précisément parce qu'il y a dans l'humain un appétit, un désir, une demande - on peut discuter longuement sur les termes - qui fait qu'il ne connaît pas les limites, qu'il doit les apprendre. Pour l'homme, rien n'est naturel. Et il faut, par exemple, lui apprendre à manger.

:-)
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  #8  
Vieux 16/01/2004, 19h24
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Citation:
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on arrive à l´un passage du conclusion trés trés interssant voir en bas rouge ;-):

[color=990000]IV. - Psychologie et politique
VI. - L'identité
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Parfois certe pour certains peut être décevoire certains pensée imaginaire sur l´égalité humain et la démocratie

sinon l´article est par choix excellent pour lecteur qui nos parle du sujet avec une autre perpective trés intellegente !;-)


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Entretien avec Marcel Gauchet

[size=12][color=990000]V. - Psychologie et politique [/color]

[color=000099]6. Fin de l'individu démocratique ? [/color]

[color=663300]Ce problème se révèle à nous sur une grande échelle et nous fait penser que l'individu démocratique, cette espèce de miracle, relativement autonome, capable de décider par ses propres moyens, peut peut-être, hélas !, n'avoir été qu'une parenthèse historique. En tout cas, sa définition, son institution à l'avenir, va exiger d'énormes efforts et de réflexion et d'action collective. Il est bon de se poser la question de la possible disparition de l'individu. Le terrorisme, en ce sens, interroge la démocratie. Il nous offre une sorte de miroir inversé. Je dirais qu'un terroriste, pour aller vite, est quelqu'un qui est dans l'univers de la démocratie malgré lui, et qui le hait. Le terrorisme n'est pas un comportement traditionnel. Le comportement traditionnel est celui des paysans, comme on en voit dans tous les pays du Sud, qui, terrorisés par les innovations qui leur tombent dessus de partout, essaient de se cramponner à leurs usages, en essayant de contrôler les opérations, en en prenant le moins possible pour ne pas être altérés dans leur culture. Ils ne veulent pas être des individus et tiennent au contraire énormément au cadre coutumier, collectif, communautaire, dans lequel ils vivent. Les terroristes, au contraire, sont des individus, hyper-occidentaux, hyper-modernes, et même postmodernes à certains égards. On leur a inoculé le virus, malgré eux et via la technique notamment. On le sait, beaucoup d'entre eux ont des profils typiques de gens formés à la science, à la rationalité, aux techniques occidentales : pilotage des avions par exemple. Evidemment, en rupture avec leur propre culture, ils se conduisent comme des individus. Ce sont des gens qui sont à la fois extrêmes religieusement et absolument non conformes aux canons de leur culture d'origine. C'est donc un mauvais procès de reprocher le terrorisme à l'Islam parce que, à mon avis, il n'y peut pas grand-chose. S'ils se réclament de l'islam, le prophète n'avait pas prévu des cas de ce genre. Ils sont en quelque sorte anarchiques par rapport à leur culture d'origine, dans le sens trivial du mot. Et, en même temps, ils haïssent ce monde dans lequel ils sont obligés d'entrer.

Cette dimension dans le rapport Nord-Sud est capital. Nous infligeons au reste du monde un modèle de civilisation qu'il ne peut pas ne pas vouloir, parce qu'il lui promet des choses que personne ne peut refuser : qui ne voudrait manger à sa faim, vivre vieux, avoir des moyens de distraction, de locomotion, etc. ? C'est impossible, sans parler du désir des puissants, des gens au pouvoir dans ces sociétés, de s'emparer des moyens de la puissance militaire, comme de la propagande - la radio, la télévision, tout ce qui renforce les détenteurs d'un pouvoir, quel qu'il soit. Ils ne peuvent pas ne pas le vouloir ! Mais qui nous dit qu'ils l'aiment ? Justement parce qu'il leur est imposé, il n'y a aucune raison qu'ils l'aiment. Voilà où cette sorte de miroir inverse nous questionne : aimons-nous nous-mêmes le monde que nous fabriquons ? Cela ne me paraît pas aller de soi, et cet effet de miroir joue de manière très trouble. Une des étrangetés majeures de cet univers qui se met en place, c'est qu'à de certains égards il frustre les aspirations fondamentales. Je ne connais pas une personne, fût-elle le plus haut placé dans le système, qui ne soit quelque part divisée, y compris sur ce qu'elle accomplit. C'est cela notre problème et c'est cela qui nous revient au travers du terrorisme.
[/color]


[color=990000]VI. - L'identité [/color]

[color=000099]1. Appartenance obligée - appartenance choisie [/color]
[color=990000]Le fait est qu'aujourd'hui se joue sur ce terrain un grand changement qu'on peut ramasser sous la notion - qui d'ailleurs partout l'emporte - de l'identité. C'est un grand phénomène de notre société : on vivait dans un univers d'individus un peu abstrait, rationnel, universel, et on s'aperçoit que ces individus, à un moment assez précis de l'Histoire, en viennent au contraire à s'identifier très fort aux communautés quelles qu'elles soient - il ne faut pas se précipiter sur ce mot, qui est dangereux, je le prend de manière très neutre - pour se constituer. C'est cela les identités, mais des identités qui peuvent être multiples et tout à fait démocratiques. On va se définir par l'homosexualité, le judaïsme, le régionalisme, l'appartenance à une secte… C'est multiple, mais, dans la constitution de la subjectivité, les appartenances deviennent essentielles. C'est là où tous ces mots sont des pièges auxquels il faut faire très attention. Ce ne sont pas des appartenances à l'ancienne, qui s'imposaient à vous. Vous n'aviez pas choisi d'être allemand ou français, mais, au nom de cette appartenance, vous étiez mobilisable. Ce qui veut dire quelque chose de très précis. Ces appartenances nouvelles ne sont pas imposées, c'est au contraire des appartenances désirées et revendiquées subjectivement par les individus. D'où le fait que, à mon avis, elles ne stabilisent rien du tout, parce qu'elles sont un phénomène intérieur et psychique, non un phénomène d'une quelconque consistance. On peut aider les gens à être davantage à l'aise avec eux-mêmes par l'appartenance, mais on ne peut leur donner un appui extérieur de cette façon. Il s'agit d'un grand déplacement entre l'imposé et le voulu intérieurement.[/color]

[color=000099]2. Partage et coexistence pluraliste [/color]
Ces identités sont des transactions. Il y avait, d'un côté, ce que l'on n'a pas choisi et, de l'autre, à l'intérieur de ce qu'on n'avait pas choisi, la possibilité de construction d'un universel personnel. Par rapport à cette figure classique, se disent à la fois un refus de l'appartenance imposée et un besoin de se référer en même temps à quelque chose d'extérieur pour se constituer, quelque chose que l'on partage, parce que les identités sont, par définition, partagées. C'est par une recréation extérieure, dans laquelle on se reconnaît, que l'on fait face au risque que rien ne soit imposé. Et, en même temps, c'est probablement un phénomène lié à l'ambiance dépressive du temps : l'extraordinaire relativisation de points de vue qu'éprouvent les individus dans notre monde est un aspect non négligeable de ces identités. Il était très orgueilleux, cet individu qui, à la fois, admettait qu'il était français, allemand, anglais, etc., et qui, de l'intérieur de cela, s'élevait à l'universel par sa raison. Aujourd'hui, les individus ne croient plus qu'ils s'élèvent à l'universel par la raison. C'est déjà bien s'ils arrivent à se constituer un point de vue partagé à quelques-uns, coexistant de manière pluraliste, mais en même temps très relative, avec d'autres. La notion d'identité est une notion défensive et presque mélancolique. Cela s'affiche souvent de manière glorieuse et véhémente, mais, en profondeur, c'est très modeste. Cela dit que, finalement, nous ne sommes pas grand-chose.

:-)
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  #9  
Vieux 17/01/2004, 16h57
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[color=990000]IV. - Psychologie et politique
VI. - L'identité
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Entretien avec Marcel Gauchet

[size=12][color=990000]V. - Psychologie et politique [/color]

[color=000099]6. Fin de l'individu démocratique ? [/color]

[color=663300]Ce problème se révèle à nous sur une grande échelle et nous fait penser que l'individu démocratique, cette espèce de miracle, relativement autonome, capable de décider par ses propres moyens, peut peut-être, hélas !, n'avoir été qu'une parenthèse historique. En tout cas, sa définition, son institution à l'avenir, va exiger d'énormes efforts et de réflexion et d'action collective. Il est bon de se poser la question de la possible disparition de l'individu. Le terrorisme, en ce sens, interroge la démocratie. Il nous offre une sorte de miroir inversé. Je dirais qu'un terroriste, pour aller vite, est quelqu'un qui est dans l'univers de la démocratie malgré lui, et qui le hait. Le terrorisme n'est pas un comportement traditionnel. Le comportement traditionnel est celui des paysans, comme on en voit dans tous les pays du Sud, qui, terrorisés par les innovations qui leur tombent dessus de partout, essaient de se cramponner à leurs usages, en essayant de contrôler les opérations, en en prenant le moins possible pour ne pas être altérés dans leur culture. Ils ne veulent pas être des individus et tiennent au contraire énormément au cadre coutumier, collectif, communautaire, dans lequel ils vivent. Les terroristes, au contraire, sont des individus, hyper-occidentaux, hyper-modernes, et même postmodernes à certains égards. On leur a inoculé le virus, malgré eux et via la technique notamment. On le sait, beaucoup d'entre eux ont des profils typiques de gens formés à la science, à la rationalité, aux techniques occidentales : pilotage des avions par exemple. Evidemment, en rupture avec leur propre culture, ils se conduisent comme des individus. Ce sont des gens qui sont à la fois extrêmes religieusement et absolument non conformes aux canons de leur culture d'origine. C'est donc un mauvais procès de reprocher le terrorisme à l'Islam parce que, à mon avis, il n'y peut pas grand-chose. S'ils se réclament de l'islam, le prophète n'avait pas prévu des cas de ce genre. Ils sont en quelque sorte anarchiques par rapport à leur culture d'origine, dans le sens trivial du mot. Et, en même temps, ils haïssent ce monde dans lequel ils sont obligés d'entrer.

Cette dimension dans le rapport Nord-Sud est capital. Nous infligeons au reste du monde un modèle de civilisation qu'il ne peut pas ne pas vouloir, parce qu'il lui promet des choses que personne ne peut refuser : qui ne voudrait manger à sa faim, vivre vieux, avoir des moyens de distraction, de locomotion, etc. ? C'est impossible, sans parler du désir des puissants, des gens au pouvoir dans ces sociétés, de s'emparer des moyens de la puissance militaire, comme de la propagande - la radio, la télévision, tout ce qui renforce les détenteurs d'un pouvoir, quel qu'il soit. Ils ne peuvent pas ne pas le vouloir ! Mais qui nous dit qu'ils l'aiment ? Justement parce qu'il leur est imposé, il n'y a aucune raison qu'ils l'aiment. Voilà où cette sorte de miroir inverse nous questionne : aimons-nous nous-mêmes le monde que nous fabriquons ? Cela ne me paraît pas aller de soi, et cet effet de miroir joue de manière très trouble. Une des étrangetés majeures de cet univers qui se met en place, c'est qu'à de certains égards il frustre les aspirations fondamentales. Je ne connais pas une personne, fût-elle le plus haut placé dans le système, qui ne soit quelque part divisée, y compris sur ce qu'elle accomplit. C'est cela notre problème et c'est cela qui nous revient au travers du terrorisme.
[/color]


[color=990000]VI. - L'identité [/color]

[color=000099]1. Appartenance obligée - appartenance choisie [/color]
[color=990000]Le fait est qu'aujourd'hui se joue sur ce terrain un grand changement qu'on peut ramasser sous la notion - qui d'ailleurs partout l'emporte - de l'identité. C'est un grand phénomène de notre société : on vivait dans un univers d'individus un peu abstrait, rationnel, universel, et on s'aperçoit que ces individus, à un moment assez précis de l'Histoire, en viennent au contraire à s'identifier très fort aux communautés quelles qu'elles soient - il ne faut pas se précipiter sur ce mot, qui est dangereux, je le prend de manière très neutre - pour se constituer. C'est cela les identités, mais des identités qui peuvent être multiples et tout à fait démocratiques. On va se définir par l'homosexualité, le judaïsme, le régionalisme, l'appartenance à une secte… C'est multiple, mais, dans la constitution de la subjectivité, les appartenances deviennent essentielles. C'est là où tous ces mots sont des pièges auxquels il faut faire très attention. Ce ne sont pas des appartenances à l'ancienne, qui s'imposaient à vous. Vous n'aviez pas choisi d'être allemand ou français, mais, au nom de cette appartenance, vous étiez mobilisable. Ce qui veut dire quelque chose de très précis. Ces appartenances nouvelles ne sont pas imposées, c'est au contraire des appartenances désirées et revendiquées subjectivement par les individus. D'où le fait que, à mon avis, elles ne stabilisent rien du tout, parce qu'elles sont un phénomène intérieur et psychique, non un phénomène d'une quelconque consistance. On peut aider les gens à être davantage à l'aise avec eux-mêmes par l'appartenance, mais on ne peut leur donner un appui extérieur de cette façon. Il s'agit d'un grand déplacement entre l'imposé et le voulu intérieurement.[/color]

[color=000099]2. Partage et coexistence pluraliste [/color]
Ces identités sont des transactions. Il y avait, d'un côté, ce que l'on n'a pas choisi et, de l'autre, à l'intérieur de ce qu'on n'avait pas choisi, la possibilité de construction d'un universel personnel. Par rapport à cette figure classique, se disent à la fois un refus de l'appartenance imposée et un besoin de se référer en même temps à quelque chose d'extérieur pour se constituer, quelque chose que l'on partage, parce que les identités sont, par définition, partagées. C'est par une recréation extérieure, dans laquelle on se reconnaît, que l'on fait face au risque que rien ne soit imposé. Et, en même temps, c'est probablement un phénomène lié à l'ambiance dépressive du temps : l'extraordinaire relativisation de points de vue qu'éprouvent les individus dans notre monde est un aspect non négligeable de ces identités. Il était très orgueilleux, cet individu qui, à la fois, admettait qu'il était français, allemand, anglais, etc., et qui, de l'intérieur de cela, s'élevait à l'universel par sa raison. Aujourd'hui, les individus ne croient plus qu'ils s'élèvent à l'universel par la raison. C'est déjà bien s'ils arrivent à se constituer un point de vue partagé à quelques-uns, coexistant de manière pluraliste, mais en même temps très relative, avec d'autres. La notion d'identité est une notion défensive et presque mélancolique. Cela s'affiche souvent de manière glorieuse et véhémente, mais, en profondeur, c'est très modeste. Cela dit que, finalement, nous ne sommes pas grand-chose.

:-)
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__________________________



Réponse avec citation
  #10  
Vieux 19/01/2004, 14h00
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Messages: n/a
Par défaut La psychologie de l'homme de l'égalité


Arriiiiiiiiiiiiiiiiiiibaaaaaaa aaaaaaa ! :-D :-D



Citation:
[size=11]Assalamo aleikoum a ra7hamato Allahi Wa Brakatoh !

on arrive à l´un passage du conclusion trés trés interssant voir en bas rouge ;-):

[color=990000]IV. - Psychologie et politique
VI. - L'identité
[/color]


Parfois certe pour certains peut être décevoire certains pensée imaginaire sur l´égalité humain et la démocratie

sinon l´article est par choix excellent pour lecteur qui nos parle du sujet avec une autre perpective trés intellegente !;-)


je vous souhaite une trés bon lecteur :-)!



wa salamo aleikoum wa ra7hamato Allahi Wa Brakatoh
yours Ibno_Khaldoun
.::: :saws: :::.
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[size=21]La psychologie de l'homme de l'égalité
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Entretien avec Marcel Gauchet

[size=12][color=990000]V. - Psychologie et politique [/color]

[color=000099]6. Fin de l'individu démocratique ? [/color]

[color=663300]Ce problème se révèle à nous sur une grande échelle et nous fait penser que l'individu démocratique, cette espèce de miracle, relativement autonome, capable de décider par ses propres moyens, peut peut-être, hélas !, n'avoir été qu'une parenthèse historique. En tout cas, sa définition, son institution à l'avenir, va exiger d'énormes efforts et de réflexion et d'action collective. Il est bon de se poser la question de la possible disparition de l'individu. Le terrorisme, en ce sens, interroge la démocratie. Il nous offre une sorte de miroir inversé. Je dirais qu'un terroriste, pour aller vite, est quelqu'un qui est dans l'univers de la démocratie malgré lui, et qui le hait. Le terrorisme n'est pas un comportement traditionnel. Le comportement traditionnel est celui des paysans, comme on en voit dans tous les pays du Sud, qui, terrorisés par les innovations qui leur tombent dessus de partout, essaient de se cramponner à leurs usages, en essayant de contrôler les opérations, en en prenant le moins possible pour ne pas être altérés dans leur culture. Ils ne veulent pas être des individus et tiennent au contraire énormément au cadre coutumier, collectif, communautaire, dans lequel ils vivent. Les terroristes, au contraire, sont des individus, hyper-occidentaux, hyper-modernes, et même postmodernes à certains égards. On leur a inoculé le virus, malgré eux et via la technique notamment. On le sait, beaucoup d'entre eux ont des profils typiques de gens formés à la science, à la rationalité, aux techniques occidentales : pilotage des avions par exemple. Evidemment, en rupture avec leur propre culture, ils se conduisent comme des individus. Ce sont des gens qui sont à la fois extrêmes religieusement et absolument non conformes aux canons de leur culture d'origine. C'est donc un mauvais procès de reprocher le terrorisme à l'Islam parce que, à mon avis, il n'y peut pas grand-chose. S'ils se réclament de l'islam, le prophète n'avait pas prévu des cas de ce genre. Ils sont en quelque sorte anarchiques par rapport à leur culture d'origine, dans le sens trivial du mot. Et, en même temps, ils haïssent ce monde dans lequel ils sont obligés d'entrer.

Cette dimension dans le rapport Nord-Sud est capital. Nous infligeons au reste du monde un modèle de civilisation qu'il ne peut pas ne pas vouloir, parce qu'il lui promet des choses que personne ne peut refuser : qui ne voudrait manger à sa faim, vivre vieux, avoir des moyens de distraction, de locomotion, etc. ? C'est impossible, sans parler du désir des puissants, des gens au pouvoir dans ces sociétés, de s'emparer des moyens de la puissance militaire, comme de la propagande - la radio, la télévision, tout ce qui renforce les détenteurs d'un pouvoir, quel qu'il soit. Ils ne peuvent pas ne pas le vouloir ! Mais qui nous dit qu'ils l'aiment ? Justement parce qu'il leur est imposé, il n'y a aucune raison qu'ils l'aiment. Voilà où cette sorte de miroir inverse nous questionne : aimons-nous nous-mêmes le monde que nous fabriquons ? Cela ne me paraît pas aller de soi, et cet effet de miroir joue de manière très trouble. Une des étrangetés majeures de cet univers qui se met en place, c'est qu'à de certains égards il frustre les aspirations fondamentales. Je ne connais pas une personne, fût-elle le plus haut placé dans le système, qui ne soit quelque part divisée, y compris sur ce qu'elle accomplit. C'est cela notre problème et c'est cela qui nous revient au travers du terrorisme.
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[color=990000]VI. - L'identité [/color]

[color=000099]1. Appartenance obligée - appartenance choisie [/color]
[color=990000]Le fait est qu'aujourd'hui se joue sur ce terrain un grand changement qu'on peut ramasser sous la notion - qui d'ailleurs partout l'emporte - de l'identité. C'est un grand phénomène de notre société : on vivait dans un univers d'individus un peu abstrait, rationnel, universel, et on s'aperçoit que ces individus, à un moment assez précis de l'Histoire, en viennent au contraire à s'identifier très fort aux communautés quelles qu'elles soient - il ne faut pas se précipiter sur ce mot, qui est dangereux, je le prend de manière très neutre - pour se constituer. C'est cela les identités, mais des identités qui peuvent être multiples et tout à fait démocratiques. On va se définir par l'homosexualité, le judaïsme, le régionalisme, l'appartenance à une secte… C'est multiple, mais, dans la constitution de la subjectivité, les appartenances deviennent essentielles. C'est là où tous ces mots sont des pièges auxquels il faut faire très attention. Ce ne sont pas des appartenances à l'ancienne, qui s'imposaient à vous. Vous n'aviez pas choisi d'être allemand ou français, mais, au nom de cette appartenance, vous étiez mobilisable. Ce qui veut dire quelque chose de très précis. Ces appartenances nouvelles ne sont pas imposées, c'est au contraire des appartenances désirées et revendiquées subjectivement par les individus. D'où le fait que, à mon avis, elles ne stabilisent rien du tout, parce qu'elles sont un phénomène intérieur et psychique, non un phénomène d'une quelconque consistance. On peut aider les gens à être davantage à l'aise avec eux-mêmes par l'appartenance, mais on ne peut leur donner un appui extérieur de cette façon. Il s'agit d'un grand déplacement entre l'imposé et le voulu intérieurement.[/color]

[color=000099]2. Partage et coexistence pluraliste [/color]
Ces identités sont des transactions. Il y avait, d'un côté, ce que l'on n'a pas choisi et, de l'autre, à l'intérieur de ce qu'on n'avait pas choisi, la possibilité de construction d'un universel personnel. Par rapport à cette figure classique, se disent à la fois un refus de l'appartenance imposée et un besoin de se référer en même temps à quelque chose d'extérieur pour se constituer, quelque chose que l'on partage, parce que les identités sont, par définition, partagées. C'est par une recréation extérieure, dans laquelle on se reconnaît, que l'on fait face au risque que rien ne soit imposé. Et, en même temps, c'est probablement un phénomène lié à l'ambiance dépressive du temps : l'extraordinaire relativisation de points de vue qu'éprouvent les individus dans notre monde est un aspect non négligeable de ces identités. Il était très orgueilleux, cet individu qui, à la fois, admettait qu'il était français, allemand, anglais, etc., et qui, de l'intérieur de cela, s'élevait à l'universel par sa raison. Aujourd'hui, les individus ne croient plus qu'ils s'élèvent à l'universel par la raison. C'est déjà bien s'ils arrivent à se constituer un point de vue partagé à quelques-uns, coexistant de manière pluraliste, mais en même temps très relative, avec d'autres. La notion d'identité est une notion défensive et presque mélancolique. Cela s'affiche souvent de manière glorieuse et véhémente, mais, en profondeur, c'est très modeste. Cela dit que, finalement, nous ne sommes pas grand-chose.

:-)
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