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| Beaufort, qui sort en France le 26 mars, tire son nom d'une place forte construite par les croisés au-dessus de la plaine libanaise de la Bekaa. Le cinéaste israélien Joseph Cedar retrace l'évacuation de cette forteresse, en 2000. Il a obtenu grâce à ce film l'Ours d'argent du meilleur réalisateur au Festival de Berlin 2007. Entretien. Courrier international : C'est en lisant un article de Ron Leshem, paru en 2001 dans le quotidien Yediot Aharonot, que vous est venue l'idée de tourner Beaufort. Pourquoi ce projet s'est-il imposé à vous ? Dès que j'ai lu l'article de Ron, j'ai su que j'allais en faire quelque chose. C'était un article extrêmement sec, direct. Ron avait interviewé un officier et lui avait demandé de raconter ce qui se passait au Liban. L'article se présentait comme une sorte de monologue, mais quelque chose dans ce monologue manquait de lucidité. Comme si l'officier ne comprenait pas les histoires horribles et incroyables qu'il racontait. Moi, j'avais 33 ans, j'étais plus âgé que lui, et son récit m'a permis de comprendre quelque chose de mon expérience militaire passée, notamment les neuf mois que j'ai passés au Liban pendant mon service militaire, entre 1987 et 1989. Cet article a fait remonter toutes les peurs et les tensions que j'ai vécues au Liban et que je gardais en moi depuis des années. Il m'a conduit à décider que je n'étais plus un soldat et à comprendre pourquoi : j'avais peur. Quand l'armée m'a rappelé – j'étais réserviste comme tous les Israéliens entre 21 et 40 ans –, j'ai décidé de ne pas y aller, pour la première fois en quatorze ans. Je venais d'être père et, pour moi, il était devenu inconcevable de quitter ma femme et ma fille pour aller risquer ma vie au combat. Le film parle de ça. Il met en scène un jeune officier, Liraz, que la peur paralyse physiquement. Il n'arrive pas à la surmonter et, en ce sens, n'est pas héroïque. Ron Leshem a participé au scénario de votre film. Dans le même temps, il a fait de son article un roman qui a remporté le prix Sapir, le plus prestigieux prix littéraire d'Israël*. Comment avez-vous collaboré ? J'ai rencontré Ron après la publication de son article, et nous avons décidé d'en faire un film. Mais, au fur et à mesure que l'écriture du scénario avançait, chacun est parti de son côté, lui avec son roman, moi avec mon film. Mon film n'est pas une adaptation au sens conventionnel du terme : nos deux œuvres proposent deux versions d'un même événement historique. Son roman englobe des événements beaucoup plus larges. Il évoque longuement la vie civile des soldats, leur entraînement avant de servir à Beaufort… autant d'éléments qui sont absents de mon film. Les personnages ont les mêmes noms mais des caractères parfois très différents. Dans votre film, vous ne montrez jamais les combattants du Hezbollah. Pourquoi ? Je ne montre pas non plus le côté israélien. Je ne montre que ce que les soldats voient : tout le film repose sur ce parti pris. Je voulais coller à la réalité : les soldats ne voient jamais l'ennemi, pas plus qu'ils ne voient leur état-major. Ce parti pris me permettait aussi de présenter la guerre comme aléatoire. Si vous montrez l'ennemi, vous devez vous interroger sur ses motivations. Mais ces motivations ne faisaient pas partie de l'histoire que je voulais raconter : la guerre est là, elle existe. Que l'ennemi soit le Hezbollah ou un autre groupe armé, cela ne fait pas de différence. Ce sont toujours des gens qui tirent sur d'autres gens. Pour les soldats, les obus de mortier tombent comme la pluie : ils ne peuvent pas prévoir quand, ils ne peuvent pas les empêcher de tomber, ils ne peuvent pas les combattre. Tout ce qu'ils peuvent faire, c'est leur survivre. Le sentiment d'insécurité est renforcé par la division de l'espace : d'un côté la forteresse avec ses fortifications en béton, mitraillée par les obus. De l'autre, la plaine de la Bekaa, verdoyante, où il n'y a pas âme qui vive… C'est le paradoxe de Beaufort. Tous les soldats qui ont combattu dans la forteresse vous le diront : l'endroit était magnifique, mais y servir était un cauchemar. Quand vous regardez des photos de Beaufort avant 1982, il n'y a que la forteresse construite par les croisés, au-dessus de la plaine de la Bekaa. La vue est magnifique. Après 1982, les Israéliens n'ont cessé de construire de nouvelles fortifications, d'ajouter du béton au béton… A chaque fois que l'ennemi inventait ou importait un nouveau missile, ils devaient trouver le moyen de s'en protéger. Au bout de dix-huit ans d'occupation israélienne, Beaufort était devenu une vaste cité souterraine en béton. Cela m'intéressait beaucoup de montrer comment tout ce béton évoluait, jusqu'à aboutir à la conclusion que la seule manière de se sentir tout à fait en sécurité était de s'en débarrasser, de faire exploser l'édifice [en 2000, juste avant de se retirer, Tsahal a détruit Beaufort à l'explosif, pour que le Hezbollah ne puisse pas utiliser l'endroit].
__________________ Si l'on pouvait se voir avec les yeux des autres, on disparaîtrait sur-le-champ." Cioran |
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#2
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| Pour tout dire, les couches de protection commencent avec les vêtements des soldats. Ils portent plusieurs épaisseurs de vêtements qu'ils ne quittent jamais ou presque. Lorsqu'ils sont de garde, ils ont un casque sur la tête, et par-dessus un bonnet de camouflage… La dernière scène du film montre Liraz juste après qu'il a franchi la frontière vers Israël. Il enlève toutes ses couches de vêtements et pour la première fois dans le film il respire, il se sent en sécurité, il n'est plus exposé au danger. De tous les soldats, Liraz est pourtant celui qui a le plus de mal à quitter le fort… Liraz pense que la mission qui lui a été confiée à Beaufort est la plus importante de toute son existence. Et c'est probablement le cas. C'est la raison pour laquelle il a tant de mal à quitter ces lieux, cet endroit qui l'a fait se sentir important et lui a donné le sentiment d'œuvrer pour une grande cause. Il veut quitter le fort, mais en même temps il sait que cela lui laissera un sentiment de vide. L'explosion finale de la forteresse est emblématique de la manière dont toutes les guerres se terminent. Toutes les batailles ont une fin, une fin étrange. Qui décide quand il faut cesser les combats ? L'instant est presque choisi au hasard, et pourtant cela a des conséquences immenses. Jusqu'à cet instant, vous êtes prêt à mourir pour une mission. Tout à coup, vous n'avez plus de mission à remplir. Est-ce à dire que toutes les guerres sont vaines ? Non, je ne pense pas. Si vous regardez l'Histoire, certaines guerres ont engendré un nouvel et meilleur ordre des choses. Mais il y a aussi des guerres qui ne produisent rien. C'est le cas de la guerre 1914-18 : pendant quatre années, la France et l'Allemagne se sont fait face de chaque côté des tranchées, sans progresser, à attendre que la guerre se termine. Je pense que la première guerre du Liban, elle non plus, n'a rien fait évoluer. Mais vous ne vous en apercevez qu'après coup. Dans votre film, les soldats évoquent la possibilité que Beaufort ait été conquis par erreur en 1982. C'est une question très importante. En 1982, il avait été décidé que Beaufort était la première montagne dont il fallait s'emparer : qui contrôlerait la forteresse contrôlerait toute la zone alentour. Une unité s'était entraînée pendant des années, juste pour accomplir cette mission. Mais quand la première guerre du Liban a commencé, l'unité en question a été retardée par un embouteillage. Le temps qu'elle arrive au pied de Beaufort, les troupes israéliennes avaient déjà avancé plus loin, et s'emparer de la forteresse n'était plus nécessaire. L'unité aurait pu attendre que les gens postés à l'intérieur s'enfuient, et tout en serait resté là. Pourtant, elle s'est battue pour prendre la forteresse, et personne ne sait pourquoi. Certains disent que l'ordre avait été donné de ne pas prendre Beaufort mais que cet ordre s'est perdu en route, on ne sait trop où. Pour vous, les soldats chargés de défendre Beaufort étaient-ils des héros ? De mon point de vue, c'étaient des victimes, mais d'autres gens en Israël voient les choses différemment. Les parents des soldats qui ont été tués à Beaufort en 1982 ont publié un livre précisément sur cette question. Les uns estiment que leurs fils sont morts en héros, sur une montagne stratégique, pour assurer la sécurité d'Israël. Les autres disent que leurs enfants ont été les victimes d'une erreur stupide et ont péri dans des combats absurdes, inutiles. Les deux ont raison, je ne prétends pas apporter une réponse définitive à la question. Vous étiez en train de monter le film quand la seconde guerre du Liban a éclaté. Qu'elle a été alors votre réaction ? Le déclenchement de la guerre a modifié la signification du film. La dernière scène montre Liraz à genoux, qui tourne le dos au Liban et regarde vers son avenir. Il croit qu'il ne reviendra jamais au Liban. Il doit trouver un nouveau sens à sa vie, sa vie civile. Pour moi, c'était une conclusion plutôt optimiste. Mais aujourd'hui, quand les gens voient le film, ils savent que ce même Liraz a été obligé de retourner au Liban, que le Liban continue de faire partie de son existence. Le film se conclut sur une note plus ironique. * Beaufort, si le paradis existe, Ron Leshem, Seuil. Propos recueillis par Marie Beloeil
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