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| "L'homme, ce rêveur définitif, de jour en jour plus mécontent de son sort, fait avec grand-peine le tour des objets dont il a été amené à faire usage... S'il garde quelque lucidité, il ne peut que se retourner vers son enfance, qui pour massacrée qu'elle ait été par le soin des dresseurs, ne lui semble pas moins pleine de charme" André Breton "Manifeste du surréalisme" Il entrait à l'école à l'âge de sept ans dans un petit village aux environs de Tiznit, à 90 Km au sud d'Agadir. Son village, Mâader, son douar, Biouaraïn, représentaient son cercle écologique de prédilection et pensait y vivre heureux pour l’éternité. Rêve de gamin, innocence d’un enfant qui ignorait la cruauté du monde des adultes et la primauté du social sur l’humain... Son père travaillait en France et sa famille ne le voyait qu'une fois par an, c'est-à-dire pendant son congé annuel. A ses côtés sa mère, sa sœur et ses frères. Ils menaient une vie moyenne par rapport aux autres familles du douar dont la plupart ont un père émigré en France. Son grand-père, non-voyant, était une autorité religieuse au village. A chaque fête religieuse, il partait avec lui la main dans la main pour lui montrer le chemin. Là ils mangeaient à leur faim (chose rare à l'époque). Son grand père l'aimait bien, et n'admettait aucunement qu'on le maltraite. Le recours systématique à sa protection devint quotidien : il fut son asile. Sa stature du grand fquih lui procura admiration et respect à l'échelle de la région. Lui, à force, il était gâté. Au moindre mot méchant, il fit scandale. Sa mère avait compris que cela ne devait pas durer. Il fallait qu'elle l'éduquât selon ses principes, et non au gré d'un laxisme révoltant dont son grand père fut l'incarnation. Bref il devenait un enjeu. Son intelligence arrogante et son bavardage sans limites déclenchèrent les protestations de toute part pour sa famille. Sa grand-mère soutenait le paternalisme de son grand-père, sa sœur était du côté de sa mère, son frère aîné n'avait pas son mot à dire. Mais il était comme un poisson dans l'eau, et dire que l'enfance est synonyme d'innocence. Malgré une précarité objective reconnaissable à l'absence des infrastructures (ni électricité ni eau n'ont côtoyé son enfance, il les percevait plutôt comme un luxe). Mais l'époque était globalement celle de la moisson et le printemps apportait son cortège d'enchantement et de sociabilité au sein d'un village très soudé. Les fêtes et les moussems ravivaient la flamme de l'enivrement, et le calendrier de ces retrouvailles était vivement mémorisé et fermement attendu. Confronté à l'école primaire, il devait apprendre à s'auto-défendre. Il fallait rompre avec tous ses soutiens pour affronter la réalité comme un grand. La première année à l'école fut caractérisée par sa familiarisation avec tout ce monde nouveau. C'est surtout les quatre murs qui lui déconvinrent le plus. Il avait pris l'habitude de sillonner le village, de parcourir les prairies, et d'arpenter la grande maison familiale sans se soumettre à aucun serrement. Et maintenant qu'on lui imposa une prison ! Son grand-père ne pouvait rien pour lui. Ce fut évidemment l'école buissonnière qui déjouait toutes ses contraintes. Mais cette tactique se révéla inconséquente : les camarades de classe ne tardèrent pas à l'apprendre à sa mère. Ses cours n'étaient pas pour autant oubliés. Il les travaillait bien. Et les examens le couronnèrent de succès tous les ans. Chaque année est composée de trois trimestres. Il lui arrivait de rater un trimestre mais c'est la somme des trois moyennes qui reste déterminante. Il apparaît très clairement que son père était en situation d'hors jeu dans tout ce qu'il a enduré jusqu'ici. Il lui a donné la vie mais son travail et les nécessités de l'immigration pour gagner sa vie et élever les siens prédominaient le souci de voir grandir ses enfants sous de bons auspices. Justesse compréhensive car les impératifs de la vie sont au-delà de toute autre considération. Ce contact avec son père lui manquait : c'était une rupture partielle. Son grand père, jusqu'ici substitut légitime de son père, allait mourir. Cette disparition ne faisait qu'alourdir sa situation affective, et mettre en péril ses besoins éducatifs. C'était une véritable épreuve : la mort, quelle affliction tu lui causes ! Le collège qui se trouvait à une dizaine de kilomètres devait lui apprendre à "voler de ses propres ailes". L'internat, au milieu d'un monde qui lui fut bizarre et inutilement asphyxiant, prenait des allures d'une dictature. A ses yeux cette institution ne tenait compte ni du passé ni du besoin de tendresse des collégiens. Le directeur du collège, avec ses mesures draconiennes et sa sévérité pathologique, jeta les pauvres "internes" à la merci de l'asservissement. La vie collégiale fut un enfer. On chercha absolument à lui administrer un rythme de travail et une discipline de fer. C'étaient les ingrédients d'une caserne. La discipline, la manipulation, l'implication contrainte des corps dans un espace "quadrillé" (réfectoire, dortoir, salle de révision) et la ponction d'un savoir sur les "internes" y sont indissociables. On instaure un espace analytique, c'est-à-dire que l'on dispose chaque interne à une place précise dans le cadre d'un ordonnancement général dont la visée n'est autre que cette fierté que l'internat prédestinait plutôt les villageois désemparés à l'excellence scolaire et au culte de la performance. Ce paternalisme rigoureux lui déplaisait et lui paraissait digne d'un ombrage. En dehors des week-ends, aucune sortie n'est autorisée sous peine de sanctions punitives. Certes l'internat a la vertu d'accueillir des ruraux démunis, mais cette logique qui consiste à les extraire brutalement à l'influence familiale se présentait à lui comme "un acte d'immoralité". C'était l'adolescence, le désir de se découvrir et d'expérimenter sa sexualité pétulante. La mixité faisait défaut et les filles étaient inaccessibles. A dire vrai il était pour la mixité non égoïstement, mais en son for intérieur il pensait que la défectuosité d'une fonction pourtant naturelle est source de complexe pour l'adulte qu'il deviendra si Dieu lui prête vie. Mais il fut pragmatique et aventureux, et il lui arrivait de voler quelques instants d'intimité avec des demoiselles de son âge. Mais les expériences allaient rarement au-delà d'un bisou. L'amour platonique compensait le manque familial, et les correspondances au sein de l'internat lui faisaient croire aux suites radieuses d'une autre vie possible et idéale. A peine fut-il son entrée au lycée qu'un autre drame survint. Il était pourtant maître d'internat, il s'était pourtant procuré une bicyclette. Tout cela n'était que malencontreusement éphémère. La maladie et "inéluctablement" la mort de sa mère furent un cauchemar. Décidément cette année 86 fut une année noire. Non seulement le goût des études et les projets de devenir journaliste lui tournaient le dos, mais trois semaines après, son père, de retour de France, se maria. Il jurait de les aimer pour toujours. Le temps, souvent mauvais conseiller, le mena à adopter la position contraire. Lui, qui s'était aperçu de cette évolution, choisit de faire sa valise et partir en France. Le foyer familial n'était plus le même, il devint inhospitalier. Un dicton berbère, sorti de tant d'autres expériences, disait qu'un orphelin de mère est à jamais dans l'obscurité même si le foyer paternel est éclairé. Mais l'obscurité le suivait comme son ombre. En effet dès son arrivée en France, une vie impitoyable annonça ses couleurs : elle sont affreuses. Dix ans en France à travailler au noir, et à moisir tel un légume dans des épiceries des cousins qui l'emploient à mille francs (1500 DH). Des horaires de labeur (de six heures du matin à 23 heures du soir) ont pour lui valeur d'exil. Ces dizaines d'années en France au cours desquelles il a connu la succession de gouvernements de droite comme de gauche ne lui ont amené qu'illusions perdues. En 1998, à la suite de la circulaire "Chevènement", il fait sa demande de "régularisation". Vainement. On lui signifia qu'il devait quitter le territoire. On lui notifia toutefois qu'il pourrait faire appel de cette décision. Innocemment légitimiste, il écrit au préfet. Ci-après sa lettre: "M. le Préfet, Dès réception de votre lettre, je m'étais remis à la réflexion de savoir ce que je vais devenir étant donné mes attaches inamovibles et très affectives en France. Je vais donc développer dans la présente lettre l'ensemble des raisons qui m'amènent à vous demander de revenir sur cette décision me conviant à quitter le territoire national. Depuis mon arrivée en France (1990), toute ma démarche est de m'y intégrer de toute bonne foi, et d'y faire ma vie. Il fallait pour cela des assises favorables. Mon père, en tant que manœuvre, disposant d'un logement tout à fait correct, d'un travail digne, m'a accueilli et j'ai trouvé un travail chez un de mes cousins (cf. la promesse d'embauche jointe à ce courrier). Mon entourage m'aide du mieux qu'il peut à me socialiser en respectant les normes et les règles du pays d'accueil. Mes fréquentations sont très diverses en ce sens que je ne me contente pas de me replier sur mon environnement d'origine. Bien au contraire, j'ai des amis français et de toute autre origine que j'ai rencontrés à l'occasion par exemple de certains cours de langue française que j'ai pu suivre en auditeur libre à l'université de Saint-Denis. J'ai entamé également des efforts en vue de me socialiser par le sport. Ainsi, il m'est arrivé de m'inscrire à Gymnase-club, où j'ai élargi mon cercle d'amis. De même que je joue au football tous les dimanches au bois de Bagatelle. Tout cela pour signifier que de tout temps, l'école de la République et le sport sont deux instances d'intégration avérées. Il faut bien reconnaître que ces approches tout à fait louables m'ont permis de mener une vie déployée autour d'une vocation citoyenne. Mon retour au Maroc n'a aucun sens, combien de temps me faudra-t-il pour adopter un autre mode de vie, et une autre vision du monde ? Comment supporter les railleries et le mépris dus à un retour forcé et pour le moins inopiné ? Toutes ces questions et bien d'autres, je ne pourrais que les esquiver, plutôt que de les affronter. Si la recherche d'une certaine quiétude (certains diront le bonheur) est une donnée propre à tout être humain, sans distinction d'origine, de race ou de religion, pour moi, c'est en France et nulle part ailleurs que je la trouve sans idéalisation excessive. Depuis tout gosse, j'ai une attirance particulière pour la France et la langue française. Comment oublier la valise que mon père remplissait à chaque retour saisonnier de bonbons, de chemises, de montres, de crayons, bref de tout ce qui est "made in France", et qui nous faisait déjà rêvasser ? Dès le collège, je me distinguais de mes camarades par ma maîtrise du français, et mon goût très affirmé pour des auteurs tels que Charles Baudelaire, Victor Hugo, Lamartine, ou encore Honoré de Balzac. Je me tiens à votre disposition pour un éventuel entretien qui me permettrait de m'expliquer et de prouver ma totale volonté à vivre dignement dans votre pays. Ce dernier qui, j'espère un jour, deviendra le mieux pour toujours. En espérant vivement que mon recours trouvera une suite favorable au sein de vos services, je vous prie de croire Monsieur le Préfet à mes sentiments distingués." En formulant cette lettre, il a versé quelques larmes car il a horreur de la médiocrité de l'âme. Il s'imaginait nécessiteux, traître à l'endroit de son pays natal. Là où il vécut son enfance dont les moments et la densité étaient à jamais archivés dans sa mémoire. Il comprit les paradoxes de l'immigration qu'il vit au quotidien. Il se souvient du visage de sa mère allumant les bougies dans la vieille maison en l'invitant à lire et à relire ses cours. Sa tombe à présent symbolise le souvenir infini d'une tendresse à jamais introuvable. C'était le désenchantement du monde, de son monde... Et le Préfet répondait négativement à son émouvante lettre. Mais la vie continue pour lui comme pour d'autres. C'est peut-être sa seule consolation tant il est vrai qu'on ne peut le priver d'air et d'une survie difficile. Mais n'est-il pas vrai que c'est de la difficulté que naît l'espoir ? Brahim Labari - Sociologue |
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