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| Voile : les états d'âme de quatre "sages" de la commission Stasi LE MONDE | 02.02.04 | Interrogés par "Le Monde", ces anciens membres de la commission sur la laïcité expriment leur déception causée par la tournure prise par le débat sur la loi interdisant les signes religieux dans les écoles. Le texte devait commencer à être discuté à l'Assemblée nationale mardi 3 février. "Regrets" , "déception", "chagrin" : à la veille du début de l'examen du projet de loi sur l'interdiction des signes religieux à l'école, mardi 3 février, à l'Assemblée nationale, certains membres de la commission Stasi ont des états d'âme. Le 17 décembre 2003, le président Chirac avait puisé dans le rapport des vingt "sages" de la commission la substance de son discours sur la laïcité et la nécessité d'un "sursaut républicain" de l'ensemble de la société. A bien des égards, ils avaient eu l'impression, par leurs travaux, d'avoir contribué à lancer un débat de fond en France, à la portée sans doute historique. Après la remise de leurs conclusions, la plupart d'entre eux sont restés en contact, liés par leur effort commun, la curiosité de voir ce qu'il allait engendrer et la conviction d'avoir participé au début d'un processus beaucoup plus vaste. Mais voilà que, à travers le filtre de la représentation politique, la montagne "a accouché d'une souris, dénonce l'historien René Rémond, président de la Fondation nationale des sciences politiques et membre de l'Académie française, sur nos 26 propositions, on n'en a retenu qu'une seule !". Sollicités séparément par Le Monde, M. Rémond et trois de ses ex-collègues de la commission Stasi - le sociologue Alain Touraine, Ghislaine Hudson, proviseure du lycée Joliot-Curie de Dammarie-les-Lys (Seine-et-Marne), et Gaye Petek, présidente d'une association spécialisée dans l'intégration des populations turques - regrettent, au minimum, que le projet de loi soumis aux députés ne porte que sur l'école. La commission, rappelle Gaye Petek, avait formulé "d'autres propositions concernant les lieux de culte, les cimetières, les hôpitaux, les fêtes religieuses. Personne n'en parle plus et le débat s'en trouve appauvri". Pourtant, se souvient-elle, "combien de fois nous sommes-nous dit que le voile n'était pas le problème central !" "INSTRUMENTALISÉ" Particulièrement sévère, René Rémond estime que le travail de la commission a été "instrumentalisé". "Nous avions donné notre aval à une interdiction des signes religieux, mais dans un cadre proportionnel à l'étendue des problèmes que nous avions découverts, explique-t-il. Le débat s'est rétréci au point que l'on a oublié ce sur quoi la commission était parvenue à un accord : une loi de portée générale rappelant les principes de la laïcité, non pas seulement par des interdits, mais en termes positifs, un texte solennel sur la nécessité du respect de la loi commune à tous les âges de la vie, mais un texte préservant la liberté des personnes." Bref, si le projet de loi est voté en l'état, dit M. Rémond, "je ne le reconnaîtrai pas comme le fruit de nos travaux". "La réponse politique actuelle a un caractère absurde et dérisoire, poursuit-il. Elle entretient nos compatriotes dans l'illusion qu'il suffirait de voter deux articles de loi pour régler le problème de l'intégration." En réalité, "le voile est un leurre qui dissimule l'enjeu central : la capacité de la France à intégrer des populations nouvelles et l'acceptation de la loi commune par ces nouveaux Français. On se crispe sur un problème ultraminoritaire, alors que le vrai défi est celui de l'intégration sociale et professionnelle". A sa manière, Alain Touraine, directeur d'études à l'Ecole des hautes études en sciences sociales, ne dit pas autre chose, lorsqu'il rappelle l'atmosphère des travaux de la commission : "Nous avons eu une conscience absolue, dès le départ, que nous devions déborder sur ce qu'est la laïcité, ce qu'est la société française. On ne pouvait pas se contenter de traiter du voile. Nous avons tous en commun, à la fois par notre réflexion et par le climat, d'être convaincus qu'il y a émergence d'un problème dans la conscience publique qui était quasi absent, qui est encore mal perçu par l'ensemble des Français. Et nous avons tous un certain désir que se prolonge un débat, une réflexion." Ce désir, manifestement, le projet de loi qui vient en discussion ne le satisfait pas, même si M. Touraine se refuse à le critiquer, lui qui s'est rallié à l'idée d'une loi, alors qu'il y était opposé en arrivant à la commission : "Il n'y a pas que cette loi dans notre rapport", relève-t-il, en notant "un besoin profond de réviser nos données culturelles de base. De continuer à agir publiquement. Tout cela a fait un tel brouhaha que l'on se sent poussé à changer de trottoir, à passer de l'Etat à la société civile". Les partis politiques, eux, sont "prisonniers de leur agenda électoral". Mais lorsque sont en jeu "des problèmes aussi centraux qu'a pu l'être, par exemple, le féminisme", "on ne peut pas rentrer chez nous comme ça. La boîte de Pandore est ouverte". Alain Touraine pense qu'il fallait donner "un coup d'arrêt à l'islam intégriste", "dire qu'il existe des choses inadmissibles et qu'on n'en veut pas" : en ce sens, il est satisfait, même s'il regrette que l'on n'ait pas pris la peine de faire traduire le rapport Stasi en arabe et en anglais, ce qui aurait peut-être atténué les réactions négatives dans le monde arabe. "J'AI VU L'INCOMPRÉHENSION" Ces réactions "troublent" la proviseure Ghislaine Hudson, qui en a fait l'expérience directe lorsqu'elle a accepté d'aller parler du rapport de la commission Stasi sur la chaîne arabe Al-Jazira et d'y répondre aux questions des téléspectateurs. "Qu'est-ce que j'ai pris !, dit-elle. Là, j'ai vu l'incompréhension." Pour le reste, elle a, comme les autres, "des regrets" : elle aurait souhaité que "la question des signes religieux soit traitée dans le cadre général de la nouvelle loi d'orientation sur l'école afin de laisser le temps aux établissements de France et de Navarre de faire le même travail pédagogique" que celui qui a été fait dans son lycée. "Il nous avait semblé qu'il n'y avait pas urgence." Or légiférer "immédiatement" sur un seul point précis "donne l'impression que la commission Stasi n'a réfléchi que sur l'école. On a raté l'occasion de relier les problèmes, c'est restrictif et c'est dommage". Oui, cela revient à aborder le débat "par le petit bout de la lorgnette", et cela "chagrine" Mme Hudson, alors que l'essentiel consiste à "faire fonctionner ce fichu ascenseur social en même temps que les principes républicains". "Un des mérites" de toutes ces discussions, reconnaît-elle, est d'ailleurs d'"avoir lancé un débat sur la mobilité sociale des populations issues de l'immigration". C'est un débat à l'égard duquel la classe politique éprouve de "la gêne", car "il demande des issues". "Les solutions ne sont pas simples, poursuit Ghislaine Hudson. Il faut aussi aller les chercher à l'étranger. Mais c'est urgent, car le débat a suscité un malaise au sein des populations arabes de France, quelles que soient leurs opinions. C'est pour cela qu'il ne fallait pas isoler la question du voile à l'école." Philippe Bernard et Sylvie Kauffmann |