Si El Quods était libérée avant 2012 D’autant que certains événements politiques confortent cette vision... J.-P. Filiu. - Tout commence vraiment avec le soulèvement de La Mecque en novembre 1979. Au pied de la Kaaba, la Pierre noire sacrée, le Saoudien Qahtani, un Mahdi autoproclamé, déclenche une insurrection millénariste. Ensuite il y a eu la guerre en Afghanistan, le 11-Septembre et l’invasion de l’Irak. En janvier 2007, un soulèvement messianique à Nadjaf, en Irak, est noyé dans le sang - entre 500 et 1000 morts - par les armées irakienne et américaine. Aujourd’hui, certains chefs politiques tentent de surfer sur la vague apocalyptique. Le Hezbollah libanais présente son leader, Hassan Nasrallah, comme F avant-garde du Mahdi apparue l’été 2006 pour contribuer à la défaite d’Israël. En Iran, le président Ahmadinejad, convaincu que la période actuelle est celle où apparaîtra le Mahdi, a fait plusieurs fois état de messages qu’il reçoit de l’imam caché ! N. O. - Quelle est la différence entre les visions sunnite et chiite de l’apocalypse ? J.-P. Filiu. - Pour les sunnites, la figure centrale est Jésus, qui apparaîtra à Damas au sommet d’un minaret blanc et traquera l’Antéchrist jusqu’à Lod, l’actuel aéroport de Tel-Aviv. Pour les chiites, le personnage essentiel est le Mahdi. Les deux traditions croient à l’Antéchrist, le faux Messie à la fois chef des forces du Mal et grand manipulateur, ainsi qu’aux peuples maudits Gog et Magog, dont les hordes se sont jetées sur les musulmans : au xiir siècle, les Mongols ont dévasté Bagdad ; en 2003, les Américains envahissent l’Irak. Les « signes » sont donc là : le « combat pour l’or de l’Euphrate », le « renversement des valeurs », le « développement des épidémies », le sida, et le « temps des catastrophes », le tsunami en 2004. Sans compter la numérologie, qui s’attache à évaluer la durée de vie de l’Etat d’Israël : si l’occupation de la mosquée Al-Aqsa, en 1967, doit durer quarante-cinq ans selon les textes, Israël sera donc détruit en 2012. Le discours, truffé de dates de victoires et de l’apparition d’un sauveur, est à la fois millénariste et messianique. La bataille finale, effroyable, s’achèvera par l’écrasement des ennemis de l’islam, et Jésus brisera la croix, bannira le porc et instaurera la charia dans le monde. N. O. - Ce discours apocalyptique en rencontre un autre : celui de certains fondamentalistes protestants. J.-P. Filiu. - Mieux, il s’en nourrit ! Le thème de l’Armageddon, absent de la littérature islamique, est devenu courant pour décrire la bataille du jugement dernier. Dans le Coran, « la bête » porte le bâton de Moïse ; mais aujourd’hui c’est la bête à dix cornes de l’Apocalypse des protestants. Pour les télévangélistes américains, le retour du peuple juif enterre d’Israël et la réunification de Jérusalem sont les conditions pour l’apparition du Messie : 59% des Américains croient dur comme fer à la bataille finale d’Armageddon, et 25% pensent que la Bible a prévu le 11-Septembre ! Le président Reagan a affirmé : « Nous sommes la génération qui verra l’Armageddon ! » Et l’un des prêcheurs préférés de George Bush n’est autre que Franklin Graham, un champion de l’apocalypse ! Du coup, pour les islamistes, l’ennemi principal n’est plus le sionisme juif, mais bien le sionisme chrétien, avec à sa tête l’Antéchrist suprême.
Une partie non-négligeable de la planète est en plein délire, non ? C’est très dangereux. Cela participe à la réduction du monde à des catégories en conflit, musulmans contre juifs-chrétiens, chiites contre sunnites, croyants contre non-croyants. Un cycle de guerres qui ne peut s’achever que... par la destruction de l’autre.
(1)Ennemi du Christ qui, selon l’Apocalypse, viendra prêcher une religion hostile à la sienne un peu avant la fin du monde.
Jean-Pierre Filiu
Historien, Jean-Pierre Filiu est professeur à Sciences-Po, chaire Moyen-Orient-Méditerranée. Il est l’auteur de « Mitterrand et la Palestine » et des « Frontières du jihad » chez Fayard. Il publiera prochainement chez le même éditeur « l’Apocalypse dans l’islam » |