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| Dimanche 8 Février 2004 Ce rapport de la fédération internationale des ligues de droits de l'homme (FIDH), que TelQuel présente en exclusivité, va déranger. Moins par son contenu, d'ailleurs, que par le simple fait qu'il existe. Car ce qu'il affirme dans les grandes lignes (le retour de la torture, des enlèvements, des disparitionsŠ) n'est pas inconnu des Marocains. Depuis que la "lutte contre le terrorisme" a commencé chez nous (au moins un an avant le 16 mai 2003), et grâce à de multiples bribes d'information publiées dans la presseŠ "on sait". La nouveauté, c'est que tout cela n'est plus sous la forme d'informations éparses, parfois contradictoires et présentées de manières diversement crédibles. La FIDH a fait un vrai travail d'enquête et de recoupement. Ses envoyés, des hommes et une femme, au-dessus de tout soupçon, ont rencontré des dizaines de personnes : victimes, familles de victimes, journalistes, militants des droits de l'homme mais aussi avocats, procureurs, ministres (dont celui de la Justice et celui des Droits de l'homme). Le résultat de leur enquête va bientôt circuler dans nombre d'instances internationales. Le blanc-seing américain (d'autant plus que leurs agents participent à certains interrogatoires à Témara) suffira-t-il pour passer outre le désastreux "retour d'image" que ce rapport ne manquera pas d'occasionner au royaume ? Espérons que non. Si la lutte contre le terrorisme est légitime, si le danger intégriste au Maroc est réel, les méthodes pratiquées par nos forces de sécurité ne sont pas acceptables, ni excusables. De plus, elles sont totalement improductives (lire en page 4). Après ce qu'on leur a réservé, ceux parmi les interpellés qui n'étaient pas encore arrivés au stade terroriste sont aujourd'hui mûrs. Une bombe à retardement sommeille dans nos prisons. Quant aux vrais terroristes, les enlèvements et la torture de leurs "frères en islamisme"Š ne font que les conforter dans l'idée que le système est injuste, et qu'il faut l'abattre. Jusqu'à quand resterons-nous piégés dans cette spirale infernale ? A.R.B Arrestations ou enlèvements ? Arrêter des suspects, d'accord. Mais pourquoi leur bander les yeux et mentir à leurs familles sur leur destination ? € Le mercredi 18 septembre 2002 à 6h30 du matin, Abderrezak Faouzi a été arrêté au port de Casablanca. (Il raconte) : "Quatre personnes en civil me sont tombées dessus et m¹ont conduit vers une voiture en me déclarant qu¹ils étaient des agents de sécurité et qu¹ils avaient besoin de moi pour seulement quelques minutes. Étant monté dans une voiture banalisée, on m¹a mis alors des menottes et une fois qu¹on a pris l¹autoroute de Rabat, on m¹a bandé les yeux". € (Le 6 août 2002 vers 21h00), Salah Zarli se trouvait (Š) sur un parking à proximité de son domicile à Casablanca. "Des hommes taillés en armoires à glace m¹ont entouré, lorsque j¹ai essayé de comprendre, l¹un d¹eux a sorti des menottes et a enserré mes poignets. Essayant de poser une question, j'ai reçu un coup de poing sur le visage, puis on m'a jeté dans une voiture sous la menace d¹un revolver. Les insultes ont commencé à pleuvoir et quelqu¹un m¹a bandé les yeux". € Mohamed Chtoubi a été arrêté le 29 septembre 2002 à Salé. Selon son récit et celui que nous a fait sa s¦ur, il sortait de sa boutique lorsqu¹il fut coincé par un grand nombre de policiers en civil qui ont menacé de tirer sur lui. "(Š) Lorsqu¹ils m¹ont jeté dans la voiture, ils ont appelé leurs supérieurs pour leur annoncer qu¹ils détenaient "la commande". Rendez-vous fut pris à l¹aéroport de Salé d¹où je fus transféré dans une autre voiture avec d¹autres individus qui m¹ont tout de suite menotté et bandé les yeux (Š)". € (Nous sommes le vendredi 20 septembre 2002 vers 23h00 (Š) quand) les policiers emmènent Abdelkebir Ktoubi en assurant à sa famille que leur proche "a une affaire en cours et qu'il sera de retour le lendemain". (Š) Le lendemain, (sa famille) fait en vain le tour des commissariats à sa recherche. Le surlendemain, d'autres policiers reviennent (Š). "Le plus curieux, rapportent nos témoins, c¹est que les policiers nous ont demandé quelles étaient les personnes qui étaient venues chercher Abdelkebir l¹avant veille, si le véhicule utilisé était vraiment celui de la police et se sont étonnés que ces "policiers" n'aient pas montré leurs cartes professionnelles". La famille se demande si elle a affaire à deux services différents de sécurité ou s'il s'agit d'un stratagème pour lui faire croire que la police n'a rien à voir avec l'enlèvement. Abdelkebir Ktoubi racontera plus tard (Š) : "On m¹a embarqué dans une Fiat, bandé les yeux, nous avons roulé très peu pour encore changer de voiture. (Š) Ils m¹ont alors demandé si je ne voulais pas aller avec eux à Marrakech, ce qui était une manière de me tromper sur ma destination finale (qui, en fait, comme je le saurais plus tard, était le siège de la DST à Témara). Lorsqu¹on s¹est arrêté à une station pour prendre de l¹essence, on m¹a couvert la tête pour faire croire que je dormais". Dans le secret de Témara De nombreux témoignages attestent, de manière irréfutable, de l'existence d'une certaine annexe de la DST Tous les témoignages concordent donc pour signaler l'existence de ce centre de détention secret qui doit être situé à l'intérieur même ou à proximité du nouveau siège de la DST à Témara. Avant de fonctionner depuis deux ans, pour détenir au secret des militants islamistes ou présumés terroristes, il aurait aussi été utilisé entre le milieu des années 80 et le début des années 90, comme l'ont publiquement affirmé deux témoins qui y avaient également été illégalement détenus des années durant à cette époque (témoignages de Mohamed Mossadek Ben Khadra et de Khadija Hamed, publiés dans Al Ittihad Al Ichtiraki en avril et juin 2000). Outre Témara, d'autres lieux de détention et d'interrogatoire auraient été établis dans des fermes et d'autres locaux après des aménagements sommaires, comme, selon certaines informations, à Tit Mellil, dans la banlieue de Casablanca. Interrogatoires sous la torture Tabassages en règle, viols et/ou menaces de viol sur la famille, brûlures de cigarettes, falaqaŠ Toute la panoplie des années noires est de nouveau en usage € La détention au secret est systématiquement associée à la torture et aux mauvais traitements. Des cas de viols sont signalés. Ainsi Abdelghani Bentaous a déclaré avoir été violé trois fois. Abdelmjid Raïs a déclaré avoir été violé avec une bouteille et brûlé avec des cigarettes. D¹autres détenus déclarent avoir été brûlés avec des cigarettes et suspendus pendant des heures ou soumis à la torture de l¹eau ingurgitée de force. € Plusieurs détenus qui ont refusé de signer les procès verbaux d¹interrogatoire ont finalement signé sous l¹effet de la torture. C¹est par exemple ce que déclarent Abdelghani Bentaous et Atchane à leurs avocats et au juge. € Abderrezak Fawzi a été maintenu, depuis son arrestation le 18 septembre 2002, dans une cellule individuelle sans fenêtre. Seuls un matelas en mousse et une couverture vétustes sont jetés à terre. Les yeux bandés et menotté, il est "cuisiné". "Cet interrogatoire à Témara, écrit-il, était mené à coups de poing, de pieds, d¹humiliation et d¹injures et ponctué de brûlures de cigarettes sur mes mains. Ces pratiques bi-quotidiennes ont provoqué chez moi des souffrances physiques et morales dont je garde encore les traces évidentes sans parler des cauchemars et de l¹absence de sommeil". € (Témoignage de Abdallah Meski, interpellé le 15 juillet 2002) : "Au commissariat de Ben Msik, je suis resté de midi et demi à 18h00 . J'y ai subi un interrogatoire normal portant sur mes activités à l¹étranger [Meski vit en Arabie Saoudite]. Les policiers rendaient compte au téléphone de cet interrogatoire au fur et à mesure qu¹il se déroulait. Remis dans un véhicule, on me bande les yeux... Là, on m¹interroge sur mes engagements, mes voyages par exemple en Syrie et si j¹y connaissais des Marocains (Š). Comme je n¹avais rien à dire, on a commencé à me battre à l¹aide d¹une barre de fer, on m¹a menacé de viol et de violer ma femme". (Š) l (Témoignage de Salah Zarli, interpellé le 6 août 2002) : "Š On m¹a emmené au secret à Témara où j¹ai subi plusieurs interrogatoires avec des méthodes épouvantables. Puisque "je ne devais plus voir le soleil, selon eux, dit Salah Zarli, j¹ai reconnu m'être rendu en Afghanistan. Ils m¹ont alors demandé de travailler avec eux pour mieux connaître les Afghans surtout lesMarocains afghans et les islamistes à Milan où je travaillais à l¹Institut Islamique. Quatre jours après, ils m¹ont laissé partir en me demandant de les informer. (Š) Le 3 septembre 2002, quatre individus m¹ont accompagné chez moi, ont tout fouillé et ont emporté tous mes papiers. (Š) De nouveau, ils m¹ont emmené à Témara où ils m¹ont gardé un mois et demi enfermé dans une cellule individuelle que je ne quittais que pour être interrogé durant 16 heures de suite, interrogatoire qui dirait à 8h du matin jusqu¹à 3h du matin. Tabassage sur tout le corps, mise à nu, insultes, crachats, menaces et j¹en passeŠ Tout cela sans voir les visages de mes tortionnaires". € "ŠMenotté et les yeux bandés, j¹ai été emmené à la salle de tortures où on m¹a fait agenouiller et mis les bras au dessus de la tête pour me maintenir ainsi durant le long interrogatoire qui a suivi. À chaque fois que j¹hésitais ou bégayais ou me trompais, j¹étais battu à l¹aide d¹un fil électrique tressé. Les coups portaient sur la tête, le dos, la plante des pieds, les fesses, les cuisses, accompagnés de gifles et de coups de poings sur le visage, ce qui a provoqué une surdité de l¹oreille gauche. Un médecin est alors venu me voir et m¹a prescrit des médicaments. Lorsque j¹eus rejoint la salle de torture, l¹un des tortionnaires a déchiré ma chemise devant mon jeune frère, lequel poussait des hurlements, alors que je l¹entendais sans le voir puisque j¹avais toujours les yeux bandés. On me conduisit à une salle de tortures, où je passai la première nuit sans dormir parce qu¹on m¹interrogeait presque sans interruption" (Kamal Chtoubi). € La famille de Mohamed Chtoubi affirme qu'il a été violé à l'aide d'une bouteille et a tenu à nous dire qu'on lui a refusé des soins à la prison de Oukacha alors qu'il n'arrivait plus à s'asseoir, ce qu'elle a constaté lors de son procès. Le chantage constant à l'égard de Mohamed Chtoubi était : "Reconnais les faits et ton frère sera relâché". "Le jour où je l'ai vu, raconte sa s¦ur, il avait le nez et la bouche déformés par les coups". "La perversité qu¹ils rajoutaient au fur et à mesure que se prolongeait ce cauchemar, relate Mohamed Chtoubi, c¹est qu¹ils menaçaient de violer ma mère, mon épouse et mes s¦urs sous mes yeux. Ils n¹oubliaient cependant pas la torture physique puisqu¹ils utilisaient l¹électricité, me suspendaient, m¹étouffaient à l¹aide de chiffons mouillésŠ On m¹a abandonné parce que mon état s¹est gravement détérioré et que je passais des nuits entières à hurler à la suite de cauchemars horribles (Š) Le plus difficile, c¹était d¹abord la peur d¹être violé, acte dont ils brandissaient constamment la menace, et les hurlements de ceux qu¹on torturait (Š) Au bout de 40 jours de ce régime, je ne savais plus où j¹en étais, ni ce que je disais, ni ce que je faisais Š Un jour du mois de Ramadan (novembre 2002) j¹ai retiré l¹enveloppe de mon matelas pour la transformer en corde, que j¹ai accroché à la fenêtre pour me pendre Š Ce sont mes râles qui ont fait venir les gardiens. Le médecin qu¹on m¹a emmené voir les yeux bandés, leur a dit que mon état d¹hypotension pouvait entraîner de graves conséquences". C¹est alors que les chefs de la prison le convoquent pour dire à Mohamed Chtoubi que toute autre tentative de sa part lui coûterait la vie et qu¹il serait "enterré dans la forêt toute proche sans que quiconque ne sache le sort qui lui a été réservé". Trois ou quatre jours après, de nouveaux tortionnaires prirent la relève avec les mêmes méthodes. (Š) "Le 14 septembre 2002, des gardiens viennent me prendre, menotté et les yeux bandés, pour me jeter dans une voiture (Š) Arrivés à destination, la même voix qui m¹avait interrogé la toute première fois me déclare que si je ne voulais pas retourner d¹où je venais, je n¹avais qu¹à signer les documents qu¹on allait me présenter. Contraint et forcé, j'ai signé Š" € Abderrahman Majdoubi, arrêté à Tanger dans la nuit du 2 juillet 2002, parle d¹un lieu où il a été introduit dès le deuxième jour de son arrestation en présence de cinq individus "dont certains m¹interrogeaient et d¹autres me frappaient. L¹un d¹eux utilisait la tranche d¹un hachoir pour me frapper et un autre un tuyau en métal recouvert de caoutchouc pour taper sur mes genoux (Š) Puis j¹ai été tiré et traîné par terre pour être emmené dans une autre cellule où un tortionnaire me frappait le visage avec ses brodequins alors que son complice m¹interrogeait (Š)". Un des tortionnaires promet à Majdoubi qu¹il ne sortira de ce lieu que réduit à quelques kilos. Morts suspectes Outre la cas, connu, de Moul Sebbat, deux autres interpellés sont morts dans des circonstances troublantes. 1. Abdelhak Bentassir dit "Moul Sebbat" Agé de 30 ans, (Š) personnage solide, "c¹est lui qui déchargeait seul sur son dos sa marchandise à la boutique, il n¹a jamais été malade, ni pris de médicaments" dit l¹une de ses s¦urs. Plutôt que de nous voir débarquer chez elle, la famille de Abdelhak a préféré nous rencontrer dans un café de Fès, sous l'¦il vigilant d'un "civil" venu s'installer ostensiblement à la table à côté pour lire son journal. (Š) Le 21 mai 2003, un nombre important de policiers en civil et en uniforme s¹introduisent chez Abdelhak Bentassir, vers 18h45, et l¹embarquent sans mandat. Les 26 et 27 mai, son épouse est convoquée au poste de police pour s'entendre dire que son mari est en fuite. Un numéro de téléphone lui est même remis pour appeler au cas où elle aurait du nouveau. Le 28 mai, une voisine lui apprend qu¹elle vient d¹entendre à la télévision la nouvelle de la mort de Abdelhak aux infos de 13h00. De nouveau, les s¦urs et l'épouse font le tour des commissariats et apprennent qu¹elles doivent se rendre à l¹hôpital Ibn Rochd à Casablanca. Là, on les dirige vers une pièce où se trouve une caisse, l¹odeur est épouvantable, et devient franchement insupportable lorsqu¹on découvre le visage et le haut du corps jusqu¹aux aisselles du cadavre. C¹est un amas de chair décomposée noire, dit la s¦ur qui l¹a identifié, où apparaissent des touffes de cheveux et de barbe. Est-ce bien lui ? Son beau-père et sa femme sont incapables de l¹identifier. Mais sa s¦ur remarque les deux incisives cariées de Abdelhak et l¹authentifie (Š). Une source informée, qui a eu connaissance du rapport d¹autopsie, nous déclare que "la mort de Moul Sebbat est plus le fait d¹une violence incontrôlée que de tortures classiques". (Š) Une autopsie a été pratiquée sur réquisition du parquet par quatre médecins légistes qui ont conclu à une mort naturelle, due à des problèmes du c¦ur et du foie. Ils ont constaté des ecchymoses, qui seraient dues à la résistance que l¹intéressé a opposée lors de son arrestation. Mais, selon les autorités, elles auraient été superficielles, et sans lien avec le décès. 2. Mohamed Bounit Le 17 juillet 2003, 5 personnes se présentent comme des policiers au domicile de Mohamed Bounit à Taroudant, enseignant, docteur en philosophie et auteur de deux livres sur l¹islam. Leur chef entreprend de mener un interrogatoire sur un article paru sur Internet et repris par un journal suédois dont Bounit est l¹auteur (Š). Selon sa s¦ur Naïma, cet interrogatoire n¹a pas duré longtemps (Š). Dans la soirée, le policier le rappelle à plusieurs reprises pour discuter du livre de Bounit qu¹il considère comme un appel au Jihad (Š). Le 21 juin 2003, les policiers reviennent et embarquent Mohamed Bounit. Sa famille a essayé de le rejoindre au commissariat où, leur a t-on dit, une équipe était venue spécialement de Rabat à Agadir pour l¹interroger. (Š) Le 24 juin 2003, les policiers reviennent convoquer sa famille pour identifier son cadavre. Son crâne, selon sa famille, était fracassé. D'après les autorités, Mohamed Bounit serait décédé en se jetant de sa voiture, alors que des policiers "inexpérimentés" l'emmenaient vers Casablanca. "Pris de panique", ils auraient jeté le corps dans une rue de Marrakech. Le 21 juillet, le ministre de la Justice confirme cette thèse à une délégation de l'OMDH et de l'AMDH et annonce l'ouverture d'une instruction. Fin décembre 2003, la presse marocaine annonce la désignation d'un juge d'instruction et l'inculpation de trois policiers. 3. Hassan Dardari Parti en Afghanistan pour s'y installer avec sa famille avant les attentats du 11 septembre 2001, il quitte ce pays après l'invasion américaine, est arrêté et détenu durant un mois en Iran et arrive au Maroc le 7 juillet 2002. Interpellé à la gare de Tanger, Hassan Dardari est emmené en voiture jusqu'à Rabat, où on lui bande les yeux à l'approche de la ville, avant de l'emmener au centre de Témara. Il affirmera plus tard qu'il a été interrogé durant un mois, tortures à l'appui, les questions portant sur l'organisation Al Qaïda et les Marocains présents en Afghanistan, des centaines de photos de personnes lui sont notamment présentées afin qu'il procède à leur identification (Š). Hassan Dardari affirme aussi avoir été interrogé par des enquêteurs étrangers "très polis" qu'il pense être américains, à propos de l'organisation et des structures d'Al Qaïda. (Š) Relâché fin décembre 2002, il regagne le quartier qu'il habite à la périphérie de Kénitra. Le 14 mai, alors qu'il revient de la prière de l'Asr, plusieurs témoins oculaires assistent à sa mort : une voiture tous feux éteints le renverse avant qu'un second véhicule ne lui écrase la tête. Instruction bâclée, justice partiale Une fois déférés à la justice, quasiment tous les droits des inculpés sont violés Il apparaît de manière incontestable que les droits à un procès équitable des personnes interpellées en lien avec les évènements du 16 mai, tels que garantis par la législation marocaine, ont été violés de manière quasi-systématique (Š). Les procédures d'instruction qui duraient antérieurement de nombreux mois - un an pour l'affaire Fikri - se sont brutalement accélérées à la suite du 16 mai. En quelques semaines, les inculpés, qui encouraient de très lourdes peines, sont renvoyés devant la chambre criminelle après une instruction particulièrement sommaire, le juge cherchant seulement à faire confirmer les aveux obtenus par les policiers. (Š) Au Parquet général où des mis en cause ont souvent été conduits les yeux bandés, croyant ainsi qu¹ils étaient encore dans les locaux de la police, les droits garantis par l¹article 76 du Code marocain de procédure pénale (CPP) n'ont été, de l'avis unanime des avocats rencontrés, presque jamais respectés. Cet article garantit le droit à désigner un avocat, sa présence lors de cette première audition, le droit à un examen médical si la personne déclare avoir été maltraitée et enfin la rédaction d'un procès-verbal. (Š) Soumis apparemment à une obligation immédiate de résultat, les juges d'instruction ont d'évidence pris de grandes largesses avec les dispositions de la législation marocaine : "l'instruction s'est déroulée en effet dans des conditions aberrantes, souvent après minuit et même à 3h ou 4h du matin" dit un avocat, les inculpés attendant pendant des heures dans le fourgon, où on leur donne parfois à boire. Quant à l¹interrogatoire lui-même, il se déroule selon un avocat d¹après un questionnaire pratiquement pré-établi, l¹inculpé devant répondre à des questions précises. "Ne me parlez de rien qui soit en dehors de ce dossier", a dit le Président de la Cour à un accusé qui voulait s¹expliquer. Les accusations n'étaient parfois étayées que par une dénonciation ou une citation d¹un tiers ou d¹un autre accusé, le plus souvent à la suite de mauvais traitements ou de torture. Les dossiers comprenaient rarement des pièces attestant de la possession d¹armes ou d¹explosifs ou encore d¹une participation à des associations interdites. (Š) D¹après les avocats rencontrés tant à Casablanca qu¹à Rabat, les procès-verbaux rédigés par les juges d¹instruction durant la phase d'instruction préliminaire étaient basés essentiellement ou exclusivement sur les procès verbaux de la DST, les juges n¹acceptant pas leur remise en cause ou obligeant certains inculpés à les signer sans leur permettre d'en prendre connaissance. Il en a été ainsi, par exemple, pour Larbi Dakik, client de Me Idrissi, qui a dû signer sur la marge du procès-verbal sans pouvoir le lire. (Š) Ce sont donc des avocats débutants, peu expérimentés ou non motivés, qui auraient été désignés, parfois dans une urgence qui n'a guère permis d'assurer une défense digne de ce nom. Certains avocats qui venaient tout juste d'être désignés, nous ont affirmé les familles à de nombreuses reprises, ont rencontré les inculpés qu'ils étaient censés défendre 48 heures seulement avant le procès où ils jouaient leur tête. Certains de ces avocats, désignés, pour ce qu'il nous a été donné de constater, assuraient un service minimum. Parfois, ils étaient aussi convaincus que l'accusation de la nécessité d'une ferme répression des "actes terroristes", ou s'en remettaient à la sagesse de la Cour. Quant aux avocats déterminés à jouer pleinement leur rôle, ils ont fréquemment été menacés par des Présidents, brandissant à tout bout de champ le respect dû à la Cour. De même, les avocats qui se retiraient pour protester contre la violation des droits de la défense étaient immédiatement remplacés. Terminus : la prison Les enquêteurs de la FIDH ont visité les cellules et le parloir de Oukacha, mais on ne les a pas laissés rencontrer les prisonniers € Les visiteurs arrivent à la prison de Oukacha à 11 h du matin, ils n¹entrent dans la cour de la prison qu¹à 15 h et ne sont dans le couloir de la visite qu¹à 17 h et ce, pour 20 minutes. Arrivés dans le vaste couloir en sous-sol qui mène au parloir, le brouhaha d¹une manifestation envahit l¹espace et plus on se rapproche, plus le brouhaha grandit. On pénètre ce qui ressemble plus à une antre plus qu¹à une salle, où une faible lampe jette une lumière blafarde sur des êtres accrochés à des grillages, qui hurlent comme des sourds. Le 18 juillet 2003, il y faisait une chaleur d¹étuve et l¹odeur de fauve y était repoussante. Des gardiens stoïques font le va et vient dans le couloir qui sépare les grilles. D¹un côté les détenus, de l¹autre les familles. Deux hordes hurlantes essayent de communiquer (Š) € (Au cours de notre visite à la prison de Oukacha, à Casablanca), nous avons pu voir des cellules vides, de 2,50 m sur 1,50 m avec un coin toilettes isolé et une petite fenêtre à ras de plafond, peintes de frais et passées au détergent dont l¹odeur nous a pris à la gorge. Ces cellules, selon le directeur de la prison, devaient accueillir les 31 condamnés du groupe Youssef Fikri. Mais lorsque nous avons demandé à rencontrer certains d¹entre eux, le directeur de Oukacha nous a affirmé que ces derniers avaient été transférés à Kénitra. En fait, en quittant la prison, nous avons rencontré certaines familles de ces condamnés dont c¹était le jour de visite et qui nous ont affirmé qu¹elles avaient pu les voir. (Š) Les délégations de la FIDH qui se sont rendues au royaume ont été conduites par quatre personnalités connues pour leur engagement en matière des droits de l¹homme. Deux personnalités émergent particulièrement du lot : Patrick Baudouin, ancien président (et actuel président d¹honneur) de la Fédération et K.B © 2003 TelQuel Magazine. Maroc. Tous droits résérvés |