la lutte "anti-terroriste" au Maroc


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Vieux 13/02/2004, 20h19
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Par défaut la lutte "anti-terroriste" au Maroc



Dimanche 8 Février 2004

Ce rapport de la fédération internationale des ligues de droits de
l'homme
(FIDH), que TelQuel présente en exclusivité, va déranger. Moins par son
contenu, d'ailleurs, que par le simple fait qu'il existe. Car ce qu'il
affirme dans les grandes lignes (le retour de la torture, des
enlèvements,
des disparitionsŠ) n'est pas inconnu des Marocains. Depuis que la
"lutte
contre le terrorisme" a commencé chez nous (au moins un an avant le 16
mai
2003), et grâce à de multiples bribes d'information publiées dans la
presseŠ
"on sait". La nouveauté, c'est que tout cela n'est plus sous la forme
d'informations éparses, parfois contradictoires et présentées de
manières
diversement crédibles. La FIDH a fait un vrai travail d'enquête et de
recoupement. Ses envoyés, des hommes et une femme, au-dessus de tout
soupçon, ont rencontré des dizaines de personnes : victimes, familles
de
victimes, journalistes, militants des droits de l'homme mais aussi
avocats,
procureurs, ministres (dont celui de la Justice et celui des Droits de
l'homme). Le résultat de leur enquête va bientôt circuler dans nombre
d'instances internationales. Le blanc-seing américain (d'autant plus
que
leurs agents participent à certains interrogatoires à Témara)
suffira-t-il
pour passer outre le désastreux "retour d'image" que ce rapport ne
manquera
pas d'occasionner au royaume ?
Espérons que non. Si la lutte contre le terrorisme est légitime, si le
danger intégriste au Maroc est réel, les méthodes pratiquées par nos
forces
de sécurité ne sont pas acceptables, ni excusables. De plus, elles sont
totalement improductives (lire en page 4). Après ce qu'on leur a
réservé,
ceux parmi les interpellés qui n'étaient pas encore arrivés au stade
terroriste sont aujourd'hui mûrs. Une bombe à retardement sommeille
dans nos
prisons. Quant aux vrais terroristes, les enlèvements et la torture de
leurs
"frères en islamisme"Š ne font que les conforter dans l'idée que le
système
est injuste, et qu'il faut l'abattre. Jusqu'à quand resterons-nous
piégés
dans cette spirale infernale ?

A.R.B


Arrestations ou enlèvements ?

Arrêter des suspects, d'accord. Mais pourquoi leur bander les yeux et
mentir
à leurs familles sur leur destination ?


€ Le mercredi 18 septembre 2002 à 6h30 du matin, Abderrezak Faouzi a
été
arrêté au port de Casablanca. (Il raconte) : "Quatre personnes en civil
me
sont tombées dessus et m¹ont conduit vers une voiture en me déclarant
qu¹ils
étaient des agents de sécurité et qu¹ils avaient besoin de moi pour
seulement quelques minutes. Étant monté dans une voiture banalisée, on
m¹a
mis alors des menottes et une fois qu¹on a pris l¹autoroute de Rabat,
on m¹a
bandé les yeux".

€ (Le 6 août 2002 vers 21h00), Salah Zarli se trouvait (Š) sur un
parking à
proximité de son domicile à Casablanca. "Des hommes taillés en armoires
à
glace m¹ont entouré, lorsque j¹ai essayé de comprendre, l¹un d¹eux a
sorti
des menottes et a enserré mes poignets. Essayant de poser une question,
j'ai
reçu un coup de poing sur le visage, puis on m'a jeté dans une voiture
sous
la menace d¹un revolver. Les insultes ont commencé à pleuvoir et
quelqu¹un
m¹a bandé les yeux".

€ Mohamed Chtoubi a été arrêté le 29 septembre 2002 à Salé. Selon son
récit
et celui que nous a fait sa s¦ur, il sortait de sa boutique lorsqu¹il
fut
coincé par un grand nombre de policiers en civil qui ont menacé de
tirer sur
lui. "(Š) Lorsqu¹ils m¹ont jeté dans la voiture, ils ont appelé leurs
supérieurs pour leur annoncer qu¹ils détenaient "la commande".
Rendez-vous
fut pris à l¹aéroport de Salé d¹où je fus transféré dans une autre
voiture
avec d¹autres individus qui m¹ont tout de suite menotté et bandé les
yeux
(Š)".

€ (Nous sommes le vendredi 20 septembre 2002 vers 23h00 (Š) quand) les
policiers emmènent Abdelkebir Ktoubi en assurant à sa famille que leur
proche "a une affaire en cours et qu'il sera de retour le lendemain".
(Š) Le
lendemain, (sa famille) fait en vain le tour des commissariats à sa
recherche. Le surlendemain, d'autres policiers reviennent (Š). "Le plus
curieux, rapportent nos témoins, c¹est que les policiers nous ont
demandé
quelles étaient les personnes qui étaient venues chercher Abdelkebir
l¹avant
veille, si le véhicule utilisé était vraiment celui de la police et se
sont
étonnés que ces "policiers" n'aient pas montré leurs cartes
professionnelles". La famille se demande si elle a affaire à deux
services
différents de sécurité ou s'il s'agit d'un stratagème pour lui faire
croire
que la police n'a rien à voir avec l'enlèvement. Abdelkebir Ktoubi
racontera
plus tard (Š) : "On m¹a embarqué dans une Fiat, bandé les yeux, nous
avons
roulé très peu pour encore changer de voiture. (Š) Ils m¹ont alors
demandé
si je ne voulais pas aller avec eux à Marrakech, ce qui était une
manière de
me tromper sur ma destination finale (qui, en fait, comme je le saurais
plus
tard, était le siège de la DST à Témara). Lorsqu¹on s¹est arrêté à une
station pour prendre de l¹essence, on m¹a couvert la tête pour faire
croire
que je dormais".


Dans le secret de Témara

De nombreux témoignages attestent, de manière irréfutable, de
l'existence
d'une certaine annexe de la DST


Tous les témoignages concordent donc pour signaler l'existence de ce
centre
de détention secret qui doit être situé à l'intérieur même ou à
proximité du
nouveau siège de la DST à Témara. Avant de fonctionner depuis deux ans,
pour
détenir au secret des militants islamistes ou présumés terroristes, il
aurait aussi été utilisé entre le milieu des années 80 et le début des
années 90, comme l'ont publiquement affirmé deux témoins qui y avaient
également été illégalement détenus des années durant à cette époque
(témoignages de Mohamed Mossadek Ben Khadra et de Khadija Hamed,
publiés
dans Al Ittihad Al Ichtiraki en avril et juin 2000). Outre Témara,
d'autres
lieux de détention et d'interrogatoire auraient été établis dans des
fermes
et d'autres locaux après des aménagements sommaires, comme, selon
certaines
informations, à Tit Mellil, dans la banlieue de Casablanca.


Interrogatoires sous la torture

Tabassages en règle, viols et/ou menaces de viol sur la famille,
brûlures de
cigarettes, falaqaŠ Toute la panoplie des années noires est de nouveau
en
usage


€ La détention au secret est systématiquement associée à la torture et
aux
mauvais traitements. Des cas de viols sont signalés. Ainsi Abdelghani
Bentaous a déclaré avoir été violé trois fois. Abdelmjid Raïs a déclaré
avoir été violé avec une bouteille et brûlé avec des cigarettes.
D¹autres
détenus déclarent avoir été brûlés avec des cigarettes et suspendus
pendant
des heures ou soumis à la torture de l¹eau ingurgitée de force.

€ Plusieurs détenus qui ont refusé de signer les procès verbaux
d¹interrogatoire ont finalement signé sous l¹effet de la torture. C¹est
par
exemple ce que déclarent Abdelghani Bentaous et Atchane à leurs avocats
et
au juge.

€ Abderrezak Fawzi a été maintenu, depuis son arrestation le 18
septembre
2002, dans une cellule individuelle sans fenêtre. Seuls un matelas en
mousse
et une couverture vétustes sont jetés à terre. Les yeux bandés et
menotté,
il est "cuisiné". "Cet interrogatoire à Témara, écrit-il, était mené à
coups
de poing, de pieds, d¹humiliation et d¹injures et ponctué de brûlures
de
cigarettes sur mes mains. Ces pratiques bi-quotidiennes ont provoqué
chez
moi des souffrances physiques et morales dont je garde encore les
traces
évidentes sans parler des cauchemars et de l¹absence de sommeil".

€ (Témoignage de Abdallah Meski, interpellé le 15 juillet 2002) : "Au
commissariat de Ben Msik, je suis resté de midi et demi à 18h00 . J'y
ai
subi un interrogatoire normal portant sur mes activités à l¹étranger
[Meski
vit en Arabie Saoudite]. Les policiers rendaient compte au téléphone de
cet
interrogatoire au fur et à mesure qu¹il se déroulait. Remis dans un
véhicule, on me bande les yeux... Là, on m¹interroge sur mes
engagements,
mes voyages par exemple en Syrie et si j¹y connaissais des Marocains
(Š).
Comme je n¹avais rien à dire, on a commencé à me battre à l¹aide d¹une
barre
de fer, on m¹a menacé de viol et de violer ma femme". (Š)
l (Témoignage de Salah Zarli, interpellé le 6 août 2002) : "Š On m¹a
emmené
au secret à Témara où j¹ai subi plusieurs interrogatoires avec des
méthodes
épouvantables. Puisque "je ne devais plus voir le soleil, selon eux,
dit
Salah Zarli, j¹ai reconnu m'être rendu en Afghanistan. Ils m¹ont alors
demandé de travailler avec eux pour mieux connaître les Afghans surtout
lesMarocains afghans et les islamistes à Milan où je travaillais à
l¹Institut Islamique. Quatre jours après, ils m¹ont laissé partir en me
demandant de les informer. (Š) Le 3 septembre 2002, quatre individus
m¹ont
accompagné chez moi, ont tout fouillé et ont emporté tous mes papiers.
(Š)
De nouveau, ils m¹ont emmené à Témara où ils m¹ont gardé un mois et
demi
enfermé dans une cellule individuelle que je ne quittais que pour être
interrogé durant 16 heures de suite, interrogatoire qui dirait à 8h du
matin
jusqu¹à 3h du matin. Tabassage sur tout le corps, mise à nu, insultes,
crachats, menaces et j¹en passeŠ Tout cela sans voir les visages de mes
tortionnaires".

€ "ŠMenotté et les yeux bandés, j¹ai été emmené à la salle de tortures
où on
m¹a fait agenouiller et mis les bras au dessus de la tête pour me
maintenir
ainsi durant le long interrogatoire qui a suivi. À chaque fois que
j¹hésitais ou bégayais ou me trompais, j¹étais battu à l¹aide d¹un fil
électrique tressé. Les coups portaient sur la tête, le dos, la plante
des
pieds, les fesses, les cuisses, accompagnés de gifles et de coups de
poings
sur le visage, ce qui a provoqué une surdité de l¹oreille gauche. Un
médecin
est alors venu me voir et m¹a prescrit des médicaments. Lorsque j¹eus
rejoint la salle de torture, l¹un des tortionnaires a déchiré ma
chemise
devant mon jeune frère, lequel poussait des hurlements, alors que je
l¹entendais sans le voir puisque j¹avais toujours les yeux bandés. On
me
conduisit à une salle de tortures, où je passai la première nuit sans
dormir
parce qu¹on m¹interrogeait presque sans interruption" (Kamal Chtoubi).

€ La famille de Mohamed Chtoubi affirme qu'il a été violé à l'aide
d'une
bouteille et a tenu à nous dire qu'on lui a refusé des soins à la
prison de
Oukacha alors qu'il n'arrivait plus à s'asseoir, ce qu'elle a constaté
lors
de son procès. Le chantage constant à l'égard de Mohamed Chtoubi était
:
"Reconnais les faits et ton frère sera relâché". "Le jour où je l'ai
vu,
raconte sa s¦ur, il avait le nez et la bouche déformés par les coups".
"La
perversité qu¹ils rajoutaient au fur et à mesure que se prolongeait ce
cauchemar, relate Mohamed Chtoubi, c¹est qu¹ils menaçaient de violer ma
mère, mon épouse et mes s¦urs sous mes yeux. Ils n¹oubliaient cependant
pas
la torture physique puisqu¹ils utilisaient l¹électricité, me
suspendaient,
m¹étouffaient à l¹aide de chiffons mouillésŠ On m¹a abandonné parce que
mon
état s¹est gravement détérioré et que je passais des nuits entières à
hurler
à la suite de cauchemars horribles (Š) Le plus difficile, c¹était
d¹abord la
peur d¹être violé, acte dont ils brandissaient constamment la menace,
et les
hurlements de ceux qu¹on torturait (Š) Au bout de 40 jours de ce
régime, je
ne savais plus où j¹en étais, ni ce que je disais, ni ce que je faisais
Š Un
jour du mois de Ramadan (novembre 2002) j¹ai retiré l¹enveloppe de mon
matelas pour la transformer en corde, que j¹ai accroché à la fenêtre
pour me
pendre Š Ce sont mes râles qui ont fait venir les gardiens. Le médecin
qu¹on
m¹a emmené voir les yeux bandés, leur a dit que mon état d¹hypotension
pouvait entraîner de graves conséquences". C¹est alors que les chefs de
la
prison le convoquent pour dire à Mohamed Chtoubi que toute autre
tentative
de sa part lui coûterait la vie et qu¹il serait "enterré dans la forêt
toute
proche sans que quiconque ne sache le sort qui lui a été réservé".
Trois ou
quatre jours après, de nouveaux tortionnaires prirent la relève avec
les
mêmes méthodes. (Š) "Le 14 septembre 2002, des gardiens viennent me
prendre,
menotté et les yeux bandés, pour me jeter dans une voiture (Š) Arrivés
à
destination, la même voix qui m¹avait interrogé la toute première fois
me
déclare que si je ne voulais pas retourner d¹où je venais, je n¹avais
qu¹à
signer les documents qu¹on allait me présenter. Contraint et forcé,
j'ai
signé Š"

€ Abderrahman Majdoubi, arrêté à Tanger dans la nuit du 2 juillet 2002,
parle d¹un lieu où il a été introduit dès le deuxième jour de son
arrestation en présence de cinq individus "dont certains
m¹interrogeaient et
d¹autres me frappaient. L¹un d¹eux utilisait la tranche d¹un hachoir
pour me
frapper et un autre un tuyau en métal recouvert de caoutchouc pour
taper sur
mes genoux (Š) Puis j¹ai été tiré et traîné par terre pour être emmené
dans
une autre cellule où un tortionnaire me frappait le visage avec ses
brodequins alors que son complice m¹interrogeait (Š)". Un des
tortionnaires
promet à Majdoubi qu¹il ne sortira de ce lieu que réduit à quelques
kilos.


Morts suspectes

Outre la cas, connu, de Moul Sebbat, deux autres interpellés sont morts
dans
des circonstances troublantes.


1. Abdelhak Bentassir dit "Moul Sebbat"
Agé de 30 ans, (Š) personnage solide, "c¹est lui qui déchargeait seul
sur
son dos sa marchandise à la boutique, il n¹a jamais été malade, ni pris
de
médicaments" dit l¹une de ses s¦urs. Plutôt que de nous voir débarquer
chez
elle, la famille de Abdelhak a préféré nous rencontrer dans un café de
Fès,
sous l'¦il vigilant d'un "civil" venu s'installer ostensiblement à la
table
à côté pour lire son journal. (Š) Le 21 mai 2003, un nombre important
de
policiers en civil et en uniforme s¹introduisent chez Abdelhak
Bentassir,
vers 18h45, et l¹embarquent sans mandat. Les 26 et 27 mai, son épouse
est
convoquée au poste de police pour s'entendre dire que son mari est en
fuite.
Un numéro de téléphone lui est même remis pour appeler au cas où elle
aurait
du nouveau. Le 28 mai, une voisine lui apprend qu¹elle vient d¹entendre
à la
télévision la nouvelle de la mort de Abdelhak aux infos de 13h00. De
nouveau, les s¦urs et l'épouse font le tour des commissariats et
apprennent
qu¹elles doivent se rendre à l¹hôpital Ibn Rochd à Casablanca. Là, on
les
dirige vers une pièce où se trouve une caisse, l¹odeur est
épouvantable, et
devient franchement insupportable lorsqu¹on découvre le visage et le
haut du
corps jusqu¹aux aisselles du cadavre. C¹est un amas de chair décomposée
noire, dit la s¦ur qui l¹a identifié, où apparaissent des touffes de
cheveux
et de barbe. Est-ce bien lui ? Son beau-père et sa femme sont
incapables de
l¹identifier. Mais sa s¦ur remarque les deux incisives cariées de
Abdelhak
et l¹authentifie (Š). Une source informée, qui a eu connaissance du
rapport
d¹autopsie, nous déclare que "la mort de Moul Sebbat est plus le fait
d¹une
violence incontrôlée que de tortures classiques". (Š) Une autopsie a
été
pratiquée sur réquisition du parquet par quatre médecins légistes qui
ont
conclu à une mort naturelle, due à des problèmes du c¦ur et du foie.
Ils ont
constaté des ecchymoses, qui seraient dues à la résistance que
l¹intéressé a
opposée lors de son arrestation. Mais, selon les autorités, elles
auraient
été superficielles, et sans lien avec le décès.

2. Mohamed Bounit
Le 17 juillet 2003, 5 personnes se présentent comme des policiers au
domicile de Mohamed Bounit à Taroudant, enseignant, docteur en
philosophie
et auteur de deux livres sur l¹islam. Leur chef entreprend de mener un
interrogatoire sur un article paru sur Internet et repris par un
journal
suédois dont Bounit est l¹auteur (Š). Selon sa s¦ur Naïma, cet
interrogatoire n¹a pas duré longtemps (Š). Dans la soirée, le policier
le
rappelle à plusieurs reprises pour discuter du livre de Bounit qu¹il
considère comme un appel au Jihad (Š). Le 21 juin 2003, les policiers
reviennent et embarquent Mohamed Bounit. Sa famille a essayé de le
rejoindre
au commissariat où, leur a t-on dit, une équipe était venue
spécialement de
Rabat à Agadir pour l¹interroger. (Š) Le 24 juin 2003, les policiers
reviennent convoquer sa famille pour identifier son cadavre. Son crâne,
selon sa famille, était fracassé. D'après les autorités, Mohamed Bounit
serait décédé en se jetant de sa voiture, alors que des policiers
"inexpérimentés" l'emmenaient vers Casablanca. "Pris de panique", ils
auraient jeté le corps dans une rue de Marrakech. Le 21 juillet, le
ministre
de la Justice confirme cette thèse à une délégation de l'OMDH et de
l'AMDH
et annonce l'ouverture d'une instruction. Fin décembre 2003, la presse
marocaine annonce la désignation d'un juge d'instruction et
l'inculpation de
trois policiers.

3. Hassan Dardari
Parti en Afghanistan pour s'y installer avec sa famille avant les
attentats
du 11 septembre 2001, il quitte ce pays après l'invasion américaine,
est
arrêté et détenu durant un mois en Iran et arrive au Maroc le 7 juillet
2002. Interpellé à la gare de Tanger, Hassan Dardari est emmené en
voiture
jusqu'à Rabat, où on lui bande les yeux à l'approche de la ville, avant
de
l'emmener au centre de Témara. Il affirmera plus tard qu'il a été
interrogé
durant un mois, tortures à l'appui, les questions portant sur
l'organisation
Al Qaïda et les Marocains présents en Afghanistan, des centaines de
photos
de personnes lui sont notamment présentées afin qu'il procède à leur
identification (Š). Hassan Dardari affirme aussi avoir été interrogé
par des
enquêteurs étrangers "très polis" qu'il pense être américains, à propos
de
l'organisation et des structures d'Al Qaïda. (Š) Relâché fin décembre
2002,
il regagne le quartier qu'il habite à la périphérie de Kénitra. Le 14
mai,
alors qu'il revient de la prière de l'Asr, plusieurs témoins oculaires
assistent à sa mort : une voiture tous feux éteints le renverse avant
qu'un
second véhicule ne lui écrase la tête.


Instruction bâclée, justice partiale

Une fois déférés à la justice, quasiment tous les droits des inculpés
sont
violés


Il apparaît de manière incontestable que les droits à un procès
équitable
des personnes interpellées en lien avec les évènements du 16 mai, tels
que
garantis par la législation marocaine, ont été violés de manière
quasi-systématique (Š). Les procédures d'instruction qui duraient
antérieurement de nombreux mois - un an pour l'affaire Fikri - se sont
brutalement accélérées à la suite du 16 mai. En quelques semaines, les
inculpés, qui encouraient de très lourdes peines, sont renvoyés devant
la
chambre criminelle après une instruction particulièrement sommaire, le
juge
cherchant seulement à faire confirmer les aveux obtenus par les
policiers.
(Š)
Au Parquet général où des mis en cause ont souvent été conduits les
yeux
bandés, croyant ainsi qu¹ils étaient encore dans les locaux de la
police,
les droits garantis par l¹article 76 du Code marocain de procédure
pénale
(CPP) n'ont été, de l'avis unanime des avocats rencontrés, presque
jamais
respectés. Cet article garantit le droit à désigner un avocat, sa
présence
lors de cette première audition, le droit à un examen médical si la
personne
déclare avoir été maltraitée et enfin la rédaction d'un procès-verbal.
(Š)
Soumis apparemment à une obligation immédiate de résultat, les juges
d'instruction ont d'évidence pris de grandes largesses avec les
dispositions
de la législation marocaine : "l'instruction s'est déroulée en effet
dans
des conditions aberrantes, souvent après minuit et même à 3h ou 4h du
matin"
dit un avocat, les inculpés attendant pendant des heures dans le
fourgon, où
on leur donne parfois à boire. Quant à l¹interrogatoire lui-même, il se
déroule selon un avocat d¹après un questionnaire pratiquement
pré-établi,
l¹inculpé devant répondre à des questions précises. "Ne me parlez de
rien
qui soit en dehors de ce dossier", a dit le Président de la Cour à un
accusé
qui voulait s¹expliquer. Les accusations n'étaient parfois étayées que
par
une dénonciation ou une citation d¹un tiers ou d¹un autre accusé, le
plus
souvent à la suite de mauvais traitements ou de torture. Les dossiers
comprenaient rarement des pièces attestant de la possession d¹armes ou
d¹explosifs ou encore d¹une participation à des associations
interdites. (Š)
D¹après les avocats rencontrés tant à Casablanca qu¹à Rabat, les
procès-verbaux rédigés par les juges d¹instruction durant la phase
d'instruction préliminaire étaient basés essentiellement ou
exclusivement
sur les procès verbaux de la DST, les juges n¹acceptant pas leur remise
en
cause ou obligeant certains inculpés à les signer sans leur permettre
d'en
prendre connaissance. Il en a été ainsi, par exemple, pour Larbi Dakik,
client de Me Idrissi, qui a dû signer sur la marge du procès-verbal
sans
pouvoir le lire. (Š)
Ce sont donc des avocats débutants, peu expérimentés ou non motivés,
qui
auraient été désignés, parfois dans une urgence qui n'a guère permis
d'assurer une défense digne de ce nom. Certains avocats qui venaient
tout
juste d'être désignés, nous ont affirmé les familles à de nombreuses
reprises, ont rencontré les inculpés qu'ils étaient censés défendre 48
heures seulement avant le procès où ils jouaient leur tête. Certains de
ces
avocats, désignés, pour ce qu'il nous a été donné de constater,
assuraient
un service minimum. Parfois, ils étaient aussi convaincus que
l'accusation
de la nécessité d'une ferme répression des "actes terroristes", ou s'en
remettaient à la sagesse de la Cour. Quant aux avocats déterminés à
jouer
pleinement leur rôle, ils ont fréquemment été menacés par des
Présidents,
brandissant à tout bout de champ le respect dû à la Cour. De même, les
avocats qui se retiraient pour protester contre la violation des droits
de
la défense étaient immédiatement remplacés.

Terminus : la prison

Les enquêteurs de la FIDH ont visité les cellules et le parloir de
Oukacha,
mais on ne les a pas laissés rencontrer les prisonniers


€ Les visiteurs arrivent à la prison de Oukacha à 11 h du matin, ils
n¹entrent dans la cour de la prison qu¹à 15 h et ne sont dans le
couloir de
la visite qu¹à 17 h et ce, pour 20 minutes. Arrivés dans le vaste
couloir en
sous-sol qui mène au parloir, le brouhaha d¹une manifestation envahit
l¹espace et plus on se rapproche, plus le brouhaha grandit. On pénètre
ce
qui ressemble plus à une antre plus qu¹à une salle, où une faible lampe
jette une lumière blafarde sur des êtres accrochés à des grillages, qui
hurlent comme des sourds. Le 18 juillet 2003, il y faisait une chaleur
d¹étuve et l¹odeur de fauve y était repoussante. Des gardiens stoïques
font
le va et vient dans le couloir qui sépare les grilles. D¹un côté les
détenus, de l¹autre les familles. Deux hordes hurlantes essayent de
communiquer (Š)

€ (Au cours de notre visite à la prison de Oukacha, à Casablanca), nous
avons pu voir des cellules vides, de 2,50 m sur 1,50 m avec un coin
toilettes isolé et une petite fenêtre à ras de plafond, peintes de
frais et
passées au détergent dont l¹odeur nous a pris à la gorge. Ces cellules,
selon le directeur de la prison, devaient accueillir les 31 condamnés
du
groupe Youssef Fikri. Mais lorsque nous avons demandé à rencontrer
certains
d¹entre eux, le directeur de Oukacha nous a affirmé que ces derniers
avaient
été transférés à Kénitra. En fait, en quittant la prison, nous avons
rencontré certaines familles de ces condamnés dont c¹était le jour de
visite
et qui nous ont affirmé qu¹elles avaient pu les voir. (Š)


Les délégations de la FIDH qui se sont rendues au royaume ont été
conduites
par quatre personnalités connues pour leur engagement en matière des
droits
de l¹homme. Deux personnalités émergent particulièrement du lot :
Patrick
Baudouin, ancien président (et actuel président d¹honneur) de la
Fédération
et
K.B



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