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Vieux 22/04/2004, 10h37
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Par défaut Islamisme modéré, Islamistes modérés

Par Driss Chraïbi


Ecart de terminologie consensuelle. On produit sur l’islamisme, de nombreux qualificatifs, épithètes, parmi lesquels l’un, usité, rassurant, dont l’acceptation, désormais commune, tant pour les médias, les politiques, que pour ce qu’il est coutume d’appeler l’Homme de la rue, lecteur distrait ou marcheur pressé, donne à réfléchir : Islamisme modéré, Islamistes modérés.


Expression qui, si l’on en sert comme il faut, semble à ce point peu rigoureuse, et c’est là le paradoxe, que l’on s’y habitue, s’en laisse pénétrer. C’est sans doute ce qui doit, un peu, lui conférer quelques capacités, quelques facultés : l’Islamisme de la modération finit par traverser les murs, se mouvoir dans les salons et les hémicycles, se loger dans les esprits, se trouver des défenseurs qui jugent que l’expression, loin de porter son contraire, doit nous inviter aussi, à la modération.
Que penser, alors, de cet Islamisme, de ces islamistes modérés qui ne sont ni des Djihadistes, encore moins des Takfiristes. Questions, à grands traits.

D’abord, comment considérer, avec modération, l’exploitation de la religion, l’Islam pour ce qui nous concerne, comme mode privilégié d’accès au pouvoir ? On sait bien ce qu’est le pouvoir, à quoi il peut conduire, ce qu’il suppose. Pousse-t-il alors à la modération, si, de plus, on a choisi pour s’en emparer, une religion, avec tout ce que celle-ci comporte de puissance symbolique, ce qu’elle peut déplacer dans des esprits et des corps, dans une société, de fait, Musulmane. Une société qui vit de profondes mutations, des crises. Une société qui, de plus, produit du terroriste ?

Que penser, alors, d’un Parti Islamiste Modéré ? Vieille, première, définition de tout parti. Ce dernier serait, à l’origine, le " résultat de la solidification des conflits sociaux". Tout parti naîtrait, alors d’une dialectique, d’une capacité de résistance, d’un désir de lutte, de prise de pouvoir, de volonté de remplacement d’un pouvoir par un autre. D’une classe par une autre. Mobilisation des énergies contre un Autre. Fatalement. La définition relève, certes, de " l’archéologie partisane ", de son moment fondateur, mais l’Islamisme partisan n’est-il pas jeune ? Donc propre, peut-être, à être encore physiquement, du "conflit solidifié " ?

Du reste, des partis "paisibles", le Maroc en a eu. En a créé. Joies du multipartisme sans histoires ! Mais sur le parti en tant qu’il porte en lui le destin du conflit social, tout parti Islamiste, qu’il s’agisse de partis variablement mais désormais institutionnels, tolérés : la bataille est un élément de la biologie. Qu’elle soit idéologique, ou dans le vécu, expérimentée. Elle l’est. Car, il faut le dire, l’histoire de l’Islamisme est cette chronique de la violence qui si elle n’a pas tué, a rendu plus fort, et n’a pu au conduire qu’à un profond ressentiment, qui habite encore, consciemment ou inconsciemment tous ceux qui, d’une certaine manière, ont formé des groupes, et aujourd’hui des partis islamistes. Une volonté, exprimée ou nichée, d’en découdre. De mener le combat à son terme. La politique, encore une fois, (et l’islamisme n’y échappe pas non plus), comme prolongement de la guerre.

On ne peut, si l’on est un " islamiste d’expérience ", si l’on a été des premiers, ou des seconds, ou que l’on a un temps marché dans leurs pas, soit lu avec ferveur, soit puisé dans les récits imparables et tranchants de la liturgie Islamiste, on ne peut pas ne pas disposer de cette "puissante énergie à croire" que l’Islam se doit de prendre corps dans un État purement et strictement islamiste, avec l’application la plus stricte, la plus implacable de la Charia pour seule constitution. Et le Califat comme destination, pour tous et sans doute contre beaucoup, aussi.

On ne peut pas si l’on a traversé, vécu porté les armes aussi diverses soient-elles, de l’Islamisme, ne pas avoir eu, un temps, des " ennemis d’Etat ". Policiers, juges, procureurs, caïds, précepteurs de toutes sortes, et " oulémas vendus ". VisageS officiels, vécus comme s’étant compromis, vendus.
Cela conduit-il à terme, à la modération ?

Et puis cette erreur, fatalement commise par tous les Etats arabes musulmans, aura été cette utilisation perverse des islamistes. Qu’ils aient été jetés sur une gauche d’un activisme quasi-armé, un socialisme athée, des étudiants marxistes en guerre, la faute, c’est bien cette alliance nocturne des états Arabes, se souvenir de l’Egypte, avec un " islamisme utile pour la sale besogne " et, dès lors que la mission est accomplie, sa condamnation, son éradication, son procès retentissant, aux premières lueurs du jour. Ce jeu, tout le monde, et le mot est faible, en paye et continuera d’en payer les conséquences. Les Islamismes, et le nôtre n’y échappe pas, ont fondamentalement à en découdre avec leurs Etats, les élites intellectuelles ou économiques de leurs pays respectifs, qu’ils jugent illégitimes, complaisantes, affairistes, corrompues. Là encore, se poser la question de l’histoire de ces sourdes négociations, cette aventure de "marionnettistes sorciers", et se demander si tout cela, encore, peut conduire à un quelconque islamisme modéré.

Tout parti islamiste, aussi " modéré " soit-il a son idéologie de l’Autre, tenant que cet Autre est avant toute chose un ennemi, à combattre. Au mieux, à redresser. Et lorsque l’on parle de redressement… Tout parti, islamiste, en même temps qu’il " sait voir venir ", la réussite finale, (et même, si celle-ci tardait cela ne serait qu’un renfort, un raffermissement de la foi), puise dans l’imaginaire d’une théologie de combat, les éléments de sa victoire comme si celle-ci relevait de la prédestination politique. L’Islamisme et celui qu’on dit modéré n’y échappe guère, est, quoi qu’on en dise, porteur de cette volonté de rétablir l’ordre, en tant que cet ordre passe par le "principe de restauration" d’un âge, d’une cité, d’un Homme. L’ensemble, la combinaison, supposant une rupture nette, non négociée, qui conférerait au militant, au combattant, quelque chose qui serait propre à lui rendre une sorte de " virilité ", que des forces ennemies, lui auraient arrachée. Et même s’il la refusait, elle lui serait imposée, par la force de la rhétorique ou, tout simplement, brute.

Il y a, dans l’imaginaire islamiste, un Homme Nouveau, qui devrait pouvoir se révéler, Nietzschéen, en puissance. Virilité et divinité ne sont pas, dans l’imaginaire islamiste, très éloignées. Quel parti islamiste peut, de fait, mêlant le théologique, le politique et la croyance en un grand soir viril, se targuer d’œuvrer dans la modération ?

Et puis, ce rôle bien sûr, de l’Occident et de ses " convertis ".

Cet Autre qui détient de nombreuses clés du monde. Celles de la science, de la technique, de la politique, des relations internationales, des flux financiers, de l’immoralité. L’Occident et son sexe roi, ses femmes dévêtues, ses perpétuelles provocations. L’Occident qui aura fait de ce Maroc, que d’aucuns se plaisent à qualifier de Nouveau, le pays de toutes les déviations : le Maroc, terre de l’Inhiraf, selon la sociologie islamiste. Cette terre qui attendrait, depuis trop longtemps déjà, une reprise en main par des hommes irréprochables.

L’Occident auquel, il est au passage, bon de prendre sa technologie, ses réseaux, son informatique, et surtout, ses techniques de communication.
L’Occident auquel l’Islamisme modéré n’hésite à emprunter tout l’appareillage nécessaire pour qu’aujourd’hui, en place publique, la modération puise clamer son avenir, à force de murs d’images, son et lumières, afin de nous tenir, souriant et communiquant, ce discours de "l’Islamisme-qui-n’a-rien-contre-personne ". Rien contre les hommes, rien contre les femmes, contre l’Occident, contre les Chrétiens et les Juifs. Rien non plus contre la télévision, le cinéma, les hôtels cinq étoiles.

Immodération, sans doute, de la manipulation.

Quant à parler d’un Islamisme modéré en soi. Les quelques raisons énoncées, cette histoire peu heureuse de l’Islamisme avec les figures de l’Etat, ses premiers lieux de vie difficile, cet imaginaire de fin et de début de monde, l’architecture impossible de cette cité vertueuse, ces clivages perpétuels, tout cela ne peut qu’avoir, à terme, engendré ce que l’on pourrait finalement appeler des " résistances dans la métamorphose ", résistances qui demeurent ce qui galvanise l’Islamisme, quel qu’il soit.

Tout cela ne peut pas, à terme, et surtout pas avec des mots, - aussi palliatifs soient-ils, nous donner à penser que l’Islamisme ait pu, ou puisse s’inscrire dans la modération. Ou alors, il ne peut s’agir que de la religion du Juste Milieu. C’est-à-dire toute simplement, de l’Islam.


La Nouvelle Tribune
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