Les SDF se cachent pour mourir


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Vieux 26/04/2004, 21h51
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Par défaut Les SDF se cachent pour mourir

La mort a frappé, lundi 12 avril, dans l’enceinte du plus célèbre des squats casablancais, l’hôtel Lincoln. C’est un pauvre clodo qui a fait les frais de l’effondrement d’une dalle monumentale de cette bâtisse, sise boulevard Mohammed V en face du Marché Central. Cet édifice somptueux, l’un des fleurons de l’architecture hispano-mauresque à Casablanca, tombe en ruines et ruine des vies.
Ce n’est pas la première fois qu’en rendant l’âme, un pan de l’architecture de ce monument (une brique, un plancher, un mur…) fauche des vies humaines !
Récemment classé « patrimoine urbanistique de la ville », l’hôtel Lincoln est désaffecté depuis de longues années, laissé à l’abandon (nombreux sont les piétons qui, craignant qu’il ne s’écroule, traversent le boulevard pour ne pas fouler la rive de Mohammed V sur laquelle il se dresse). Cependant, à l’image de la majorité des bâtiments inexploités, il a longtemps fait le bonheur des SDF (sans domicile fixe), qui ne sont pas aussi tatillons que le commun des mortels pour ce qui concerne leur sécurité (et leur confort, bien évidemment). Certains clodos y avaient même élu domicile, perdant, partant, leur « qualité » de SDF.
La tragédie du 12 avril a été largement commentée dans la presse. Non pas parce qu’il y a eu mort d’homme! Chaque hiver, abstraction faite des victimes d’effondrements de bâtiments, ce sont des centaines de SDF qui passent de vie à trépas. L’hôtel Lincoln tue ; c’est un serial killer qui n’en finira pas d’ourdir ses exécutions tant qu’il ne sera pas mis hors d’état de nuire Pour ce faire, il faudra trancher, au plus vite, entre la réfection complète et la démolition… Hélas, le froid tue, également. Et le mode de vie des SDF, dans lequel l’alcool tient un rôle prépondérant, est aussi mortel qu’un squat dans un état de déliquescence avancée ou qu’un hiver particulièrement rude et humide - à l’instar de celui qui a tiré sa révérence le mois dernier. Il est quelque chose d’indécent dans le fait de médiatiser la mort d’un SDF parce qu’elle a eu lieu au sein d’un édifice glorieux, tandis que tant de décès et de souffrance humaine sont passés sous silence ! « Ma hamouni ghir rjal ila daaou, oua lhiot ila rabou koulha yebni dar »*

Entre mort et morosité

Les miséreux qui se pieutent dans des squats poisseux et dangereux ne sont pas stupides. Ils mesurent parfaitement le risque qu’ils encourent, savent qu’ils ont de fortes chances de courir à leur ruine en s’aventurant dans des bâtiments qui tombent en ruine. Mais, beaucoup d’entre eux (pas tous, Cf. article « Esseulés squatters de squares ») préfèrent encore flirter avec la mort plutôt que de passer une nuit à la belle étoile.
«Je souffre de rhumatismes, entre autres maux. Cette année, parce qu’il a beaucoup plu, j’ai, maintes fois, passé des nuits blanches à maudire le ciel d’avoir vu le jour ! J’ai soixante ans, presque, et je sens mon heure proche ! Je préfère encore mourir sous des débris plutôt qu’au terme d’atroces souffrances », explique Hamza, actuellement pensionnaire, en compagnie de sa bande, d’un squat du centre-ville, une petite villa coloniale à la toiture « gruyère », où règnent des effluves à donner des haut-le-cœur aux charognards les plus chevronnés.
Hamza dit qu’il a longtemps squatté l’hôtel Lincoln, mais aussi la cathédrale du Sacré-Cœur (angle boulevard Rachidi et rue d’Alger) avant la restauration de cet autre monument de Casa. La journée, comme l’écrasante majorité de ses pairs, c’est dans les squares publics qu’il traîne, à picoler, puis à cuver, du mauvais rouge ou de l’eau-de-vie, en communion avec les autres membres de sa bande.
Hamza et ses frères d’armes - trois autres SDF, plus ou moins du même âge que lui - ont bien voulu faire un brin de causette avec moi (non sans avoir négocié, au préalable, une contrepartie financière ; dans les 80 DH, l’équivalent de 3 bouteilles de « mahya » !) Ils ont même accepté de m’ accueillir dans leur humble (très humble) demeure, une fois l’alcool ingurgité.
Mardi 20 avril, 19 heures 30. Avant d’accéder à l’intérieur de leur piaule, je demande aux quatre SDF s’il n’y a pas trop de rats là où ils me mènent. Ma question provoque un fou rire dans le rang des pochards, complètement dans les vapes après leur séance « mahya » : « je parie que tu vas en voir que tu prendras d’abord pour des chats, tellement ils sont gros », me lance Jamal, un des membres du quatuor, entre deux gloussements ! Je prends un peu ombrage de leurs railleries, mais les laisse se gausser. Ces pauvres gars doivent avoir tellement peu de raisons de se fendre la poire… [...]

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