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Vieux 21/05/2004, 18h53
 
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Par défaut L'enigme de l'Imam de Vénissieu

L'énigme de l'imam de Vénissieux
LE MONDE | 20.05.04 | 13h53

Qui est Abdelkader Bouziane, expulsé de France le 21 avril ? Une menace pour la sécurité nationale ou un simple fondamentaliste au discours passéiste ? D'Alger à Paris en passant par Vénissieux, les avis divergent.
Sa barbe et sa tunique blanche lui donnent des allures de compagnon du Prophète. En dehors du Coran, pour lui, point de salut. Pourtant, Abdelkader Bouziane vit en France depuis vingt-quatre ans et, depuis son expulsion vers l'Algérie, le 21 avril, à la suite de propos publiés par Lyon Mag sur la lapidation des femmes, l'imam salafiste de Vénissieux n'attend qu'une chose : y retourner. Rigoriste sans concession mais respectueux des lois en vigueur, influent mais discret à l'extrême, ce religieux algérien de 52 ans est un personnage déroutant.
Qui est Abdelkader Bouziane ? Un islamiste menaçant la sécurité nationale ou un simple fondamentaliste au discours primaire ? Selon le ministère français de l'intérieur, "Cheik Abdelkader" est un dangereux prédicateur, accusé d'entraîner les jeunes sur la voie de l'islamisme radical. Il appartient au salafisme, mouvement fondamentaliste issu du wahhabisme saoudien, considéré comme l'un des vecteurs de l'intégrisme militant. Le tribunal administratif de Lyon a suspendu l'expulsion de l'imam, mais le gouvernement maintient sa position.
Pour bon nombre de musulmans pourtant, y compris ceux qui sont hostiles à son discours passéiste, Abdelkader Bouziane a surtout fait les frais d'un "coup" politique destiné à démontrer la fermeté à l'égard des islamistes de Dominique de Villepin, le nouveau ministre de l'intérieur.
Dans le petit hôtel d'Alger où il s'est installé après avoir été interrogé pendant six jours par la sécurité algérienne puis remis en liberté, l'imam, lui, a retrouvé le moral. Depuis qu'il a obtenu son visa pour la France, dimanche 16 mai, son retour n'est plus qu'une question de jours. Aplomb à toute épreuve ou naïveté confondante, il s'étonne du tumulte déclenché par ses déclarations et réfute toutes les accusations portées contre lui. Selon les services de renseignement français, l'imam de la mosquée El-Forquane de Vénissieux aurait lancé une fatwa contre les Américains en Irak. Il sursaute : "Jamais ! Je vous jure que c'est faux. C'est un grand mensonge que je ne peux pas pardonner."
Vêtu d'une djellaba blanche enfilée sur une chemise et un pantalon, mocassins de cuir aux pieds, il porte une bague en argent sertie d'une pierre bleue. Sur la tête, une petite chéchia blanche. Sa barbe est courte. Il parle d'une voix calme, en cherchant ses mots dans un français approximatif. A l'entendre, le mot "lapidation", pour lui, voulait dire battre, pas tuer. "Vous êtes pour la lapidation des femmes ?", lui a demandé Lyon Mag. "Oui, car battre sa femme, a-t-il répondu, c'est autorisé par le Coran. Mais dans certaines conditions, notamment si la femme trompe son mari." L'imam précisait qu'il fallait "ne pas frapper n'importe où : pas au visage, mais viser le bas, les jambes ou le ventre". Oui, il a lâché cette énormité mais sans préciser toutes les conditions préalables posées par le Coran, et qui ne sont jamais réunies, plaide aujourd'hui l'imam. "Je n'ai jamais battu une femme", insiste-t-il.
Les femmes, certains lui ont même reproché de trop les aimer. Abdelkader Bouziane sourit à l'évocation de sa réputation d'"imam à femmes". " C'est vrai que j'aime les femmes. Le Prophète nous le recommande d'ailleurs, dans ses hadiths -paroles-. Beaucoup d'Arabes sont méchants avec leur femme. Moi, je prends leur défense à la mosquée, explique-t-il. Et quand je les rencontre, au lieu de baisser la tête, je leur parle et je leur souris. Pour beaucoup de musulmans, ce n'est pas un comportement normal de la part d'un imam."
Au journaliste de Lyon Mag, l'imam a répondu "ce que dit la religion, pas la loi". Dans ses prêches, il a toujours prôné la tolérance et condamné la violence, assure-t-il. D'après lui, ses convictions lui ont d'ailleurs valu les foudres des islamistes algériens, en 1992. Cet été-là, il était revenu en famille passer l'été à Saïda, au sud d'Oran, sa région natale. Il avait prêché et invité les extrémistes armés à ne pas mélanger politique et religion. Résultat, selon lui : des menaces de mort, et une fuite précipitée d'Algérie par le Maroc.
Avant de venir en France, en 1980, Abdelkader Bouziane a été instituteur à Saïda, de 1970 à 1973. En 1974, il fait son premier pèlerinage à La Mecque, en Arabie saoudite. Il va y rester trois ans. Il suit une formation religieuse et, pour subvenir à ses besoins, travaille dans un hôtel pour pèlerins. A son retour en Algérie, il est nommé imam de l'une des mosquées de Saïda. Il prend l'habitude de se rendre en Arabie saoudite, une ou deux fois par an, à l'occasion du ramadan et de la omra, le petit pèlerinage. En 1980, il cède à l'attrait de la France. Tous ses compatriotes expatriés lui semblent mieux y vivre que dans l'Algérie socialiste de Boumediène. Ils ont de l'argent et une belle voiture. Pourquoi pas lui et sa famille ?
Châlons-sur-Marne est son premier point de chute comme imam. Grâce à l'aide d'associations d'immigrés algériens, il s'y installe avec sa première épouse. La seconde, il la fera venir plus tard (il s'en est séparé en 2000). En tout, Abdelkader Bouziane aura 16 enfants de ses deux femmes. En 1982, sa première épouse supportant mal le climat de Châlons-sur-Marne, dit-il, il part plus au sud, à Villefranche-sur-Saône. En 1991, les jeunes ne veulent plus de lui, ils le prennent pour un "arriéré". Il se retrouve alors à Lyon, dans le quartier de la Duchère, où il reste jusqu'en 1996. Cette année-là, ce sont les sirènes de l'Arabie saoudite qui l'attirent. Il part pour Médine, avec toute sa famille, en pensant s'y installer définitivement. "Parce que notre prophète y est enterré. Je voulais vivre près de lui", précise-t-il. A la mosquée, il suit des cours de théologie pendant six mois. Il a deux maîtres, dont Abou Bakr Al-Jazaïri, "venu plusieurs fois en France", dit-il, et Abdul Mohassine. Des hommes du genre "d'autrefois" mais des modérés, selon lui. Dans l'incapacité d'obtenir un travail, il décide de rentrer en France, au grand soulagement de toute sa tribu, qui ne s'acclimate pas vraiment à l'austérité saoudienne.
La suite de son parcours se résume à une série d'allers et retours entre ses anciens points de chute. Il revient à la Duchère, qu'il quitte pour Châlons-sur-Marne, puis Villefranche-sur-Saône, où il dit avoir vécu du RMI, de fin 2000 à début 2003. En avril de cette année, il arrive à Vénissieux, où il assure les prêches du vendredi et les cours de théologie, le dimanche, à la mosquée El-Forquane.
Toutes ces années, il a été en contact, de temps à autre, avec les services de sécurité français. Il se souvient avoir été interrogé une fois quand il s'est installé à Vénissieux. A Villefranche-sur-Saône, la DST lui avait posé des questions à deux ou trois reprises. On l'avait alors interrogé sur la situation dans le secteur, en particulier sur les jeunes.
Pour Kamel Kabtane, président du conseil du culte musulman de la région Rhône-Alpes, l'expulsion de l'imam reflète "l'hypocrisie" des pouvoirs publics. "Bouziane est connu depuis des années comme celui qui a implanté le salafisme dans la région lyonnaise. Différents maires l'ont logé et lui ont rendu visite. On ne l'a jamais considéré comme quelqu'un de dangereux tenant des propos antirépublicains", souligne celui qui est aussi recteur de la Grande Mosquée de Lyon.
A ce titre, M. Kabtane a invité l'imam Bouziane "deux ou trois fois" pour animer des conférences. A une occasion, il lui a même demandé - "pour dépanner" - d'assurer le prêche du vendredi. "Il est resté dans les normes, les gens étaient contents, se souvient-il. Il connaît très bien le Coran et il a son public, qui se déplace pour l'écouter. Son discours, c'est le retour à la tradition du Prophète, mais je ne l'ai jamais entendu prôner la violence." Elu à la tête du conseil musulman avec les voix notamment des délégués de la mosquée El-Forquane, M. Kabtane a publiquement dénoncé les propos prêtés à "Cheik Abdelkader" sur la lapidation.
A la Duchère, Safi Bensafi se souvient d'Abdelkader Bouziane comme de "quelqu'un de calme et compétent". "Il a bien arrangé les affaires, il nous a éduqués", affirme le président de l'association islamique, qui gère la mosquée en préfabriqué coincée entre une école primaire et une synagogue. "Avec Bouziane, c'est l'application du Coran à la lettre. Mais il n'est pas intégriste. Il respecte la loi à 100 %", assure ce retraité de 66 ans, en costume de ville au milieu des jeunes en djellaba sortant de la prière. "Tous les maires de Lyon sont venus le voir, ici, à la mosquée, se rappelle M. Bensafi. Quand il est arrivé, on s'est renseigné sur lui, et la préfecture nous a dit qu'il n'y avait pas de problème."
Militant de l'Union des jeunes musulmans (UJM), organisation farouchement opposée aux salafistes, Abdelaziz a assisté à plusieurs prêches d'Abdelkader Bouziane à la Duchère. "Je me souviens de toute une discussion sur la barbe, qu'il présentait comme une obligation, explique-t-il. A l'époque, je venais de la raser. Je me sentais un peu visé."
D'après Abdelaziz, l'imam n'incitait pas à la violence ou au djihad. Son influence se situait sur un autre terrain. "Le vrai danger de quelqu'un comme Bouziane, c'est sa dynamique de rupture avec la société. Il favorise le communautarisme pur et dur, estime le militant. J'avais un ami informaticien qui a tout plaqué pour le suivre en Arabie saoudite. Il est revenu quelques mois après."
Mohamed, lui, faisait partie du groupe de jeunes qui s'est opposé à l'imam Bouziane à la mosquée de Villefranche-sur-Saône, dans les années 1980. Il garde en mémoire un sectarisme affirmé. "Il s'est tout de suite déclaré salafiste et il s'est positionné en critiquant les autres courants, mais jamais sur une thématique anti-occidentale ou djihadiste, se souvient ce militant associatif. Il avait une vision apolitique et légaliste. Le pays d'accueil et ses dirigeants, il fallait les respecter, mais sans pour autant se fondre et perdre ses valeurs." Selon lui, l'imam avait peu d'emprise sur les jeunes : "A l'époque, c'était l'islam du bled, la culture du cheik. Il a séduit les vieux avec sa manière très emphatique de se référer au Coran et ses habits traditionnels. Pour eux, c'était l'islam incarné."
Pour les renseignements généraux (RG), le discours et les activités d'Abdelkader Bouziane représentent, en revanche, une menace qui va bien au-delà d'un rigorisme un peu sectaire. Dans l'arrêté d'expulsion pris le 26 février mais resté lettre morte jusqu'à la polémique déclenchée par l'interview à Lyon Mag, près de deux mois plus tard, le ministère de l'intérieur estimait que l'imam de Vénissieux appelait "ouvertement à la violence et à la haine". D'après ce document, le religieux entretenait "de façon active des contacts avec des éléments très déterminés de la mouvance intégriste islamiste de la région lyonnaise et internationale, en relation avec des organisations prônant des actes terroristes".
Dans des documents non datés, non signés, produits devant le tribunal administratif, les RG accusent l'imam d'avoir eu des "contacts privilégiés avec des jeunes salafistes ayant effectué des formations religieuses au Yémen au sein de centres connus pour servir également de base à un entraînement paramilitaire". Pour autant, l'imam n'est directement impliqué dans aucun projet terroriste ou activité illégale. "C'est un idéologue qui a orienté des jeunes vers l'islamisme radical, affirme-t-on de source policière. Le but en s'attaquant à lui, c'est de tarir une source de recrutement en amont. Certains de ses anciens élèves tiennent un discours djihadiste, et le salafisme est le vivier des réseaux qui se réorganisent depuis le 11 septembre 2001."
Selon le ministère de l'intérieur, l'imam s'est engagé dans un processus de radicalisation progressive, jusqu'au lancement de la fameuse fatwa antiaméricaine, en avril 2003 : "L'expulsion se justifie en tant que mesure préventive, à partir du moment où il légitime le recours à la violence comme un accompagnement du message divin." Pourquoi, alors, avoir attendu près d'un an pour ouvrir une procédure d'expulsion, pris un arrêté sans l'appliquer, ne pas avoir déclenché de procédure judiciaire à l'époque et être incapable aujourd'hui de fournir des preuves formelles devant le tribunal administratif ?
Protection des sources, difficultés de procédure et habileté redoutable d'un manipulateur au double discours, font valoir les services de police. "L'imam est suffisamment prudent pour ne pas exprimer publiquement son radicalisme. Il le fait par le biais de conseils ou de cours, de manière clandestine ou en comité restreint." Ces allégations sont-elles fondées ou s'agit-il d'une analyse "purement subjective", comme l'affirme Me Mahmoud Hebia, avocat de l'imam ? La justice devrait trancher dans les prochains mois : la procédure se poursuit devant les juridictions administratives et pénales.
Florence Beaugé (à Alger) et Frédéric Chambon
• ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 21.05.04
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