Dans les griffes des "feds"


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Vieux 05/10/2004, 18h50
 
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Par défaut Dans les griffes des "feds"


LE MONDE | 05.10.04


Immigré modèle aux Etats-Unis, Algérien marié à une Française, Mohamed Amry se croyait à l'abri de l'infortune. Le 11 septembre 2001 et la dénonciation d'un terroriste ont tout changé. Les agents du FBI, les "feds", sont venus l'arrêter.
L'ange gardien de Mohamed Amry s'appelle Marie. Marie Lamour. Marie Lamour est la femme de Mohamed Amry, elle est la mère de leur petit Adam, et il peut en remercier Allah chaque jour. "Sans elle, reconnaît-il, je serais encore au trou."

Mohamed Amry, Algérien natif d'Oran, Français aussi par son mariage, a émergé, au printemps, d'un cauchemar de deux ans aux mains de l'Etat fédéral américain et d'une machine judiciaire à laquelle le choc du 11 septembre 2001 a fait perdre ses repères.




A 39 ans, ce passionné de sport - au point d'en avoir fait son métier -, cet immigré qui était à deux doigts de réussir son rêve américain lorsqu'il est tombé dans les filets du FBI, repart de zéro et tente de rebâtir sa vie en France. Avec Marie, 25 ans, et Adam, 26 mois.

De son odyssée, il a tiré un livre, Je ne suis pas un terroriste, à paraître le 7 octobre aux éditions Balland. "Le fait d'en parler me permet de tout faire ressortir, ça me délivre un peu, dit-il, installé dans la cuisine de leur petit appartement, en bordure de la voie ferrée, entre Bondy et Livry-Gargan (Seine-Saint-Denis). Avec le recul, j'ai du mal à y croire. Maintenant, je vais essayer de passer à autre chose."

Aux yeux de la loi américaine, Mohamed Amry est désormais un "malfaiteur condamné". Afin d'échapper à un procès pour terrorisme, n'a-t-il pas lui-même décidé de plaider coupable de l'infraction de vol de numéros de cartes de crédit dans le club de gym qui l'employait ? N'a-t-il pas écopé de quinze mois de prison ?

Pourtant, il se proclame innocent. Il est vrai qu'aucune preuve matérielle de sa culpabilité n'existe ; le seul élément à charge est le témoignage d'un homme condamné initialement à plus de cent années d'emprisonnement pour actes terroristes, Abdelghani Meskini, Algéro-Marocain impliqué dans un projet d'attentat contre l'aéroport de Los Angeles fin 1999. "Le dossier de l'accusation était extrêmement faible, et les éléments à charge très contestables", reconnaît une source familière de l'affaire Amry.

Selon un procédé courant aux Etats-Unis, Abdelghani Meskini avait négocié une réduction de peine contre la dénonciation de plusieurs complices présumés, puis son témoignage contre eux. Mohamed Amry, qu'il avait côtoyé dans le même club de gym de Cambridge, près de Boston, eut le malheur d'être un de ceux-là. Meskini affirma ainsi au FBI que Mohamed avait volé les numéros de cartes de crédit d'une vingtaine de clients du club et les lui avait vendus. Grâce à ces numéros, Meskini avait pu ouvrir des comptes en banque qu'il avait utilisés pour acheminer de l'argent.

Tout cela, Mohamed Amry l'ignorait jusqu'au 14 janvier 2002.

Ce matin-là, Marie et lui dorment encore dans leur appartement d'Elm Street, à Somerville, plaisante banlieue enneigée de Boston. Mohamed n'est alors qu'un immigré heureux, qui a quitté l'Algérie déchirée par la guerre civile au début des années 1990 pour tenter sa chance aux Etats-Unis. Entraîneur sportif dans son pays, il commence, comme tout le monde, au bas de l'échelle, par des emplois clandestins de nuit, mal payés, dans des chaînes de restauration rapide, à Boston. Son anglais s'améliore, son niveau d'emploi aussi, il obtient la mythique carte verte grâce à un mariage blanc avec une Américaine, trouve du travail comme moniteur dans un club de sport, s'y fait apprécier, monte en grade, devient responsable des ventes. Plus d'une fois, il figure au tableau d'honneur des employés des Bally Total Fitness Clubs, et participe même à un voyage de récompense aux Bahamas.

C'est aussi dans son club de gym qu'il rencontre Marie Lamour, venue travailler dans le Massachusetts comme jeune fille au pair pour parfaire son anglais après le bac. Ils tombent amoureux, mais elle s'en va à la fin de son séjour. Il ne veut pas la suivre en France, un pays qu'il ne connaît pas. Son avenir, il en est convaincu, est aux Etats-Unis : d'ailleurs, il a demandé la nationalité américaine, qui va bientôt lui être accordée. Finalement, c'est Marie qui revient. Mohamed l'épouse après avoir divorcé de sa fausse épouse. Il a mis de l'argent de côté pour acheter un appartement. Comble du bonheur : la naissance d'Adam, le 3 décembre 2001.

Il n'est pas encore 7 heures donc, le 14 janvier suivant, lorsque la porte d'entrée éclate, enfoncée par huit hommes en uniforme, l'arme au poing : un commando du FBI. "Les fédéraux", raconte Mohamed, pour évoquer ceux auxquels les Américains donnent communément le nom de "feds". Hurlements, pleurs, incompréhension, fouille, photos. "Mohamed Amry, vous êtes en état d'arrestation." Menottes, voiture, départ.

En état de choc, Marie reste seule avec son bébé. Avant de partir, les "feds" lui ont juste dit que son mari comparaîtrait en justice deux jours plus tard. Aujourd'hui, elle n'a plus de souvenirs très précis de ces deux jours. "C'était un lundi, et la première comparution a eu lieu un mercredi." Oui, elle pleure, "beaucoup", répond-elle seulement, sans s'attarder. Marie a un beau visage doux, mais on la sent très forte. Elle se rappelle aussi que, subitement, elle n'a plus eu de lait pour nourrir son enfant au sein. Et qu'elle s'est précipitée sur l'annuaire afin de trouver un avocat pour mercredi.

Elle décide d'attendre cette comparution pour prévenir sa famille, en France : sûrement les juges vont-ils réaliser que tout ça n'est que malentendu. Comme tous les étrangers qui se trouvent bien aux Etats-Unis, Mohamed et elle ont vécu douloureusement les attentats du 11 septembre 2001, et ils sont d'autant plus conscients de la nervosité ambiante que les avions détournés étaient partis de Boston. Le meilleur ami de Mohamed, Hocine, Algérien naturalisé américain, travaille d'ailleurs à l'aéroport de cette ville et, comme beaucoup d'autres, il a été longuement interrogé après les attentats ; rien ne lui a été reproché, et la vie a repris. Au club de gym, la direction a conseillé à Mohamed d'éviter les "sujets sensibles" : "Les gens viennent ici pour se détendre", lui a-t-on dit. Mohamed n'était pas inquiet : "J'étais tellement intégré que je pensais que rien ne pouvait m'arriver."

Le mercredi, les choses ne se passent pas comme Marie l'espérait. Stupéfaits, Mohamed et elle écoutent la lecture des accusations, et entendent une juge expliquer que ces charges pèsent particulièrement lourd compte tenu de la lutte antiterroriste entreprise depuis le 11 septembre. Pour Mohamed, transféré dans la prison de Plymouth, à deux heures de Boston, c'est le début d'un parcours carcéral infernal. Il connaîtra les cellules d'isolement réservées aux terroristes, les fouilles, les vexations, les méthodes destinées à casser le moral des suspects. Marie, cette fois, décide d'alerter sa famille.

Après Marie, la meilleure chose qui soit arrivée à Mohamed Amry est la famille de Marie. Une solide famille catholique de Seine-et-Marne, une famille où la vie n'a pas toujours été facile - Marie a perdu sa mère à 11 ans - mais où l'on se serre les coudes. Quatre jours après son coup de fil, la tante de Marie, une mère de cinq enfants, débarque à Boston. Elle sera suivie de la cousine de Marie, qui sera suivie du père de Marie...

Soutenue, conseillée, aidée, la jeune femme multiplie les démarches, au consulat de France à Boston (où l'on ne "peut rien pour elle"), à la banque, qui, sans crier gare, ferme son compte du jour au lendemain, à Amnesty International, où on l'aiguille vers une association de lutte contre la discrimination à l'égard des musulmans, Islamic Circle of North America (ICNA). L'ICNA va, en revanche, lui être très utile, lui donnant de l'argent pour les premiers frais de justice et lui fournissant des adresses d'Américains de bonne volonté prêts à l'héberger gratuitement à New York. C'est dans cette ville, désormais, qu'auront lieu les audiences du dossier fédéral "US versus Amry"- les Etats-Unis contre Amry.

Michel Wieviorka, intellectuel parisien lié par alliance à sa famille, l'aide à trouver un bon avocat à New York, Stephen Somerstein. Marie rend visite à Mohamed en prison aussi souvent qu'on le lui permet, rassemble, grâce aux économies de Mohamed, à celles des grands-parents et de la cousine de France, grâce aussi à Hocine (l'employé de l'aéroport de Boston), qui met sa maison en garantie, la caution de 200 000 dollars qui va permettre à Mohamed de recouvrer provisoirement la liberté, un bracelet électronique attaché à la cheville, deux mois plus tard.

Le doute ne l'aurait-il donc pas effleurée, dans les moments les plus sombres ? Marie avoue s'être demandé si son mari "n'aurait pas fait des bêtises sans le savoir". Deux épisodes, en particulier, l'ébranlent. Le premier, lorsqu'un agent du FBI vient lui rendre l'ordinateur du couple, emporté lors de la fouille. Le policier se veut amical, presque paternel avec la jeune Française : "Ne vous accrochez pas, lui conseille-t-il. Votre mari est impliqué dans des choses vraiment graves." Le deuxième épisode est la rencontre avec un ami du couple, qui donne rendez-vous à Marie dans un café et lui assure que Mohamed était en fait "un sous-marin". "C'est pour ça qu'il t'a épousée, qu'il a eu un enfant, c'est comme ça qu'ils font."

Marie tient bon, mais il y a une chose à laquelle elle ne peut rien : le climat de peur et d'obsession du terrorisme qui s'est emparé des Etats-Unis après le 11 septembre 2001. Comme l'avait avertie la juge de Boston, ce climat pèse lourd. Si lourd que, au bout de quelques mois, Mohamed perd l'espoir de jamais pouvoir prouver son innocence. La presse locale lui colle l'étiquette Al-Qaida, son employeur lui tourne le dos, il sent les magistrats incapables de résister au FBI, qui l'a décrété coupable. Il en vient même à douter de son avocat. "La pression était énorme, à ce moment-là, se souvient Me Somerstein, sur les gens accusés de liens avec le terrorisme."

Lors d'une audience, l'avocat démontre, interrogatoires des agents du FBI à l'appui, que les exigences de la loi n'ont pas été respectées lors de l'arrestation de Mohamed Amry et de la perquisition à son domicile ; la juge rejette toutes ses requêtes. "J'ai finalement expliqué à mon client que, dans une atmosphère politiquement aussi chargée, il avait toutes les chances d'être condamné", raconte Me Somerstein. "Un procès juste paraissait impossible", estime une source proche de la défense.

La mort dans l'âme, Mohamed et Marie acceptent donc, pour en finir avec cette affaire kafkaïenne, l'offre du procureur : plaider coupable d'infraction aux cartes de crédit en échange d'une peine de quinze mois et éviter ainsi un vrai procès - devant jury - aux conséquences imprévisibles.

Le 3 février 2003, Mohamed Amry intègre la prison de Fort Dix, dans le New Jersey. Son endurance de marathonien, le soutien de la communauté musulmane, très structurée, dans la prison, et les visites de son épouse l'aident à tenir. Grâce aux remises de peine, il en sortira un an plus tard, mais devra attendre dans une autre prison près de six semaines que les services de l'immigration et le consulat de France à New York lèvent les derniers obstacles à son départ. Le 26 mars 2004, il est expulsé vers la France, où l'attendent Marie et Adam.

Aujourd'hui, la jeune femme travaille comme assistante commerciale dans une entreprise près de Roissy. Mohamed, lui, se débat avec la bureaucratie française pour faire reconnaître ses diplômes sportifs et cherche du travail. Ils n'ont pas tout rayé de leur existence précédente. Leur appartement est truffé de petites choses de la vie quotidienne américaine : le grand café que Marie sert dans un "mug" décoré de dessins de Halloween ; les aimants sur le frigidaire, "Boston Baked Beans" ; la casquette de l'équipe de base-ball des Red Sox que Mohamed continue de porter.

Il trouve qu'en France, "les immigrés sont gâtés", et même s'il juge à présent qu'il était devenu "une sorte de robot-modèle de la société américaine", en travaillant cinquante à soixante heures par semaine, 50 semaines sur 52, une pointe de fierté perce dans son récit : lui, de l'autre côté de l'Atlantique, il en avait bavé, mais sa réussite, il l'avait méritée. Et puis il y a Adam, français par sa mère, algérien par son père, américain de naissance. "Un jour, il faudra lui montrer le pays où il est né, remarque Mohamed. Ce pays qui m'a tout donné, le pire et le meilleur."

Sylvie Kauffmann


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