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Vieux 08/10/2004, 15h50
 
Date d'inscription: septembre 2004
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Par défaut Domenech le touche-à-tout


LE MONDE | 08.10.04


Le sélectionneur des Bleus a toujours occupé une place à part dans le milieu du football. Lors du match contre l'Irlande, samedi 9 octobre, ce comédien né, passionné de théâtre, doit prouver qu'il est l'homme de la situation.
Il rêvait d'être président de la République. Si, si, il faut le croire : c'était écrit sur ses fiches d'écolier ! En évoquant ce souvenir d'enfance, Raymond Domenech a ce sourire en coin que ses détracteurs lui reprochent tant, cette façon de se confier à mots choisis puis d'observer la réaction de son interlocuteur.




Il appelle cela de la "provoc", son côté "anar", le besoin d'être "différent", même à 52 ans. Le nouveau sélectionneur des Bleus, personnage attachant mais controversé, est ainsi constitué que la banalité l'ennuie, la tiédeur l'agace. Il ne peut s'empêcher de manier l'humour et l'ironie, au risque d'être mal compris. Lui-même en convient, toujours en souriant : "Il me faudrait peut-être une psychanalyse."

Que raconterait-il sur le divan ? Sans doute l'histoire de son père, également prénommé Raymond, Catalan réfugié en France lors de la guerre civile espagnole (1936-1939) : "Il était du côté des abandonnés, ces républicains que les Français parquaient dans des camps avant de les renvoyer en Espagne, où ils étaient fusillés. Heureusement, comme il avait moins de 18 ans, il a échappé au retour forcé vers l'abattoir. En effectuant des recherches, j'ai retrouvé trace de son passage au camp d'Argelès."

Même si sa famille a finalement pris racine en terre lyonnaise, Raymond Domenech fils n'a jamais pardonné l'attitude des autorités françaises de l'époque. Tout au long de sa jeunesse, ses vacances d'été près de Barcelone - sans son père, qui n'avait alors pas le droit de retourner au pays - ont renforcé son antifranquisme : "J'étais partisan de la République et des abandonnés. Don Quichotte, déjà..."

"Don Quichotte, déjà..." L'image est facile - il en sourit avec gourmandise -, mais elle a le mérite de l'autodérision : c'est en chevalier solitaire que ce fils d'"abandonné" a tracé sa voie. Dès l'adolescence, sa personnalité s'affirme. Ses professeurs en témoignent, à l'instar de Jeanne Schmitt, qui lui enseigna le français et l'histoire-géographie au collège Cazenave de Lyon, entre 1966 et 1968 : "Raymond était un jeune franc du collier. Sérieux, intelligent, plutôt secret, il n'avait rien d'un suiveur."

Le clan Domenech (quatre garçons, une fille) vit alors dans le quartier populaire des Etats-Unis. Après avoir travaillé dans une fonderie, le père est homme d'entretien dans un grand magasin. Germaine, la maman, a été ouvrière chez Calor. En marge de ses études, Raymond pratique le foot à l'Olympique lyonnais (OL), comme l'un de ses frères, Albert. Il gravit les échelons des équipes de jeunes, sans pour autant envisager d'en faire son métier. Et puis, à l'été 1970, l'entraîneur des "pros", Aimé Mignot, fait appel à lui. A 18 ans, l'année de sa terminale, Domenech entre peu à peu dans la carrière. Au printemps suivant, à l'heure du bac, il dispute, et perd, la finale de la Coupe de France contre Rennes. Jamais il ne sera bachelier. "C'est mon regret, confie-t-il. J'aurais aimé faire du droit, devenir avocat, métier qui peut mener à la présidence de la République." C'est écrit : Don Quichotte sera footballeur.

Très vite, il se fait un nom. Plus qu'un nom : une réputation. Défenseur rugueux, dur sur l'homme, il n'a pas son pareil pour défier l'adversaire, exciter le public. Dans le tunnel d'accès au terrain, il fait claquer les crampons de ses chaussures sur le carrelage, manière d'impressionner l'attaquant adverse. Son sens de la "provoc" prend sa pleine mesure contre Saint-Etienne, voisin et rival de l'OL. Son ami Georges-Alexandre Halatas, kinésithérapeute à Lyon, se souvient ainsi d'un déplacement chez les Verts : "Nous avons dû patienter jusqu'à 3 heures du matin pour sortir du vestiaire sous protection policière. Des milliers de personnes nous attendaient dehors, et Raymond n'y était pas pour rien. Il avait un côté chef de bande. Il ne reculait pas. Sous des allures bravaches, il avait malgré tout un tempérament anxieux, envahi de doute."

Apprécié à Lyon, honni ailleurs... Il ne cherche pas à rectifier le tir. Le public le traite de "boucher", voire d'"assassin"? Tant mieux, c'est la preuve qu'il existe ! "J'avais besoin d'afficher ma différence, reconnaît-il, c'était pour moi une manière d'être reconnu."Son look est à l'avenant : moustache tombante, cheveux noirs et regard sombre, il a des allures de rebelle latino. Après tout, la révolution n'est-elle pas la grande cause familiale ? Raymond, libertaire dans l'âme, hostile à tout embrigadement, perpétue la tradition. Et peu importe si ses chemises à fleurs, ses espadrilles et ses jeans délavés amusent ses coéquipiers. "Tout cela nous faisait rire, confirme l'ex-avant-centre Bernard Lacombe, mais il ne faut pas oublier que Raymond était un très bon défenseur, un professionnel rigoureux."

N'empêche, la "provoc" demeure son credo. Ne va-t-il pas jusqu'à déclarer "le foot, c'est la guerre" ? Bien sûr, il ne le pense pas. Mais, là encore, il tient son rôle. "Je voulais détonner, sortir de l'uniformité, quitte à passer pour un méchant. Cette image ne me dérangeait pas. Au contraire, elle m'a servi. J'avais besoin d'opposition. Je ne devais pas avoir réglé tous mes problèmes parentaux !"

Son activisme ne se limite pas au terrain. A 19 ans, le voilà promu représentant syndical des joueurs lyonnais. Au cours de sa carrière, que ce soit comme joueur (Lyon, Strasbourg, PSG, Bordeaux, Mulhouse) ou comme entraîneur (Mulhouse, Lyon...), il restera un négociateur acharné, ferraillant avec les dirigeants au sujet des primes ou des salaires. Confirmation du très libéral Jean-Michel Aulas, qui fut son président à Lyon (1988-1993) : "Raymond a la pertinence de la CFDT et le sens du compromis de la CGC. Il a ses idées, il les défend. C'est un redoutable débatteur. Un séducteur aussi, qui a une grande faculté à théâtraliser son action."

Sa carrière en témoigne. Au tournant des années 1970-1980, son humour corrosif fait de lui un interlocuteur privilégié des médias. Lecteur assidu, boulimique même, il est curieux de tout, s'intéresse à l'art, à la politique, à la marche du monde. Plus Don Quichotte que jamais, il préfère la lecture de Libération à celle de L'Equipe, joue aux échecs quand ses coéquipiers pratiquent la belote. Une fois devenu entraîneur, à Mulhouse (1984-1988) puis à Lyon, ce touche-à-tout maintient le cap. Féru d'astrologie, il étudie le thème astral des joueurs avant de les recruter. Plus tard, il écrira des chroniques dans L'Alsace et Le Monde. Comédien amateur, il s'aventure sur les planches, dans La Leçon, de Ionesco, ou L'Ours, de Tchekhov.

Ses dons dans ce domaine sont indéniables, même s'il doit se faire violence pour les exprimer. "Cela n'a rien à voir avec un match de foot, assure-t-il. Le trac est beaucoup plus fort. Un jour, dans une petite salle lyonnaise, j'avais si peur et je transpirais tant que j'étais prêt à partir en courant. Le metteur en scène ayant fermé la porte à clé, je suis resté... Le théâtre est une souffrance, je crois qu'il faut être maso pour aimer ça. Ça me bouffe, c'est l'enfer, mais le plaisir est tellement énorme quand on l'a fait."

Ces dernières années, quand ses activités d'entraîneur de l'équipe de France espoirs et de consultant à la télévision le lui permettaient, il a participé à divers spectacles de la compagnie Le Trimaran, fondée en 1993 par le metteur en scène Stéphane Tournu-Romain. Dans la pièce Et demain la lumière, il a interprété le rôle du caporal Barnabé, un humaniste confronté aux horreurs de la Grande Guerre. M. Tournu-Romain est devenu son ami. Ensemble, ils ont initié des jeunes internationaux aux plaisirs du théâtre et de l'écriture. "S'il n'avait pas été dans le sport, Raymond serait devenu un super acteur, assure le metteur en scène. C'est quelqu'un de très attachant, un boulimique de la vie."

Mais l'éclectisme n'a jamais été trop apprécié dans le milieu du football. Domenech y est toujours passé pour un technicien atypique, brillant mais prisonnier de son personnage. Onze années durant, de 1993 à 2004, il a pourtant pris de l'envergure au sein de la direction technique nationale (DTN) du football français. Responsable des "espoirs" et de la formation des entraîneurs, il a prouvé ses qualités d'éducateur et de meneur d'hommes. Il lui restait à accéder au sommet : les Bleus.

Il a cru son heure arrivée après la Coupe du monde 2002, quand le poste de sélectionneur s'est retrouvé vacant. Mais il a mené campagne de façon maladroite, en sous-estimant ses handicaps. Trop incontrôlable, et sans véritable palmarès, il n'avait pas le soutien des confréries du football. En clair, ni la génération Platini ni la génération Zidane ne lui accordaient leur confiance. Tous se méfiaient de son franc-parler, de ce que lui-même appelle son côté "soixante-huitard". Résultat : le poste revint à Jacques Santini.

Deux ans plus tard, en 2004, les Bleus de ce même Santini sont éliminés sans gloire de l'Euro disputé au Portugal. Le fauteuil de sélectionneur est à nouveau libre. Cette fois, Domenech se montre patient et diplomate, au point de se rabibocher avec un vieil adversaire, Guy Roux, l'entraîneur d'Auxerre. Surtout, il laisse agir un homme d'importance : Aimé Jacquet, son patron à la DTN. Avant de conduire l'équipe de France à la consécration planétaire de 1998, ce dernier fut son entraîneur à Lyon et à Bordeaux. Il connaît ses qualités. Fort de ce soutien, le Lyonnais devancera à la fois le candidat de la génération Platini (Jean Tigana) et celui de la génération Zidane (Laurent Blanc).

Etonnante association que le duo Domenech-Jacquet, deux personnalités pour le moins différentes. "Aimé a toujours été un modèle pour moi,précise toutefois le Lyonnais. Il avait ce que je n'avais pas : la stabilité, une ligne de conduite, une capacité à faire le dos rond." Cette admiration, sincère, trahit une facette méconnue du personnage : son sens de la hiérarchie, son respect des anciens, son rejet des tricheurs.

Le voici donc chargé des Bleus. Confronté au départ de plusieurs cadres (Desailly, Zidane, Thuram, Lizarazu), aux humeurs des stars restantes (Henry, Vieira, Pires, Barthez), il doit apprendre à se montrer moins tranchant. En est-il capable ? Peut-il contenir son humour au second degré, sa volonté quasi obsessionnelle de sortir du rang ? Ses opposants en doutent. Certains de ses proches estiment qu'il a changé, "mûri". D'autres, à l'image de Stéphane Tournu-Romain, réfutent l'idée d'un quelconque changement : "C'est lui faire injure que de dire cela ! Raymond n'est pas dans le moule. Il reste libre !" Jean-Pierre Doly, un autre ami, avec lequel il a souvent travaillé à la DTN, confirme cette analyse : "Il n'a pas vendu son âme. Il ne fera jamais de l'eau tiède, il ne supporte pas les béni-oui-oui !"

Domenech lui-même reconnaît néanmoins avoir fait des "concessions". La mise en suspens de sa "carrière" théâtrale n'est pas la seule. Jacquet, son mentor, ne lui a-t-il pas conseillé de maîtriser davantage ses interventions médiatiques ? "Ce poste est un poids pour la liberté d'expression, admet le nouveau sélectionneur, dont la compagne est journaliste. Mais, bon, je serai libéré un jour !"

Il est vrai que l'actualité incite à la prudence : l'équipe de France est convalescente, l'ambiance y est plutôt morose. Surtout, son nouveau patron a découvert à quel point elle a fonctionné, ces dernières années, comme une république des joueurs ; ceux-ci avaient le pouvoir, et de nombreux relais dans les médias. D'où la difficulté à imposer des règles de vie plus strictes : la ponctualité, le respect de la diététique, l'arrêt des téléphones portables... Domenech s'y emploie, en ménageant autant que possible les ego : "Contrairement à ce que l'on croit, je suis un homme de compromis, j'argumente, je n'impose jamais rien."

Ses débuts ont malgré tout été laborieux. Les vedettes ont mal perçu sa façon d'occuper la scène. Elles n'ont pas apprécié non plus la mise à l'écart d'une partie de l'encadrement précédent, notamment l'éviction d'Henri Emile, l'intendant des Bleus, l'homme de tous les secrets - professionnels et intimes - du groupe. Conséquence : à l'heure où son équipe s'apprête à recevoir l'Irlande à Saint-Denis en match de qualification pour le Mondial 2006, Domenech sait que ses détracteurs demeurent en embuscade, prêts à réactiver la piste Laurent Blanc. Seul un succès lui permettrait, cette fois encore, d'afficher sa différence.

Philippe Broussard

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