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#1
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novembre 2003. J'accompagne ma fille, convoquée au tribunal de C. Nous y arrivons à 14 heures et en sortirons vers 18 heures. Quatre heures pendant lesquelles nous assistons, d'abord amusés puis atterrés, à une parodie de justice sur fond d'inégalité linguistique. Sur l'estrade, un président sévère et renfrogné, qui ne lèvera pratiquement pas les yeux de tout l'après-midi sur les prévenus. A ses côtés, un procureur tout en bons mots, aphorismes et phrases fleuries ; nous eûmes droit à «tant va la cruche à l'eau qu'à la fin elle se casse», «qui vole un oeuf vole un boeuf», puis en montant un peu la barre : «Une bonne confession vaut mieux qu'une mauvaise excuse», et enfin, en guise d'apothéose : «O tempora ! o mores !»... En bas, à la barre, quelques avocats pressés, sans connaissance réelle des dossiers et sans aucune relation avec leurs «clients», ces derniers tous blacks et beurs, en uniforme de la cité, sweats et baskets, répondent aux questions par des tronçons de phrases sur un rythme haché et accéléré. Tout l'après-midi se sont ainsi succédé 12 jeunes ; pas un seul n'a tenté d'articuler la moindre explication, de construire la moindre argumentation. Vers 17 heures est appelé à la barre un jeune black ; il est grand, costaud ; il écoute le président qui rappelle les faits qui lui sont reprochés : en bref, vol de deux CD dans une grande surface. Et pour la deuxième fois. C'est là que le procureur nous a gratifié d'un «tant va la cruche à l'eau...» et s'est lancé dans un long discours de fort belle facture sur la protection des citoyens et la vertu du châtiment. Plusieurs fois, le jeune prévenu se penche en avant, empoignant la barre avec une force qui fait saillir les muscles de son cou ; il tente de parler, émet quelques mots saccadés : «C'est pas voler... Je les ai déjà...» Ses tentatives sont noyées sous le flot continu du laïus du procureur ; la tension devient palpable à mesure que se révèlent vains ses essais d'intervention. Le procureur s'arrête enfin : «Alors, de quoi voulez-vous donc nous entretenir qui ne puisse attendre l'ultime fin de ma péroraison ?» Et le jeune répète : «C'est pas voler... Je les ai déjà...». «Mais bien sûr que vous l'avez puisque vous l'avez volé !» La tension monte encore d'un cran, des insultes sourdes sont marmonnées que le procureur tourne en dérision : «Expliquez-vous donc au lieu de grogner comme un animal !» Survient alors ce qui me paraissait inévitable : le jeune black saute par-dessus la barre, bondit sur l'estrade et empoigne le procureur au collet. L'agresseur est ceinturé et menotté ; il sera traduit en comparution immédiate et écopera de plusieurs mois de prison ferme. Il fallait que justice passe et elle est passée. Violence sur un magistrat dans l'exercice de ses fonctions, c'était un délit grave et il fut justement puni. Mais jamais comme ce jour-là je n'ai ressenti un tel sentiment d'impuissance, jamais ne m'est apparu avec autant d'évidence l'enchaînement fatal entre insécurité linguistique et passage à l'acte violent. Ce jeune tentait désespérément de donner une explication vraisemblablement mensongère d'ailleurs selon laquelle il n'avait pas volé les CD ; il venait, prétendait-il, les échanger parce qu'il les avait déjà. Mais lui manquaient les mots pour se faire comprendre ; lui faisaient défaut les structures pour convaincre. L'humiliation de ne pas maîtriser ce qui fait le propre de l'homme, l'exaspération de n'avoir pas l'espace ni les moyens de se faire entendre le conduisirent inéluctablement à l'agression. Je ne cherche pas à justifier un acte violent, inacceptable, je tente simplement d'en décrire les articulations. 18 ans, encore élève d'un lycée professionnel, citoyen français, il a subi pendant treize à quatorze ans une obligation scolaire qui ne lui a pas donné les mots pour laisser une trace de lui-même sur l'intelligence des autres. Et lorsqu'on ne peut pas s'inscrire pacifiquement sur l'intelligence des autres, la seule façon d'exister, c'est de laisser physiquement des traces sur le corps de l'Autre. La violence est ici directement liée à l'incapacité de mettre en mots sa pensée en y mettant de l'ordre ; car seuls les mots organisés apaisent une pensée sans cela chaotique, tumultueuse, qui se cogne aux parois d'un crâne jusqu'à l'insupportable et qui finit par exploser dans un acte incontrôlé de violence. Le flux contrôlé des mots, la succession tranquille des phrases diffèrent le passage à l'acte ; ils donnent une chance à deux intelligences d'en rester aux mots plutôt que d'en venir aux mains. Ma fille a été appelée dès la fin de l'incident. Elle avait particulièrement soigné sa tenue ; son attitude était suffisamment respectueuse, sans servilité excessive. Elle sut attendre l'invitation du président pour donner calmement des arguments atténuant la gravité de sa faute, tout en reconnaissant sa responsabilité et en s'engageant à ne pas recommencer. J'avais l'impression d'entendre le procureur se dire dans sa tête : «Quel bel échantillon de l'humanité ! Comme elle s'exprime bien ! Et jolie en plus...» Elle s'en tira avec une faible amende alors qu'elle risquait un an de retrait de permis de conduire. Insupportables inégalités linguistiques qui manifestent et renforcent jusqu'à la caricature les inégalités sociales ! Insupportable impuissance de notre école de distribuer de façon plus équitable le pouvoir linguistique parmi les enfants qui lui sont confiés ; livrant ainsi à un monde hors de portée de leurs mots des jeunes à l'identité vacillante, dont la seule chance de laisser une trace sur les autres et sur le monde est de s'abandonner à la violence, en désespoir de «cause». Alain Bentolila |
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no coment !!! rageant! |
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#3
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Salam, Cet article revoltant m a rappelé de vieilles lectures "les dossiers serects de la police francaise" ou encore "les dossiers secrets de la justice francaise " des histoires du meme genre a l epoque de V.G. d Estaing. des sans abris par ex. accusés a qq mois de prisons alors que d autres qui ont volé des millions aux contribuables beneficient de la clemence judiciaires. Une justice a deux vitesses pour une socièté a deux vitesses. Et tout en bas de cette echelle sociale, une bonne partie de ces "francais d origine etrangere" arabes, noirs africains...Bouc emmissaires des maux sociales. Les politiques bien republicains en parlent de "sauvageons" quand ils ne donnent pas de baffe. Cette injustice linguiste est symptome d une injustice sociale ou les victimes souffrent de l exclusion, vivent d une prison ,sans mur, geographique, linguistique et culturelle. Un grand potentiel humain jeune avec toutes ses richesses pour ce gachis revoltant. Et le plus revoltant encore c est que ces faiseurs d opinions au lieu d y remedier, cherchent des "Ben laden juniors" chez qq jeunes qui essaient de se trouver qq points de repere culturelles ou religieuses. |
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#4
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l'article m'a fait rappeller que chaque moment historique trouve ses "ilotes" (une autre façon d'être esclaves), en certaine époque, les ilotes étaient les femmes, inégales aux hommes en droits, en un autre temps, des personnes de différente race, ethnie, religion... Â travers le langage on manifeste les relations de pouvoir et domination, d'inégalité et discrimination. Où est l'égalité, cette belle devise de la révolution française? :-( |
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#5
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Salam .....oui c est vrai a chaque periode, chaque societé a été marquée par ces ilots devalorisés. Et l etat ne trouve de remedes que dans la punition judiciaire pour masquer un vrai malaise sociale. Sur l egalité, c est a mon avis une conception qui doit etre revue puisqu elle ignore toutes les nouvelles composantes de la socièté francaise. |
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#6
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salam, ikkar je suis d'accord un traitement égal devant la loi peut entraîner plus d'inégalité (c'est pour ça qu'il y a des actions affirmatives, etc), mais le sens... tu m'as compris? ;-) Citation:
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#7
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Oui affirmatif :-) et ce qui rend encore les choses pires en France c est cet esprit jaconbin qui au lieu de reconnaitre les differentes souches socio culturelles pour en degager toute la potentialité, on prefere des criteres assimilationsites reducteurs qui exclut une bonne partie de la socièté d origine etrangere. On est loin en France des espagnols qui parlent du castillant ou lieu de dire " L ESPAGNOLE" ;-)Beaucoup de specialistes de l enfant parlent du "langage elaboré" chez l enfant issu d une famille aisé d un certain niveau socio culturel par opposition au "langage" restreint" chez les familles defavorisées . Distinction qui aura des consequences psychologiques nefaces sur l evolution de l enfant defavorisé si on applique "ces principes d egalité" |
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| Citation:
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#9
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.... A preciser que le galego est une langue celtique et non romane soeur ou mere du portugais: question de ne pas heurter la sensiblité des etudiants de Vigo ou les perpetuels pelerins de ST Jacques :-)
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#10
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Non! le galicien est une langue romane, très proche du portugais. Jusqu'à la fin du Moyen-âge, c'était une seule et même langue. On a commencé à les distinguer qu'au XVIème siècle, et elles sont restées assez proches l'une de l'autre. Citation:
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