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Vieux 22/01/2005, 13h06
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Par défaut Des racines et des ailes

"L′homme qui m′a donné des racines et des ailes"


Sociologue de renommée mondiale, Fatéma Mernissi a été l′élève du Professeur Chafik. Elle s′en souvient avec émotion. .


"Il y ′ a des êtres qui viennent au monde au bon moment et je fais partie de ceux-là. Je suis née en 1940 dans un Maroc qui croyait très fort en sa Nahda, mot Arabe qu′on traduit à tort par Renaissance, car il n′a aucune relation avec l′enfantement. Nahda, d′après mon dictionnaire préféré veut dire l′énergie (at-taqa) et la force (quwa) et le verbe nahada, veut dire "se mettre debout", ou mieux encore, "se mettre en position de combat" Et dans le Maroc de mon enfance, les hommes étaient persuadés qu′ils pouvaient chasser les troupes françaises et espagnoles qui les colonisaient et s′inventer un futur fabuleux. Comme les Européens s′entre-tuaient dans ce qu′ils ont baptisé "la Deuxième Guerre Mondiale", les Arabes étaient convaincus qu′une civilisation enceinte de tant de violence auto-destructive ne pouvait plus dominer le monde et qu′il était possible de lui échapper. Dans mon Maroc à moi, les autorités religieuses rêvaient de femmes dévoilées et instruites et ils ont ouvert en 1947 une section féminine à la Qaraouiyine, l′Université médiévale de théologie de Fez, ma ville natale. Dans mon quartier, un alem(autorité religieuse) ouvrit une des premières écoles privées mixtes où garçons et filles étaient invités, entre deux prières, à apprendre en plus de l′histoire et de la géographie, les mathématiques, et surtout à faire du chant et de la gymnastique. C′est dans cette école que mon père m′envoya.
Ce que mon père n′avait pas prévu, c′est que la colonisation prendrait une autre forme, celle plus insidieuse que la colonisation, d′une guerre froide ou l′atrophie des cerveaux arabes, programmée dés la découverte en 1933 du pétrole en Arabie Saoudite par la Standard Oil of California, étouffera tout rêve de renouveau en finançant l′une des plus grandes machines de censure et de terreur de l′histoire de l′humanité. Une puissance arabe où le pétrole financerait des démocraties qui libèreraient les cerveaux et décupleraient le capital humain était perçue comme contraire aux intérêts des stratèges américains qui étaient en train de redessiner la carte du monde. Dans un livre intitulé "L′Arabie Saudite en question" où l′auteur, Antoine Basbous, directeur de l′Observatoire des pays arabes et un expert de l′islamisme, essaie d′expliquer les origines des événements du 11 Septembre, on apprend que "en Juin 1948, le secrétaire américain à la défense, John Forrestall, déclara devant l′état-major:-L′Arabie doit désormais être considérée comme incluse dans la zone de défense de l′hémisphère occidental" . La guerre de Palestine en 1948 "sonna le premier glas de la Renaissance Arabe.
En 1954, l′entrée dans l′adolescence fut pour moi un atterrissage chaotique dans un Maroc dépressif où les troupes d′occupation étaient toujours là et leur retrait fut à peine senti en 1956, année de la soi-disant "Indépendance", car celle-ci n′était en fait qu′une "indigénisation" d′un appareil de terreur qui tirait sa force d′un Occident pervers qui chantait les Droits de l′Homme le matin et forniquait le soir avec les despotes.
Et c′est précisément en 1954 qu′un homme entra dans la classe du "Collège pour Jeunes filles musulmanes" où j′étudiais et me révéla un secret: je pouvais continuer à cultiver le rêve de la Nahda toute seule. Comme les vestales dans les temples désertés par les dieux.

le jeune professeur qui chantait la diversité
Cet homme s′appelait Mohammed Chafik. Il était grand et mince avec un regard qui scrutait l′espace avec cette intensité caractéristique des visionnaires. Vous sentez que vous existez pour eux, mais ils sont fascinés par autre chose de plus vaste. Je compris plus tard que sa démarche aérienne, son échine droite venait du fait qu′il ne marchait pas dans l′espace comme les plus médiocres d′entre nous , mais dans le temps. Et son temps ressemblait à s′y méprendre à celui d′Albert Einstein qui rappelait que "la distinction entre le passé, le présent et l′avenir est juste une illusion, même si elle est tenace." Le professeur Chafik m′apprit à ne respecter aucune frontière qui touche à ma souveraineté d′être humain, soit-elle d′ordre spatial comme le voile, ou d′ordre temporel comme la notion de progrès, qui dévalorise le passé et me mutile de milliards d′années et réduit mon identité. Des racines et des ailes, ne cessera-t-il de répéter, voilà ce qu′un bon pédagogue peut donner à son élève. Ce pédagogue hors pair a réussi à m′aider à surmonter le sentiment de désespoir qui s′était abattu sur ma génération, encerclée qu′elle était par une guerre froide porteuse d′extrémismes, et ce en m′ouvrant les vastes prairies de la mémoire : "Les générations appelées à promouvoir et à gérer l′ère d′ouverture de nos sociétés maghrébines se rendront à une évidence historique officiellement occultée pendant des décennies sinon des siècles : punicisée, hellénisée, latinisée, fortement arabisée, puis superficiellement francisée, l′Afrique du Nord demeure foncièrement berbère". Alors que les extrémistes qui aboyaient de toute part voulaient me renvoyer au mythique harem khalifal, mettant en cause mon droit de circuler souverainement dans les rues et les parlements, voilà un jeune homme qui entre dans la ville de Fez, pour contester les frontières, détruire les calendriers, et m′invite à gambader librement dans un passé qui échappe à l′ Arabie Saoudite et aux Américains qui la soutiennent! En m′ouvrant les horizons du passé, le professeur Chafik m′encouragea à lever la tête et regarder assez haut pour m′inventer un futur.
Il était beau en plus, ce qui n′était guère étonnant, car il venait de Beni Sadden, une région voisine de Fez, réputée pour la beauté de ses hommes et de ses femmes. Mais sa beauté dépassait l′éclat du physique, elle venait, comme celle des poètes, de son éloquence étourdissante. Il entra dans notre classe par un matin pluvieux de l′automne 1954 et nous salua sans sourire, ce qui était étrange dans une ville où la politesse exigeait qu′on exhibe les gencives. Il nous annonça qu′il allait nous enseigner quelque chose dont je n′avais jamais entendu parler : At-tarjama(Traduction). Je me suis ruée sur le dictionnaire durant la récréaction et je découvris que "Traduire les mots de quelqu′un (tarjama lahu) veut dire les expliquer dans une autre langue". Je fermai le dictionnaire et le pris comme un amant dans mes bras : l′idée de voyager entre les langues m′enchanta. Mais lorsque la classe reprit, une fois la récréation terminée, le professeur Chafik nous apprit que son cours de traduction allait nous aider à "circuler entre l′arabe et le français". Mon coeur se serra, car j′avais peur des Français, je les trouvais cruels. Comme s′il lisait dans mon esprit, le professeur Chafik ajouta qu′ "Apprendre la langue de l′ennemi, c′est déjà amorcer sa transformation". Un silence inhabituel s′installa dans la classe: Cette homme nous parlait différemment de l′ennemi. Les autres professeurs, aigris par les événements de Palestine, nous disaient que parler la langue de l′ennemi, c′était trahir la nation arabe ! Cet homme nous disait le contraire! Un concept-clef revenait de manière obsessionnelle dans son cours : "Tafatuh", ouverture dans le sens de régénérescence et d′épanouissement.
S′ouvrir à l′ennemi, c′est capter sa force
Il nous parla de l′ouverture sur l′autre comme d′une stratégie de survie et d′épanouissement, un concept clef de sa vision du monde, qu′il n′a cessé d′enseigner: "C′est évidemment d′ouverture d′esprit qu′il est question, c′est à dire d′un effort soutenu fourni par l′individu pour toujours envisager les choses du point de vue de l′autre aussi". Il introduira la polémique d′abord dans mon collège de "Jeunes filles musulmanes", mais ensuite dans le Maroc tout entier, en rejetant la xénophobie: "Je dirai à ces tenants de la xénophobie culturelle", écrira-t-il avec défi, "je suis francophone et je suis heureux de l′être, sans pour autant nourrir à l′endroit de la France le moindre amour passionnel. Comme tous les Marocains de ma génération, j′ai des raisons sérieuses de la honnir, et pourtant je ne la hais point, car c′est la faiblesse de mon pays qui a fait sa force à elle". Penser la colonisation et son contraire, la libération des individus et des peuples en termes de circulation d′énergie, en termes de synergie et non plus en termes de frontières qui bloquent les identités et érigent l′exclusion en solution, ravissait l′auditoire féminin du professeur Chafik, hanté par le cauchemar d′un harem que les extrémistes commençaient à agiter. Mais les remous de la classe de traduction secouèrent tout l′établissement scolaire et mirent la puce à l′oreille de l′élite pensante de la ville , car ce jeune professeur qui avait à peine la vingtaine, faisait de la dissidence à partir de la langue arabe et d′un Coran qu′il citait souvent, mais pour appuyer une thèse de laïcité du pouvoir politique qui alertait tous les policiers qui surveillaient la planète, qu′ils soient locaux ou occidentaux, car il touchait à un tabou : celui de la langue berbère.
Revendiquer son identité berbère ou kurde ou chrétienne, c′était fragiliser la Nation Arabe en l′exposant à l′effritement, criaient les prédicateurs d′une Arabie Saoudite qui avaient degros moyens pour utiliser le livre saint comme arme stratégique pour diffuser la censure et l′exclusion : "L′Arabie a édité 53 millions d′exemplaires du Coran… offrant gracieusement les trente-six millions d′exemplaires aux fidèles de 78 pays à l′occasion du Ramadan…" D′où le danger que représentaient des penseurs comme Mohamed Chafik, qui ne puisait guère sa démocratie dans un Occident contaminé par sa propre Guerre Froide, bien au contraire. Il enracinait la sienne dans un Coran où le pluralisme linguistique est cité comme un des miracles d′Allah : "L′Islam, en tant que religion et vision du monde, a une positions très claire sur le pluralisme linguistique. Le verset de la sourate “Les Romains” la résume bien : "Et parmi ses miracles… la diversité de vos langues et de vos couleurs. Il y a là vraiment des signes pour ceux qui savent les décoder". La diversité, célébrée comme miracle divin dans le Coran, rappelle-t-il, "est constamment reconfirmée par les découvertes scientifiques, comme une manifestation d′un environnement riche et équilibré. Et petit à petit, l′humanité s′est convaincue que la diversité linguistique enrichit la pensée et dynamise la culture, par ce que chaque langue découpe le réel d′une façon différente".
Mais le vrai miracle, c′est que la voix de Mohammed Chafik, aussi dissonante qu′elle soit, dans la cacophonie d′un monde arabe assourdi par la propagande de la machine médiatique saoudienne, réussit à se faire entendre dans le Maroc et influença une cascade de générations ,notamment celle du jeune roi Mohammed VI, dont il fut le professeur. Le Maroc est l′un des rares pays où la démocratisation est en train d′enregistrer des progrès inouïs, où le berbère est reconnu comme une des langues officielles, la société civile encouragée et où les femmes ont envahi le parlement.
Comment expliquer cela? Certains vous diraient que le Maroc a choisi la voie de la démocratisation par ce qu′il n′a pas de pétrole, qu′il n′a que le potentiel humain comme source d′énergie et de richesse. D′autres diront que c′est parce que nous, les Marocains, avons eu la chance d′écouter attentivement des penseurs comme le professeur Chafik et de les célébrer comme des phares dans les décennies les plus sombres de la guerre froide, que notre démocratisation est en bonne voie.
Inutile de vous dire que si vous lui suggérez qu′il a contribué, en tant que pédagogue qui a réussi sa tâche, à l′épanouissement de la tolérance, du pluralisme et de la diversité linguistique au Maroc, et notamment par la création récente de l′Institut des études berbères; et que c′est un peu son rêve qu′il a essayé de partager depuis qu′il s′est décidé à l′âge de 18 ans, à entamer une carrière d′enseignant, il sourira avec la modestie qui sied aux grands, et vous dira que vous exagérez.
Mais moi, je persiste et signe et je répète à mon professeur Mohammed Chafik, que l′audace que je possède en moi, et qui m′a permis de sillonner la planète sans me laisser impressionner par les médiocres extrémistes, est due bien sûr en grande partie, à ma grand-mère Yasmina, qui comme la sienne était illettrée, mais surtout au fait qu′il m′a convaincu, dans ses cours de traduction, que j′avais des racines et des ailes



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