|
#1
| |||
| |||
| Le CO2 à la corbeille Pour convaincre les industriels de réduire leurs rejets de gaz carbonique, un marché de «droits à polluer» a été lancé la semaine dernière. Explications Le marché du gaz carbonique est ouvert! Ça se vend autour de 8 dollars et demi la tonne, aux dernières nouvelles. Pour ceux qui se demanderaient qui veut acheter un gaz surabondant dans la nature, précisons que ce n’est pas le gaz lui-même qui est à vendre, mais le droit d’en envoyer dans l’atmosphère. C’est le premier marché de ce type au monde, une initiative européenne qui précède de deux ans le futur marché des droits d’émission prévu par le protocole de Kyoto pour 2008. Les terriens produisent actuellement deux fois plus de gaz carbonique que la planète, ses végétaux et ses océans ne peuvent en absorber. L’effet de serre menace, tout le monde en convient désormais. Même les banquiers (Caisse des Dépôts, Caisse d’Epargne et Fortis) réunis au Ritz la semaine dernière à l’occasion du lancement de ce «marché du carbone». «Selon l’Organisation météorologique mondiale, l’année 2004 est la quatrième année la plus chaude depuis 1861, juste derrière 2003, résume Philippe Germa, directeur d’Ixis Environnement, une filiale de la Caisse d’Epargne, à l’intention des futurs investisseurs. Les dix dernières années, à l’exception de 1996, sont les plus chaudes connues depuis qu’il existe des relevés météorologiques.» Il n’y a plus guère que la Global Climate Coalition, un groupe de pression créé naguère par tous les grands du pétrole et abandonné peu à peu par la plupart d’entre eux, à la notable exception d’Exxon, pour contester ce genre de faits. Le principe des marchés d’émission est bien connu. Et efficace: ce n’est pas seulement une idée permettant aux banquiers de spéculer sur une nouvelle matière première… Lancé en 1990 aux Etats-Unis pour lutter contre les émanations de SO2 provenant essentiellement des chaudières des producteurs d’électricité, il avait permis de diminuer spectaculairement en quelques années la quantité de ces gaz responsables des pluies acides. La règle du jeu est simple: on fixe pour une industrie – la métallurgie, le ciment, la production d’électricité – des quotas d’émission. Ceux qui ont émis moins peuvent revendre à ceux qui ont dépassé leur plafond. C’est à la fois une prime à la vertu et une taxe sur ceux qui pratiquent une mauvaise gestion environnementale. De temps en temps, on resserre les quotas, et le tour est joué. Dès 2008, le marché sera mondial: il faut que la planète arrive à réduire ses émissions de CO2 de 60% avant 2050 si nous ne voulons pas faire cuire nos petits-enfants et l’ensemble du monde vivant. Ce qui permettra sans doute aux pays du Sud qui auront su reconstituer par exemple leur couverture forestière – la déforestation, c’est autant de carbone de plus dans l’atmosphère que l’ensemble de la filière pétrolière – de revendre des permis d’émission aux industriels du Nord qui n’auront pas su s’adapter. Et puis ce devrait être un moyen de diminuer spectaculairement le coût d’une réduction massive de nos gaz à effet de serre (il faudra les diviser par 4 en France en un demi-siècle): les économies se font d’abord là où elles sont le plus rentables, là où elles coûtent le moins cher. D’après les distingués économistes du Groupe intergouvernemental d’Experts des Changements climatiques (GIECC), ce système astucieux devrait permettre de diminuer la facture de moitié. Une économie bienvenue, car la lutte contre l’effet de serre risque de coûter fort cher. Tout le monde n’a pas apprécié outre mesure l’ouverture de ce marché du CO2. Un sidérurgiste, Guy Dollé, patron d’Arcelor, et un cimentier, Bertrand Collomb (Lafarge), ont fait tribune commune pour dire dans la presse tout le mal qu’ils pensaient de ce nouveau marché européen, agitant la menace d’éventuelles délocalisations au cas où on leur ferait trop de misères. Ce qui est loin d’être le cas. Les quotas d’émission délivrés par les différents pays de l’Union européenne ont été plus que généreux: personne n’avait envie de brider une croissance bien pâlichonne. Ils sont plus élevés en France que ce que les industriels ont effectivement expédié dans l’atmosphère ces dernières années. Mais le patronat français a horreur des mesures contraignantes, fussent-elles indolores et dictées par l’intérêt de tous. Elles n’ont pas satisfait non plus ceux qui se préoccupent d’environnement. D’abord à cause de ces quotas trop généreux. «Tant d’années de négociations entre experts et banques d’affaires pour aboutir à quoi? 3 millions de tonnes de CO2 économisées alors que nous devrons en émettre 70 millions de moins en 2012 pour simplement remplir nos engagements pris à Kyoto? La montagne a accouché d’une souris», soupire-t-on chez Greenpeace. On pourrait répondre à l’organisation écolo que ce marché n’est qu’un outil parmi d’autres, qu’il ne concerne que l’industrie, et pas les transports, l’habitat ou l’agriculture, autant de secteurs qui émettent chacun autant de CO2 que nos industriels. Mais nos écolos ont des raisons d’être amers: jusqu’à présent, en matière de climat, on a beaucoup parlé et peu agi. Les deux tiers des mesures annoncées dans le plan national de lutte contre le changement climatique de 2001 n’ont jamais été appliquées, et surtout pas l’écotaxe qui en était l’élément essentiel. Il paraît que ça changera lorsque surviendront les premières vraies catastrophes climatiques, entre 2010 et 2015, quand les Français commenceront à s’inquiéter. Il faudra bien alors que les politiques prennent le problème du réchauffement au sérieux… Encore un peu de patience, donc. GÉRARD PETITJEAN |