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Vieux 15/02/2005, 14h37
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Par défaut Une politique arabe de la France




Des Capétiens aux Bonaparte et à Lyautey et même, soyons franc, à de Gaulle, on est bien en peine de définir ce qu’on appelle commodément la «politique arabe» de la France. Prosélytisme religieux, rapacité coloniale, politique d’«égard», réalisme pétrolier, rêve de «royaume arabe» ou de laïcité musulmane: dans cette cavalcade de velléités, entre le féroce et le touchant, on voit tout de même pointer ici ou là une idée, ou une volonté, manifestée par un homme d’Etat soucieux d’établir avec telle ou telle composante de la galaxie arabe des rapports fondés sur le respect et l’échange.

Il se trouve que les deux meilleurs exemples en ont été donnés au XXe siècle par Léon Blum en 1936-1937, puis par Pierre Mendès France en 1954-1955. Qu’il s’agisse de deux hommes d’Etat juifs ne comporte peut-être pas, en soi, de leçon, à moins qu’on ne retienne que l’éthique juive met, plus qu’aucune autre peut-être, la justice au cœur du débat public.
Quand Léon Blum, chef de la coalition de Front populaire, accède au pouvoir en juin 1936, la «question arabe» n’est pas au premier plan de ses préoccupations. Mais le Proche-Orient s’agite, notamment en Palestine et au Levant, où le système des mandats de la France sur la Syrie et le Liban entre en crise. Quant à l’Afrique du Nord, elle enregistre une forte poussée de fièvre: c’est l’année où Messali Hadj revendique pour la première fois l’indépendance de l’Algérie.
C’est alors qu’avec la création d’un Haut Comité méditerranéen Léon Blum fonde la première structure capable de concevoir et de mettre en actes une «politique arabe de la France». D’autant qu’il lui donne un animateur hors de pair, l’historien Charles-André Julien, qui, après avoir été un des premiers membres du Parti communiste, a rejoint Léon Blum à la SFIO et s’est affirmé apte à l’action, laquelle est relayée au gouvernement par Maurice Violette, ancien gouverneur général de l’Algérie, où il s’est fait très mal voir du parti des colons, et au Quai-d’Orsay par le secrétaire d’Etat Pierre Viénot, disciple de Lyautey converti au socialisme.

Beaucoup d’atouts sont réunis pour mettre en actes une politique arabe qui prend effectivement son essor. Epaulé par l’ambassadeur de Jouvenel, Viénot négocie avec le gouvernement de Damas un traité qui, en septembre 1936, abolit le mandat français et ouvre les voies à l’indépendance de la Syrie.
Mais quand le traité arrive devant le Parlement pour ratification, Blum a dû démissionner. Le texte négocié avec les Syriens fut rejeté par l’Assemblée, celle-là même qui avait mis Blum en minorité et se livrera à Pétain.
S’agissant de l’Algérie, le vice-président du Conseil Maurice Violette, associé à son chef de gouvernement, élabore le fameux projet dit «Blum-Violette» qui accordait la citoyenneté française aux Algériens anciens combattants. Mais pour timide qu’elle paraisse, cette réforme fut rejetée par ceux que Charles-André Julien appelait «les prépondérants». Léon Blum racontait qu’il n’avait jamais vu un visage aussi chargé de hargne que celui de leur chef, l’abbé Lambert, maire d’Oran, prêtre raciste.

S’agissant de la Tunisie, Pierre Viénot et Charles-André Julien tentent de prévenir la crise. Mais Viénot, déclarant en Tunisie que «les intérêts de la colonisation ne sont pas forcément ceux de la France», dresse contre lui le parti colonial. Alors que Julien recevait Bourguiba à Paris.
En provoquant la démission de Blum le 21 juin 1937 par un veto contre sa politique économique, le Sénat n’exprime pas seulement son conservatisme social, mais aussi la détestation qu’éveilla chez les héritiers des radicaux fondateurs d’empire une politique qui tendait à reconnaître, aux peuples arabes notamment, leurs droits élémentaires.

C’est dans un autre contexte qu’agira dix-huit ans plus tard Pierre Mendès France, qui avait été secrétaire d’Etat de Léon Blum au printemps 1938. Chacun sait que ce spécialiste des questions économiques avait été appelé à la tête du gouvernement, en catastrophe, pour mettre un terme à une guerre, celle d’Indochine, dont il avait dénoncé l’absurdité, projet qu’il se donne un mois pour accomplir. Mais ce qui est admirable chez Mendès France et montre en lui un homme qui portait une «politique arabe», c’est qu’alors même qu’il se débat à Genève dans les convulsions d’une négociation planétaire au sort de laquelle sont liées non seulement la survie de son gouvernement mais surtout la paix du monde, il se préoccupe de prendre des contacts avec les hommes capables de couper court à l’incendie qui menace en Tunisie, c’est-à-dire avec les émissaires de Bourguiba.
Il n’est pas de jour, à partir de la fin de juin 1954, où il ne double sa négociation indochinoise de contacts avec les hommes les plus capables de l’aider à sortir de la crise tunisienne, d’Alain Savary, dépêché auprès de Bourguiba, à Jean Rouch et à l’homme de confiance du leader du Néo-Destour, Mohammed Masmoudi, auquel il déclare à Genève le 16 juillet: «Je signerai ici les accords indochinois dans la nuit du 20 au 21 juillet. Je veux être le 22 à Tunis… J’amorcerai ainsi la définition d’une nouvelle politique française…»

C’est le 31 juillet qu’ayant maintenu le secret sur l’opération Pierre Mendès France atterrit à Tunis avant d’être reçu à Carthage par le bey. Il est accompagné non seulement par le maréchal Juin, l’homme de la colonisation, mais par le très gaulliste ministre des Affaires marocaines et tunisiennes, Christian Fouchet. On ne saurait ouvrir plus largement à une «autre politique» de la France en Afrique du Nord. C’est ainsi que, dans une interview accordée au «Monde» le lendemain, le colonel Nasser déclare: «Ce que nous savons du passé du président du Conseil me donne au plus haut point l’espoir d’une liquidation amiable de la tension nord-africaine. Dites bien à Paris que tout le monde arabe a les yeux fixés sur M. Mendès France…» Quant à Bourguiba, il déclare de son côté: «J’ai toujours eu confiance en la France. Après vingt-quatre années de luttes et d’espoir, je connais enfin la récompense de ma vie.»

«Le monde arabe a les yeux fixés sur M. Mendès France»: ni son opposition au «tout-répressif» en Algérie ni celle qu’il formule contre l’aventure de Suez ne passent inaperçues du Caire à Damas. C’est ce qui explique que dans un domaine encore plus sensible, celui de la Palestine, cet homme d’Etat juif, et dont l’attachement à Israël n’a jamais été soupçonné, ait été choisi aussi bien par des hommes de dialogue de l’OLP comme le Dr Sartaoui que par des libéraux israéliens comme le général Peled pour être à la fois l’hôte, le médiateur et l’arbitre des conversations très poussées qui se déroulèrent de septembre à décembre 1976 chez l’ancien président du Conseil ou dans sa maison gardoise de Montfrin.

Du projet Blum-Violette aux entretiens de Montfrin, il n’est pas abusif de parler – si réservé que l’on soit à l’endroit de la formule – d’une politique arabe de la France, fût-elle le fait de deux hommes éminents plutôt que de la majorité démocratique ou même, globalement, de l’appareil de l’Etat. Une politique qui fut fondée, ici ou là, sur la dangereuse reconnaissance de droits élémentaires.

Jean Lacouture
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