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Voici un charmant morceau du grand écrivain paru dans l'Art littéraire, en mai 1894. LETTRE A UN MARABOUT A HADJY-ACHMED-BEN-SALEM-BEN-MOHAMED Marabout de Djidjelly. Loué soit le Seigneur clément et miséricordieux. Vénérable Père, Lorsque tu daignais t'entretenir avec moi, c'était dans la petite masure arrangée, sous le nom de village kabyle, pour stimuler la curiosité de l'Europe. Accroupi sur la terre battue, derrière la porte que tu n'avais pas le droit de fermer, tu coulais en paix de l'étain fondu dans un moule docile et simple et il en sortait des manières de cuillères à moutarde qui me réjouissaient, blanches et modestes comme ton âme de marabout. Continuellement, tu secouais le moule et continuellement tombaient sur le tapis les petites cuillères toutes pareilles, que des processions de gens achetaient pour quelques sous, et toi, quand la journée allait s'achever, dédaigneux du gain, tu laissais la besogne et tu priais ; tu montais tout en haut du minaret et tu priais : tu annonçais au monde qui ne t'écoutait pas la gloire impérissable d'Allah et tu saluais la résurrection future du soleil mourant. Ensuite, nous allions avec tes frères manger l'agneau sans sel et boire l'eau des citernes. Toutes les journées étaient pareilles et belles, car Dieu demeurait en toi et tout le reste te semblait indifférent. L'automne vint, presque l'hiver, et tu partis. Depuis ces temps, je n'ai eu qu'une fois de tes nouvelles, et j'ai appris que ta vie, à Djidjelly, ne diffère pas de la vie représentative que tu menais parmi nous, — et la demi-douzaine de petites cuillères en étain que tu m'as fait parvenir avec ton salut, m'a montré que ton moule était toujours le même, docile et simple, comme ton âme de marabout. O Marabout, tout cela, ces souvenirs, ces nouvelles, tout cela a été d'un grand enseignement pour moi, et je tâche, à ton exemple de vivre hors du monde, tout en vivant dans le monde. Des saints que tu ne connais pas ont pratiqué cette vertu, parmi d'autres vertus plus douloureuses et aussi difficiles, mais toi tu la pratiquas devant moi et c'est ce qui m'a touché. Cela et tes paroles (vieilles et belles comme la Sagesse et comme la Bonté) : « Ne t'occupe d'autrui que s'il est pauvre, pour le secourir; que s'il est ignorant, pour l'instruire ». Tes paroles sont inspirantes ; je n'attends que la grâce pour les mettre en pratique. Ta vie, telle que je l'ai vue, n'est pas moins impérative et il faut la grâce encore pour y atteindre en conformité — parfaite, — mais, déjà, je fais de mon mieux : je ne m'occupe plus d'autrui et je ne connais que mes amis qui sont tous pauvres et ignorants ainsi que moi-même, — pauvres en esprit puisque la Beauté est la seule richesse après quoi ils s'exténuent ; ignorants, puisque le secret de l'esprit, qu'ils convoitent, leur échappe et leur échappera toujours. Pareil à toi, marabout, nous ne voulons rien que fondre nos petites cuillères d'étain dans un moule docile et simple, — moins docile, hélas ! que ton cœur, — moins simple, hélas, que ton âme, ô marabout ! Nous ne voulons rien que cela, et puis, quand le soir tombe, dédaigneux du gain, monter au sommet du minaret et annoncer au monde, qui ne nous écoute pas, la gloire impérissable de Dieu, et saluer la résurrection future du soleil mourant. Voilà, vénérable Père, ce que j'avais à te mander. Mets-le dans ta mémoire, si tu daignes le trouver juste. Tu reconnaîtras le sceau de ton ami, REMY DE GOURMONT |