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Vieux 12/04/2005, 19h26
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Agdz, lieu des pires années de la répression, met tous ses espoirs dans l'IER
LE MONDE | 12.04.05 | 14h46 • Mis à jour le 12.04.05 | 19h04
Agdz de notre envoyée spéciale
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'est déjà le désert. Non pas des dunes de sable mais de la pierraille à perte de vue, parsemée de quelques acacias. Au loin, les montagnes de l'Atlas. Sous la garde d'enfants pieds nus ou de femmes en longues robes noires, des troupeaux de chèvres et de moutons errent sous le soleil, à la recherche de touffes de verdure. Agdz, 15 000 habitants, se confond avec son bagne. Cette ville plate, de couleur ocre, où les carrioles à ânes croisent mobylettes, vélos et véhicules poussiéreux, n'est pas la seule des localités du Sud-Est marocain à souffrir de son stigmate.


Kal'at Magouna et Tagounit, notamment, inspirent la même répulsion. Pour un peu, ces communes envieraient leur célèbre voisine, Tazmamart. Qui n'a pas entendu parler de Tazmamart et de ses emmurés vivants, ces militaires plongés dans le noir absolu pendant vingt ans, sur décision du roi Hassan II, à la suite de deux tentatives de coups d'Etat au début des années 1970.

Agdz, elle, n'a même pas droit à la renommée. Elle n'a abrité qu'une dizaine d'années les victimes de "l'ancien régime". Et, pourtant, elle se voit comme une tache indélébile sur la carte du Maroc, l'emblème des pires années de la répression, la décennie 1970. Chari El-Hou, enseignant à la retraite, et Mohammed El-Fdili, coiffeur, connaissent bien le bagne d'Agdz. En 1973, une tentative de renversement du régime, concoctée par des opposants marocains installés sur le territoire algérien, entraîne une vaste rafle dans la région de Goulmima. Chari et El-Fdili, militants de gauche, se retrouvent pris dans la nasse. Agdz ne sera qu'une des étapes de leur calvaire. Ils passeront d'un centre de tortures de Casablanca à d'autres lieux de détention de l'Atlas. Des lieux que l'équipe d'investigation de l'Instance équité et réconciliation (IER), en permanence sur le terrain, n'a pas fini de recenser tant ils sont nombreux.

A Agdz, les détenus vont connaître la faim, le froid extrême, la chaleur torride, les scorpions, les serpents et les rats. Pour toute nourriture, on leur sert des lentilles et des fèves. "Nous étions très maigres. Nous perdions nos cheveux. La vie s'enfuyait de nous peu à peu." La moitié de leurs compagnons de cellule périront dans ce bagne, tout comme une femme d'une cinquantaine d'années, Fadma Ouharfou. "Elle était forte, courageuse mais elle était assez seule. C'était une femme et elle ne parlait que le berbère", se souviennent encore Chari et El-Fdili.

Non loin d'eux, dans une autre aile de l'immense citadelle, ils savent qu'il y avait de nombreux détenus sahraouis. "Nous n'avons jamais pu les voir. Ils étaient à l'écart." Quand ils sont évacués d'Agdz, Chari et El-Fdili s'entendent dire par leurs geôliers : "Bouclez-la ! Sinon, on vous ramènera ici et les conditions seront encore pires." Et tous deux se sont tus pendant vingt-sept ans.


PLANCHE DE SALUT


"Ce n'est qu'en 1998, après que le roi eut annoncé une grâce, que nous avons osé commencer à parler." Chari, en retrouvant sa famille après des années de détention, a eu une drôle de surprise. "Voilà ton gosse !", lui a-t-on dit en lui montrant un petit garçon. L'instituteur était parti en laissant derrière lui trois enfants. Il ignorait que sa femme était enceinte d'un quatrième. "C'est celui qui me ressemble le plus !", dit-il en souriant.

Longtemps, les habitants d'Agdz ont pris les détenus de la citadelle "pour des diables". "On nous disait que c'était des gens du Polisario et des ennemis du Maroc", se souvient une vieille femme. Quand les enfants posaient des questions sur cette mystérieuse bâtisse située en plein centre ville, les parents les faisaient taire aussitôt : "Ils nous criaient : "Silence ! On ne veut pas entendre parler de ce sujet !"", raconte un habitant.

Aujourd'hui, Agdz demande réparation, non pas à titre individuel mais communautaire. A l'en croire, tous ses malheurs viennent du bagne. L'IER s'est rendue ici à plusieurs reprises. Elle a même organisé un séminaire en septembre 2004, en partenariat avec les associations locales. Que faire de ce bagne ? Faut-il le raser ou le conserver comme lieu de mémoire ? Comment aider la région à sortir de son marasme économique ? Les habitants ont eu l'impression qu'on s'intéressait à eux pour la première fois. Ce qu'ils avaient sur le coeur, ils ont pu enfin l'exprimer. "Le pouvoir nous a marginalisés, tenus dans l'ombre. Il fallait cacher qu'il y avait un centre de détention. Résultat : nous avons trente ans de retard par rapport au reste du pays", ont-ils accusé, unanimes. Ils ont dressé la liste de leurs handicaps. Selon eux, 70 % de la population est analphabète. 17 % des actifs sont au chômage. Plus de 40 % des hommes de 25 à 45 ans ont dû quitter leurs familles pour trouver un emploi à Casablanca et Agadir. Il n'y a qu'un infirmier pour 6 000 habitants, or les problèmes de santé sont innombrables : maladies des yeux et de la peau, en raison du manque d'hygiène et de l'absence de réseaux d'égouts.

L'Instance équité et réconciliation ? Dans toute la région, on la prend pour une planche de salut, un intermédiaire providentiel entre l'Etat et la société civile. Si à Rabat et Casablanca, l'IER pâtit du scepticisme des élites, elle pourrait bien souffrir, à terme, de l'espoir démesuré placé en elle par les habitants de certaines provinces.



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Vieux 12/04/2005, 19h27
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source : Le monde
http://www.lemonde.fr/web/article/0,...-631222,0.html
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Vieux 12/04/2005, 19h29
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Trois questions à Driss Benzekri, président de l'instance équité et réconciliation
LE MONDE | 12.04.05 | 14h46 • Mis à jour le 12.04.05 | 19h03
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riss Benzekri, vous avez passé dix-sept ans en prison pour avoir adhéré à un groupe marxiste-léniniste dans les années 1970. Membre fondateur du forum Vérité et Justice, vous présidez aujourd'hui l'Instance Equité et Réconciliation (IER). Celle-ci est souvent soupçonnée d'être manipulée par le palais royal.


L'IER a eu droit, au tout début de son mandat, à une attitude paternaliste. On nous disait : "Vous êtes bien gentils, vous, les anciennes victimes, de vous prêter à cet exercice, mais l'Etat ne marchera pas dans le jeu, vous verrez." Pendant environ six mois, nos détracteurs ont assuré que la population marocaine ne serait jamais informée de notre travail et que les auditions publiques n'auraient jamais lieu.

Puis, quand nous avons commencé à investir la radio et la télévision, que les auditions publiques se sont tenues et qu'on a vu que l'Etat s'impliquait dans le processus démocratique, on s'est mis à dire : "Attention, c'est le roi qui tire les ficelles !" Le résultat est pourtant là : il y a un débat d'une qualité rare, pluriel et réel, dans la société marocaine, même si celle-ci n'est pas toujours bien informée de ce que nous faisons. Chaque jour paraissent dans la presse nationale entre vingt et quarante articles * critiques ou élogieux * sur le travail de l'IER.

Il vous est reproché d'avoir demandé aux victimes de taire les noms des tortionnaires lors de leurs dépositions publiques. En outre, des responsables présumés d'actes de torture sont encore en fonctions.

L'IER ne veut pas se substituer à la justice. Parmi les recommandations que nous formulerons dans notre rapport final, il y aura la question capitale de la réforme de la justice. Si nous nous arrogions le droit de juger les personnes, nous nous mettrions en contradiction totale avec les idéaux que nous défendons. Nous effectuons un travail de mémoire qui se fait dix, vingt ou trente ans plus tard. On ne peut pas jeter en pâture des noms, en dehors d'une scène judiciaire ordinaire. Les droits de l'homme ne sont pas un supermarché où l'on peut faire fi, au moment opportun, de la présomption d'innocence. Depuis la fin des années 1990, la presse marocaine et de nombreux livres, disponibles au Maroc, ont donné des centaines de noms. Le forum Vérité et Justice, dont j'étais le président, a mené dès cette époque des dizaines d'auditions publiques pendant lesquelles les victimes ont cité -le nom de- leurs tortionnaires. Tout cela n'a pourtant pas permis à la société marocaine de guérir de son passé.

Quant aux responsables présumés d'actes de torture, je partage l'idée selon laquelle il faudrait qu'ils soient mis à l'écart, mais je demande que, d'ici là, on tente de voir ce qui a déjà été fait. Combien reste-t-il aux commandes du pays de membres appartenant à la "vieille garde" ? On semble ne pas s'apercevoir des transformations intervenues dans les principaux rouages de l'Etat.

Quelles garanties avez-vous que des suites seront données aux recommandations de votre rapport final ?

Dès le départ, nous avons pensé que nos deux principales garanties étaient la volonté politique et la société. Nous avons la preuve de l'engagement du roi, essentiel pour le déclenchement du processus de réconciliation. Du côté de la société civile, nous ne réclamons pas une adhésion mais un engagement, même critique. Or il est là. Depuis un an, nous agissons sur une multitude de programmes simultanés. Nous creusons la question des disparus, par exemple, en même temps que nous sensibilisons les parlementaires à notre travail. Du Parlement, en particulier, va dépendre la mise en oeuvre de nos recommandations. L'IER va se dissoudre. Ce sera à la société civile et aux acteurs politiques de prendre la relève, et nous nous y employons dès maintenant. Il n'y a pas d'un côté un travail de l'IER en vase clos, de l'autre un rapport destiné à apparaître le jour J. Nous sommes déjà dans la mise en oeuvre d'un autre mode de gouvernance. L'Etat s'implique dans le processus de démocratisation tandis que la société s'en imprègne. Notre principale garantie, elle est là.

Propos recueillis par Florence Beaugé


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