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Si l'applaudimètre était une science exacte, les partisans du non exulteraient... Lundi, Laurent Fabius attendait dans la coulisse José Bové, venu exalter, avec Jean-Luc Mélenchon et Olivier Besancenot, le non dans le fief de Seine-Maritime du numéro deux du PS. Le même jour, Nicolas Sarkozy et François Bayrou tenaient le haut de l'affiche ensemble, à Rouen. Résultat de ce derby dans la ville de feu Jean Lecanuet : victoire pour les partisans du non. Les deux chefs de parti de la majorité n'ont attiré que 1 500 sympathisants, contre 3 000 qui avaient fait le déplacement pour écouter l'ancien leader de la Confédération paysanne. A Paris, la semaine précédente, 4 500 militants UMP ont fait un accueil vibrant à « Nicolas », mais ils étaient moins nombreux que les partisans du non, dans un Zénith rempli de 6 000 « nonistes ». Même scénario à Toulouse, où le meeting de Philippe Douste-Blazy ne rassemblait que 2 000 aficionados, contre 5 000 autour de Marie-George Buffet, Jean-Luc Mélenchon et José Bové...A ce match des meetings et des militants s'ajoute le vent mauvais qui souffle sur la Constitution depuis que, le week-end dernier, les sondages ont replacé le non en tête - il gagnerait avec 51 % des intentions de vote selon le sondage Ipsos-Le Figaro, et 53 % selon le sondage TNS-Sofres-Le Monde. Sur la liste des « coupables » de ce retour du non figure en bonne place Jacques Delors, qui a évoqué, avec un scrupule maladroit, l'hypothèse d'un plan B possible - « même si ce sera extrêmement difficile ». Est également dans le collimateur l'« effet Pentecôte ». Car, même si, à Matignon, on minimise l'échec de la journée de solidarité parce qu'elle n'a pas donné lieu à la pagaille annoncée, on s'inquiète des réactions d'agacement dans les régions touristiques où les « chiffres » du week-end sont mauvais. Mais il y a plus grave pour les avocats du oui. « Nous n'avons aucun problème à rallier les plus de 60 ans, reconnaît un ministre en campagne. Ce sont les jeunes, les étudiants, les cadres qui nous glissent entre les doigts. » Ductiles, versatiles, rebelles : les « actifs » ne se laissent pas enfermer dans un camp. « Si, au déjeuner, ils croisent un partisan du non éloquent, ils repartent avec l'intention de voter non. Le soir, un article dans un journal peut leur donner envie de voter oui », s'inquiète un député... Xavier Darcos, ministre de la Francophonie, raconte que ses réunions les plus difficiles, il les a faites dans les écoles de commerce et les Instituts d'études politiques. Pas exactement la France d'en bas ! C'est que, malgré les grandes orgues de la « pédagogie européenne », le oui reste « raisonneur, ratiocinant, emmerdeur », ajoute-t-il. Le oui n'a pas su convaincre pour ce qu'il est, préférant avant tout dramatiser les conséquences d'un non... A dix jours du référendum, la campagne des partisans du oui est bel et bien lancée et ils se rendent compte qu'ils n'ont plus de botte secrète. « Depuis le début, c'est le oui qui fait peur et le non qui rassure », décrypte un sondeur. Rien à faire, les partisans du oui ne parviennent pas à rassurer. Pis, ils vivent dans la hantise d'un coup de Jarnac médiatique. Par exemple, l'annonce d'une nouvelle délocalisation avant le 29 mai. Rien d'étonnant que la psychose des délocalisations soit devenue l'emblème de cette campagne, qui déchire avant tout le PS. Le peuple de gauche fait « monter les enchères ». Peu inquiet que les réunions publiques soient moins remplies à droite, Jean-François Copé, relayant l'argumentaire de l'Elysée, s'exclame : « Ce n'est pas nous qui avons un problème, c'est la gauche ! Si je pouvais tenir des réunions avec les électeurs de gauche, je le ferais ! C'est eux qu'il faut convaincre. » Reste le joker. Celui de l'abstention. « J'ai le sentiment qu'au dernier moment le pays ne voudra pas faire une c... » s'exclame François Fillon. Le ministre de l'Education, jadis porte-parole du non au référendum de Maastricht, fait désormais partie des fervents partisans du oui. Et il veut croire en l'abstention des électeurs en colère. Qui ne voudront pas, finalement, ajoutent les « ouiistes », les doigts croisés, « casser la maison Europe ». C'est pour répondre aux pourfendeurs de la Constitution que l'ancien Premier ministre Raymond Barre, européen de toujours, monte au créneau. Le Point lui ouvre ses colonnes, où il s'en prend aux « contre-vérités » de la campagne qui diabolisent, selon lui, la Constitution. Et, « rempli de tristesse », le « professeur » Barre nous dit comment il voit la France qui vote non... Interview de Raymond Barre Le Point : Les adversaires du traité constitutionnel accablent la Constitution de tous les maux. Etes-vous choqué par les reproches qu'on lui fait ? Raymond Barre : Oui, je suis choqué d'entendre autant de contre-vérités ou de constater une interprétation tendancieuse du traité constitutionnel. C'est le cas, en particulier, des critiques concernant les lois sur l'avortement et la laïcité, qui sont de compétence nationale. Je comprends qu'on puisse être contre ce traité, mais des arguments plus solides seraient souhaitables. D'autres, de Philippe de Villiers à Attac, dénoncent une démocratisation en trompe-l'oeil. L'Europe sans les peuples continue-t-elle ? Cela me semble de mauvaise foi. Le traité comporte des progrès vers plus de démocratie. Sans entrer dans le détail, je voudrais signaler les conditions nouvelles de désignation du président de la Commission. Par ailleurs, le Parlement européen peut intervenir beaucoup plus efficacement dans la procédure relative aux propositions de la Commission. Enfin, les Parlements nationaux peuvent exercer un contrôle des lois européennes et faire respecter la répartition des compétences entre l'Union et les Etats nationaux. Et que dites-vous à ceux qui redoutent l'influence accrue de la diplomatie américaine ? En matière de défense, ils affirment que l'Europe reste, avec cette Constitution, sous la tutelle de l'Otan... Cette allégation me paraît inexacte. Le traité constitutionnel comporte des dispositions qui n'avaient jamais été envisagées jusqu'ici. Ainsi en est-il de la clause de défense mutuelle. S'il y a une référence à l'Otan, cela ne signifie pas que la défense européenne sera intégrée à l'Otan ! Il est normal qu'une collaboration respectueuse des responsabilités des uns et des autres puisse être établie avec une organisation dont on connaît l'importance. Quelles sont les nouveautés du texte constitutionnel qui vous semblent les plus intéressantes ? Le traité constitutionnel est un compromis obtenu après les travaux approfondis de la Convention, pendant plus d'un an. Il apporte d'incontestables progrès au fonctionnement de l'Union. Les nouveautés les plus intéressantes me paraissent être la charte des droits pour tous les citoyens de l'Union, la répartition des compétences entre l'Union et les Etats membres, l'élection par le Conseil européen d'un président pour une période de deux ans et demi renouvelable, la désignation par le Conseil des ministres européens d'un ministre des Affaires étrangères et l'extension du vote à la majorité qualifiée. Je dirai donc qu'il vaut mieux adopter le traité constitutionnel et oublier le mauvais traité de Nice ! L'hostilité d'une grande partie de l'opinion en France au projet de Constitution ne vient-elle pas des déceptions entraînées par la création de l'euro ? Lors du référendum de Maastricht, les partisans de la monnaie unique n'en ont-ils pas exagéré les avantages ? Il est évident qu'au moment de la signature du traité de Maastricht les bienfaits d'une Union économique et monétaire pour le marché unique ont été soulignés ! Mais je ne suis pas d'accord. Le développement de l'euro s'effectue dans de bonnes conditions. Cette monnaie a été acceptée sans difficultés dans tous les Etats membres. Les nouveaux membres de l'UE aspirent à faire partie plus tard de la zone euro. L'euro aujourd'hui représente 20 % des réserves mondiales et ce sont les obligations libellées en euros qui représentent la majorité des émissions internationales. Si l'euro n'existait pas, la France aurait été amenée à dévaluer le franc dans les années qui viennent de s'écouler. La politique monétaire de la Banque centrale européenne bloque-t-elle la croissance ? Je ne le crois pas. La politique monétaire de la Banque centrale européenne a maintenu à un niveau relativement bas les taux d'intérêt, ce qui est un avantage pour la croissance. Ce n'est pas en laissant l'euro se déprécier que la Banque centrale servira les intérêts de l'économie de l'Union. Et je tiens à rappeler qu'un euro fort permet d'acheter à moindre coût le pétrole et de nombreuses matières premières dont les prix n'ont cessé d'augmenter ces dernières années. Le débat sur l'importation du textile chinois a réactivé les peurs. Les Français ont le sentiment que l'Europe ne les protège pas assez. La préférence communautaire est-elle toujours au coeur de l'Europe de demain ? L'Union européenne est une union douanière ! Ce fut sa première raison d'être. Le tarif extérieur commun est un élément essentiel qui permet de sauvegarder les intérêts des pays membres, et c'est un instrument très utile dans les négociations commerciales internationales. Les exportations du textile chinois vers l'Europe sont la conséquence de l'entrée de la Chine dans l'Organisation mondiale du commerce. L'explosion des exportations chinoises doit évidemment être maîtrisée, mais il serait vain de penser qu'une industrie textile européenne puisse rester aussi importante que par le passé face aux nouveaux concurrents. L'histoire économique montre que les structures industrielles doivent évoluer. Je suis partisan de mesures de sauvegarde permettant d'adapter l'industrie textile européenne. Je suis opposé à un protectionnisme rigide vis-à-vis des exportations chinoises. N'oublions pas que nous demandons aux Chinois d'acheter nos Airbus. Dans l'avenir, les pays européens, et notamment la France, veulent-ils entretenir à tout prix des productions dépassées, ou bien produire et exporter des produits nouveaux et de grande qualité ? Pensez-vous que le projet de traité a une inspiration libérale qui peut compromettre le modèle social européen ? Depuis son origine, la Communauté a été libérale. Elle a éliminé contingents et droits de douane entre pays membres. Elle limite les interventions de l'Etat. Elle a réduit progressivement le tarif extérieur commun. A l'intérieur de l'Union, tous les pays pratiquent l'économie de marché, acceptent la concurrence dans le cadre de règles du jeu déterminées et mettent en oeuvre des politiques de solidarité qui ont pour but de réduire les inégalités et d'éviter les phénomènes d'exclusion. Les économies européennes pratiquent un libéralisme moderne qui n'a rien à voir avec un laisser-faire laisser passer. Quant au modèle social européen, il ne saurait être celui que préconisent certains milieux français. Nos partenaires ne veulent pas de politiques sociales excessives qui ne sont pas favorables à l'emploi et qui établissent une assistance généralisée pour tous les citoyens. A cet égard, il convient d'observer que le projet de traité constitutionnel n'est pas un programme de politique économique et sociale pour la Communauté. C'est aux institutions de l'Union et aux gouvernements des Etats membres de fixer les politiques qui seront menées dans l'avenir. Vous avez été commissaire européen. Vous êtes bien placé pour connaître la mauvaise presse de la bureaucratie bruxelloise. Malgré des améliorations importantes que propose le projet de Constitution, c'est toujours la Commission qui est au centre du dispositif. Il est regrettable que la Commission ait été souvent le bouc émissaire des difficultés rencontrées par les Etats membres et qu'elle ait été accusée d'avoir une bureaucratie insupportable. Mon expérience des affaires européennes me fait constater que la Commission est une institution essentielle pour le développement de l'Union. Les agriculteurs français ont été très contents pendant longtemps d'avoir des « technocrates » à Bruxelles pour défendre la politique agricole commune ! Jean Monnet a toujours insisté sur l'originalité et l'importance de cette institution. La méthode communautaire, imaginée par Jean Monnet il y a cinquante ans, est au coeur de cette Europe-là. Elle joue un triple rôle : elle fait des propositions dans l'intérêt de l'Union, elle est la gardienne du traité et elle gère un certain nombre d'actions qui ont été décidées par le Conseil des ministres européens. Mais il y a trop de fonctionnaires ! Comparez le nombre des fonctionnaires de la Commission au nombre des agents de la mairie de Paris ou de la mairie de Londres, et vous pourrez constater qu'il n'y a pas une pléthore d'effectifs... Jacques Delors a affirmé dernièrement que, si le traité constitutionnel était rejeté, un plan B était possible, mais extrêmement difficile à mettre en place. On peut toujours à Bruxelles ou entre diplomates préparer des plans de rechange A, B ou C ! Ce qui importe, c'est l'état d'esprit dans lequel se trouveront nos partenaires en cas de rejet par la France du traité constitutionnel. La France sera isolée et l'Union sera stagnante. Le président Chirac a affirmé qu'on ne pouvait pas être européen et voter non. Laurent Fabius s'est indigné de ce chantage... M. Chirac a parfaitement raison, car, quand on considère l'évolution de la France au sein de la Communauté et de l'UE depuis 1950, on ne peut pas voter non tout en se proclamant européen. Je ne comprends pas pour ma part que M. Fabius, pour qui j'ai de la considération, ait sacrifié un enjeu national à des perspectives électorales prochaines. Croyez-vous que François Mitterrand aurait voté oui ? Je ne sais pas si François Mitterrand aurait voté oui ou, comme certains le disent, si le général de Gaulle aurait voté non. L'un et l'autre se seraient, en tout état de cause, déterminés en fonction de l'intérêt de la France. On met souvent en doute les convictions européennes du président de la République. M. Chirac a eu au cours d'une longue carrière politique des positions différentes à l'égard de la politique européenne de la France. Quand il s'est rendu compte que son opposition pouvait compromettre ses desseins politiques, il s'est montré positif. Il a soutenu le traité de Maastricht. Aujourd'hui, il défend avec vigueur le projet de traité constitutionnel. C'est ce qui compte, et nous devons lui en savoir gré. Que signifierait pour vous la victoire du non ? Si une majorité de non l'emportait au soir du référendum, cela signifierait pour moi la victoire de la France du passé. Vrais et vieux Européens qui ont la nostalgie de la Communauté à six ou à dix et qui ne comprennent pas que l'élargissement de l'Union est la conséquence politique de la chute du rideau de fer et de la disparition de l'Union soviétique ; souverainistes tenants d'une conception de la souveraineté nationale valable au XIXe siècle et jusqu'à la Première Guerre mondiale ; socialistes de gauche qui s'écartent aveuglément de leurs collègues anglais, allemands et des autres membres socialistes du Parlement européen et qui refusent l'aggiornamento de leur doctrine du siècle dernier ; laïques sectaires et toujours soupçonneux ; milieux d'affaires désireux de mesures protectionnistes ou d'une baisse de l'euro, et d'un retour au « bon vieux temps » ; syndicalistes accrochés à leurs privilèges dépassés et de moins en moins supportables... Quelle coalition hétéroclite ! Elle ne gagnerait en tout cas que temporairement, car rien n'arrêtera l'évolution des faits et la nécessité, pour la France, de s'adapter à un monde nouveau. Mais il faudra payer demain le prix du retard que nous lui devrons. Si le non l'emporte, le président Giscard d'Estaing préconise que les Français revotent dans un an. Attendons de voir ce qui va se passer le 29 mai, ne commençons pas à tirer des plans sur la comète ! Croyez-vous que les Français accepteraient de se déjuger à un an d'intervalle ? Et la victoire du oui, quelle signification aurait-elle pour la France ? Si une majorité de oui l'emporte, cela signifierait à mes yeux la victoire d'une France désireuse de poursuivre le mouvement de l'unification européenne, dont elle a été l'inspiratrice et l'animatrice et dont elle a bénéficié depuis cinquante ans, d'adapter l'économie et la société du pays pour lui permettre de faire face aux défis de la compétition mondiale, d'assurer l'avenir des générations futures, et de permettre à la France de tenir sa place et son rang dans l'Europe et dans le monde de demain, tâche sans doute pleine de difficultés mais à la mesure des Français et digne de l'histoire de notre pays. Comment voyez-vous l'Europe dans cinquante ans? Ce ne sera en aucun cas un état supranational. L'Europe ne peut être autre chose qu'une confédération d'Etats--nations. Mais cet ensemble aura sa place dans le concert des grandes puissances du reste de la planète Florilège d'idées fausses « Si les paysans ratifient le traité de Constitution européenne, il leur arrivera ce qui arrive aujourd'hui au textile. » (Philippe de Villiers) La Constitution préserve les acquis de la politique agricole commune même si elle la réorganise. 80 % des aides reçues par les agriculteurs français proviennent de Bruxelles. « La mise en concurrence des salariés et des peuples qui pèse sur les droits sociaux et les salaires conduit au chantage à la délocalisation. » (Marie-George Buffet) Si menace il y a pour les emplois français, elle vient beaucoup plus de l'Asie que de l'Europe. Moins de 5 % des investissements extérieurs français vont vers les pays d'Europe orientale et centrale. « Les règles de concurrence devront s'appliquer partout, notamment à ces fameux services d'intérêt économique général, qui ne seront en fait que les ruines du service public. » (Georges Sarre) L'emploi d'un nouveau terme - services d'intérêt économique général - n'implique pas que les services publics sont bannis puisqu'ils ont une base juridique dans la Constitution et assurent la promotion de la cohésion sociale. « C'est la seule façon de refuser l'adhésion de la Turquie. » (Bruno Gollnisch) La Constitution ne concerne en rien la Turquie. L'éventuelle adhésion de la Turquie à l'Europe donnera lieu à un nouveau référendum, en France. « Le respect du droit à la vie ? Il faut se souvenir que c'est la formule qu'emploient tous les mouvements antiavortement aux Etats-Unis pour justifier leur opposition à l'IVG. » (Henri Emmanuelli) Le droit à l'IVG, reconnu compatible à la Convention européenne des droits de l'homme, n'est pas remis en question. « Le mariage homosexuel et l'adoption par des couples gays ou lesbiens figurent en filigrane dans le traité ! » (Christine Boutin) La loi nationale continuera à s'appliquer en matière de mariage. « La directive Bolkestein n'existe plus. » (Jacques Chirac) Elle n'a pas de rapport avec la Constitution. Il n'en reste pas moins qu'elle demeure en suspens. La France a seulement obtenu qu'elle soit rediscutée. © le point 19/05/05 - N°1705 - Page 32 - 2662 mots |