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L'institution n'avait manifestement pas été choisie au hasard. Fin avril, Mohammed VI, le roi du Maroc, décidait de visiter un orphelinat à Aïn Sbaa, un quartier industriel de Casablanca. Entrée repeinte de frais, caméras de télévision, tapis rouge ou presque, tout était en place pour une visite royale sans surprise. A un détail près. Le roi, accompagné de son seul garde du corps et du ministre de la Solidarité, contourne le grand bâtiment et entre par une porte arrière, guidé par un orphelin. Le spectacle est édifiant : locaux déglingués et sales, enfants vivant dans les couloirs, WC démolis et malodorants. Sur-le-champ, de son portable, Mohammed VI, que tout le monde nomme familièrement M6, appelle le ministre de la Justice et lui demande d'ouvrir une enquête. Elle n'a pas tardé. Une semaine plus tard, les responsables, qui disposaient d'un budget annuel de 10 millions de dirhams, étaient inculpés de malversation. Roi depuis près de six ans - il est monté sur le trône en juillet 1999 -, Mohammed VI n'en finit pas de tenter de faire bouger son vieux royaume pétri d'immobilisme. Il veut le transformer, le moderniser. Un travail de titan dans une monarchie où le conservatisme social et politique est profondément inscrit dans les mentalités. Ce fut même un mode de gouvernement. « C'est le résultat de notre vieille culture du consensus », soupire un responsable. Le roi a vite compris qu'il serait le seul moteur du changement marocain. En octobre 2003, alors que Jacques Chirac est en voyage officiel à Rabat, le souverain réveille d'un coup le Maroc en proclamant devant des députés stupéfaits l'égalité entre hommes et femmes. Une révolution culturelle proposée par ce roi moderniste de 40 ans. L'année précédente, il avait abaissé l'âge du vote à 18 ans, prenant en compte les 50 % de Marocains qui ont moins de 20 ans. La semaine passée, alors que nul ne s'y attendait, Mohammed VI est monté de nouveau au créneau. Jeudi 19 mai, dans un discours télévisé, le « roi des pauvres » annonce une vaste « initiative nationale pour le développement humain ». Depuis plusieurs mois, M6 parcourt le pays, prenant la mesure de l'extrême pauvreté qui frappe de 20 à 30 % de la population : un Marocain sur six vit avec moins de 10 dirhams (1 euro) par jour. Le monarque est conscient qu'une course de vitesse est engagée entre le développement du plus grand nombre et l'islamisme. Le fondamentalisme prospère dans les bidonvilles pudiquement cachés derrière de hauts murs. Et si, depuis les attentats sanglants de mai 2003 à Casablanca, les « barbus » se font discrets (2 000 sympathisants des mouvements djihadistes violents ont été arrêtés et la moitié d'entre eux jugés), « on ne doit pas baisser la garde », estime un responsable. « Je ne veux pas savoir s'il y a croissance ou non, débloquez des crédits pour sortir les plus pauvres de leur extrême dénuement », exige-t-il à l'adresse du gouvernement. Et Mohammed VI cible 350 communes rurales et 250 quartiers urbains parmi les plus déshérités qui doivent être les premiers à bénéficier de la guerre contre la pauvreté. Le gouvernement a trois mois pour proposer des mesures concrètes. Tout se passe comme si, en profondeur, les plaques tectoniques marocaines s'étaient mises lentement à bouger sous la poussée royale. Mais le mouvement n'est pas aisé, car les résistances sont fortes. Le pessimisme est de bon ton. « Les Marocains râlent encore plus que les Français », reconnaît un homme d'affaires. Il est vrai que la vie politique est ankylosée, la croissance stagne à cause de la sécheresse, l'investissement est insuffisant, le chômage décroît trop faiblement, le textile (premier secteur d'emplois) a perdu 15 % de ses parts de marché en Europe - pour cause de concurrence chinoise - et la flambée des cours du pétrole coûte chaque mois 150 millions de dirhams au Trésor (15 millions d'euros). Luxe et misère. Pourtant, revenir au Maroc après un an d'absence, c'est constater un changement à l'oeil nu. Villes propres, fleuries, immeubles repeints ne sont plus l'apanage de Casablanca, Rabat ou Marrakech, la cité rouge, nouvelle terre d'élection de la jet-set. « On constate une émulation entre les villes, remarque Nadia Salah, rédactrice en chef de L'Economiste. Même à Azemmour, une petite ville de la côte atlantique, les policiers ont un uniforme plus propre ! » La capitale économique prend des allures de métropole : circulation intense, grands immeubles de verre neufs, restaurants à foison, boutiques luxueuses, jeunes cadres aux terrasses des cafés. Le « carré d'or » de Casablanca est déjà un morceau d'Europe au sud de la Méditerranée. On y vit - presque - au rythme parisien. Une image du Maroc qui gagne. Le symbole d'une société de consommation en devenir qui fait rêver et engendre ses zones d'ombre - prostitution croissante de jeunes femmes qui arrondissent leurs maigres salaires pour s'offrir un luxe inabordable. Rien n'est parfait dans ce pays d'ombres et de lumière mêlées. Première faiblesse : ce Maroc en mouvement, l'oeil fixé sur la rive nord, ne concerne encore que quelques dizaines de milliers de personnes, menées par une poignée d'hommes et de femmes qui tirent le pays vers la modernité. Ce sont les hauts fonctionnaires, les patrons des entreprises publiques et sociétés d'Etat, tous entre 45 et 55 ans, souvent proches du roi, sortis de grandes écoles françaises ou américaines. Leur mission : amener, dans la transparence, le vieux Maroc au XXIe siècle. Ce sont aussi de jeunes chefs d'entreprise, parfois nés en Europe et rentrés au pays, qui tentent de se débattre dans le maquis administratif que les premiers essaient d'élaguer. Tous rêvent d'un roi qui bousculerait plus qu'il ne le fait le pays. « C'est un réformateur, pas un révolutionnaire. Il sait qu'il a la durée pour lui et ne veut pas créer de déséquilibres dans le monde rural par des changements profonds », regrette Nourreddine Ayouch. La cinquantaine dynamique, chemise noire et cravate claire, Ayouch est le symbole même du Maroc en mutation. Patron de la première agence de publicité du pays, Lowe Shem's, il est aussi un des moteurs de la société civile. Il y a une dizaine d'années, il fondait Zakoura, une association qui a créé des milliers d'écoles dans le monde rural puis mis en place des microcrédits. Un énorme succès. En 2004, Zakoura a distribué des financements à 329 000 personnes (pour la quasi-totalité, des femmes) pour monter de petits projets - et elles seront cette année 450 000. Face à ce Maroc dynamique perdure un pays frileux, qui a peur du changement et craint de perdre ses privilèges. Pouvait-il en être autrement ? Pays féodal, vivant sur des rentes de situation, le royaume a vécu plusieurs décennies sur un système de passe-droits, de corruption. Désormais, on lui demande de se moderniser, de jouer en pleine lumière, de s'ouvrir sur l'extérieur. Certains ne savent pas comment s'adapter, d'autres bloquent sciemment l'évolution. Mais au fil des années, lentement mais sûrement, le vieux système hérité de Hassan II craque et s'effiloche. Ainsi de la corruption. Ces dernières années, le Maroc a régressé de la 37e à la 77e place dans le classement mondial des pays les plus corrompus publié par Transparency International. Un score peu glorieux. La lutte contre la corruption est devenue une priorité. « La petite corruption a décru, mais elle reste très présente dans les marchés publics », affirme Bachir Rochdi, ancien secrétaire général de Transparency Maroc. Pourtant, des progrès sont visibles. Un homme d'affaires, obligé hier de batailler pendant de longues années, et qui avait dû aller devant la justice pour récupérer une entreprise qu'un associé peu scrupuleux et bien placé voulait lui prendre, a pu l'an passé, dans les mêmes circonstances, régler la question en dix jours. « J'étais en règle. J'ai écrit au gouverneur et aux responsables de deux administrations et j'ai obtenu tout de suite gain de cause, sans rien payer », raconte-t-il. Une exception ? Peut-être. Mais elle existe. Autre progrès sur un dossier combien sensible et qui n'est plus un tabou : celui de la drogue. Sous la pression de l'Office international du contrôle des stupéfiants, le Maroc a, en 2003, publié un rapport sur le trafic du cannabis dans le Rif. Les chiffres étaient faux. L'an passé, Driss Benhima, un des « quadras » du roi et directeur de l'Agence de développement des provinces du Nord, exigeait la transparence. Voeu exaucé : le rapport est désormais public. Aujourd'hui s'ouvre une nouvelle et difficile étape. Abdellatif Jouahri, le gouverneur de la Banque centrale, lui aussi nommé par le roi, est décidé à traquer les revenus de l'argent sale dans les banques marocaines pour laver la réputation du pays. Il s'attaque à forte partie car les intérêts, énormes, touchent le plus haut niveau de la société. Les revenus de la drogue ont représenté 10 milliards d'euros en 2004, soit 26 % du PIB. Un argent réinvesti dans l'immobilier, ce qui explique en partie la richesse de Casablanca. A petits pas, à la marocaine, le royaume se transforme. Un processus qui en fait peut-être un modèle quasiment unique dans un monde arabe ankylosé. Pourtant, l'allure du développement marocain risque de s'avérer bien insuffisante. Quinze millions de jeunes ont moins de 20 ans et pour beaucoup le chômage est au bout du chemin. Il leur reste l'exil vers une Europe qui ferme ses frontières, ou la mosquée. Deux voies sans issue. A moins que le Maroc n'entre plus résolument dans le cercle vertueux du développement Fès, capitale culturelle A Fès, cette année encore, le 11e Festival des musiques sacrées du monde va rêver de réconcilier les hommes. Une grande bouffée d'air frais et d'espoir en ces temps de crispations identitaire et religieuse. Mais aussi un moment musical magique au coeur de cette vieille cité impériale marocaine qui fut, depuis le Moyen Age, un carrefour entre l'Orient et l'Occident. Du 3 au 11 juin, les jardins du palais Batha, le Mechouar et ses remparts magnifiquement restaurés, les ruines romaines de Volubilis vont résonner des accents des gospels américains (The Lumzy Sisters), des chants de Teresa Berganza et Cecilia Lavilla, du sitar de Ravi Shankar, le pionnier de la musique indienne en Occident. Concerts sprituels, musique des montagnes kirghizes, chants traditionnels de la cour impériale japonaise, musiques soufies du Maroc, religieuses d'Italie, confrériques du Sénégal, redécouvertes de partitions de la Renaissance française, chants mystiques de Kazem el-Saher, le poète irakien... Plusieurs centaines de musiciens, chanteurs, danseurs vont célébrer dans une communion musicale le fonds commun aux grandes religions. Quoi de plus normal à Fès, qui reste la capitale religieuse et culturelle du royaume. Dédiée à la spiritualité depuis sa création, la cité, à travers le festival, veut poursuivre le dialogue des cultures. Et sortir grâce à lui de sa léthargie de ville un peu endormie. Pari gagné. Non seulement le festival de Fès est devenu le plus chic du Maroc - les places s'arrachent -, mais, au fil des années, il a réussi à devenir un grand moment de musique populaire et de rencontres intellectuelles. Une gageure. Parallèlement au festival, des concerts, gratuits, avec les mêmes artistes, ravissent les Fassis, jeunes et vieux. Faouzi Skali, grand maître du festival, anthropologue qui ne quitterait pour rien au monde sa Fès natale, écrivain et spécialiste du soufisme, a réussi le tour de force de faire cohabiter sereinement musiques et conférences. Concerts en matinée et en soirée, conférences les matins et les après-midi sous les chênes centenaires du palais Batha, le cru 2005 du festival innove : un partenariat conclu avec la fondation Aga Khan va donner naissance à une création musicale entre un groupe de Qawwali, des religieux du Pakistan et un ensemble de flamenco. Toujours l'esprit de Fès qui réconcilie les sacrés M. D. © le point 26/05/05 - N°1706 - Page 54 - 1556 mots |