La complicité du royaume «Ces attentats portent la signature du terrorisme international », a déclaré Mutapha Sahel, ministre de l'Intérieur marocain. Certes, si les connexions entre les islamistes marocains et la mouvance islamiste transnationale sont un fait avéré, il n'en reste pas moins que les propos du responsable marocain tendent à évacuer toute existence de groupes islamistes marocains décidés à en découdre avec le régime.
Or, dans les faits, l'islamisme a pignon sur rue dans le Maroc depuis les années 1960. Chabiba islamiya, créée en 1969 par Abdelkader Moti, est bien la première organisation islamiste à l'échelle du Maghreb. Elle est derrière l'assassinat de Omar Bendjeloun, leader de l'USFP, en décembre 1975. Toutefois, la lettre adressée par Abdesselam Yassine, alors inspecteur de l'enseignement primaire, en décembre 1974, « L'islam et le déluge », est considérée comme l'acte fondateur de l'islamisme marocain. Une missive qui lui a valu d'être interné sur ordre de Hassan II dans un hôpital psychiatrique. Libéré et placé en résidence surveillée durant les années 1980, l'imam de Salé n'est pas resté inactif : il a créé El Adl oua El Ihsane, organisation qui va progressivement prendre de l'ampleur.
Le désengagement de l'Etat aidant, notamment en matière sociale, les islamistes comblent rapidement le vide social dans les ceintures de misère de Casablanca, Rabat, Tanger, Kenitra, Fès, Marrakech et plusieurs villes marocaines : aide scolaire, aide sociale aux pauvres, prise en charge des orphelins, soins gratuits aux malades démunis Ils sont aidés en cela par un financement en provenance des pays du Golfe et d'Arabie Saoudite, et ce, en plus des dons accordés par les riches commerçants marocains. Dans les universités, où ils ont réussi à prendre en main l'Union nationale des étudiants marocains (Unem), ils sont parvenus à évincer les groupes de gauche et d'extrême gauche, avec, bien sûr, la complicité du Makhzen. De plus et en parallèle, le Pouvoir marocain a laissé se développer, via des mosquées comme celle de Boukhara à Marrakech, le wahhabisme. Au final, rien de surprenant qu'en février 1991, les islamistes font une démonstration de force à Rabat : plusieurs centaines de milliers défilent en signe de solidarité avec l'Irak en guerre contre les Etats-Unis. Face à cette poussée islamiste, le Makhzen - le vrai Pouvoir - a cru bon de contrer Adl Oua El Ihsane en encourageant l'organisation d'un parti islamiste dit modéré. En 1996 est créée El tawhid oua El Islah (Unification et Réforme) dont sera issu, quelques années plus tard, le Parti de la justice et du développement (PJD) de Abdelillah Benkirane et du docteur Khatib, parti qui obtiendra quinze sièges au Parlement lors des élections législatives de 1997.
En mars 2000, près d'un million d'islamistes ont défilé à Casablanca en signe de protestation contre le projet de réforme de la Moudawana (code de la famille), la surprise le disputa à l'incrédulité. La suite, deux années après, à l'issue des législatives de septembre 2002, le PJD, bien que présent dans seulement 51 % des circonscriptions, devient la troisième force du Parlement, tout juste devancé par l'USFP et le parti l'Istiqlal. Mais le Maroc n'en avait pas fini avec l'islamisme. Le discours et surtout le travail en profondeur de Adl oua El Ihsane a préparé le terrain au développement de groupes plus radicaux. Des imams, aux discours radicaux auprès desquels le vieux Abdesselam Yassine fait figure de mou, font leur apparition. Parmi eux, Abdelouahab Rafiki, dit Abou Hafs, prédicateur dans une mosquée de Fès. « Oussama Ben Laden est le porte-drapeau des musulmans et de l'islam », déclarait-il dans un entretien à Maroc Hebdo. Pour lui, « la démocratie est la source de tous les maux » et « la matrice de tous les vices qui minent notre société », et « tuer un mécréant n'est pas un crime ». Des groupes qui sont passés à une certaine forme de terrorisme existent. C'est le cas de Assirat El Moustaquim, dirigé par un certain Miloudi Zakaria, auteur de plusieurs crimes à Casablanca. D'ailleurs dans la capitale économique marocaine, les islamistes se sont dotés de milices qui tentent de faire régner par la force l'ordre moral.
Hassane Zerrouky
Le Matin, Algérie |