Nous sommes tous paranoïaques, est ce grave? La paranoïa se cultive dans le silence, le secret, la suspicion. Vous le devinez, cet artcile doit rester confidentiel.
La paranoïa est un vieux mal, qui remonte à la plus haute Antiquité. Phèdre, déjà, en était atteinte, et Racine résumait ainsi ses tourments en un alexandrin : « Tout m’afflige, et me nuit, et conspire à me nuire. » À chacun ses ennemis. Parfois, c’est la terre entière. Harpagon, dont l’âme est enclose dans une cassette, voit des voleurs partout ; Rousseau, condamné à la solitude et au ressentiment, se sent victime d’un complot universel. Parfois, les persécuteurs sont clairement désignés. Strindberg se sent traqué par les démons et les mauvais esprits. Céline se méfie de tous les hommes, mais plus particulièrement des juifs, qu’il accuse de comploter dans les coulisses de l’Histoire. Artaud, convaincu d’avoir été ensorcelé, se bat jour et nuit contre les envoûteurs.
Toutes ces chimères, nées du ressentiment et de la haine, prennent souvent des traits plus familiers et prosaïques. L’ennemi alors, c’est l’insupportable bellâtre qui convoite votre femme, le voisin maudit qui veut empoisonner votre chat, le supérieur qui cherche à avoir votre peau, l’islamiste de service qui prépare un mauvais coup. Et chacun de guetter son monde pour décrypter les signes de la persécution qui le frappe. Il n’est plus d’objet qui vous laisse en paix et ne devienne suspect – un téléphone qui grésille, un ordinateur victime d’un virus, un sac abandonné sur un quai, un verre d’eau au goût anormalement chloré (parano rime avec écolo).
Nous serions tous paranoïaques. Est-ce grave, docteur ?
Au moindre soupçon, dès les premières bouffées de haine, le diagnostic est vite établi. La parano est un mal si répandu que, par une sorte de contagion naturelle, il semble impossible d’y échapper. Chaque époque se choisit ses maladies mentales. Elles naissent d’une interaction entre les médecins et leurs patients, se propagent comme des épidémies ou des modes puis, tôt ou tard, disparaissent. Il en fut ainsi, à la fin du xixe siècle, de l’hystérie et de l’épilepsie. Puis Freud, à partir du cas Schreber, identifia le délire paranoïaque. Une nouvelle folie était née.
Aujourd’hui, avec les troubles de la personnalité multiple et les névroses liées à la dépression, la paranoïa apparaît comme la maladie mentale dominante. Emblématique d’une société qui cultive avec une passion morbide l’angoisse, le catastrophisme, et les complots en tout genre, elle est à la portée de tous. Il est plus facile de se choisir des ennemis que des amis. Refusant de s’ouvrir à l’autre et de se frotter à la vie, le paranoïaque privilégie l’opposition pour mieux exister et définir son identité. Il trouve un réconfort dans le sentiment de persécution et développe à l’infini des structures défensives, avec la satisfaction d’un capitaine tenant une place forte. Guerre implacable, et inépuisable, puisque, dans la pire hypothèse, si l’on peine à se trouver des ennemis, on peut toujours s’en prendre à soi-même. Mon Dieu, qu’il est doux d’être paranoïaque !
(extraits tirés du magazine littéraire Juillet Août 2005) |