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| Un rêve Marocain
Un tres bon recit. Lisez. C'est un peu long, mais toujours valable. Amicalement Un rêve Marocain MAROC - 21 décembre 2003- par FRANÇOIS SOUDAN, ENVOYÉ SPÉCIAL REPORTAGE PHOTO : VINCENT FOURNIER Au sud de l'oued Draa, loin des salons de Rabat, seul compte l'essentiel : l'eau, l'électricité, la tribu. Mais aussi la dernière version du plan Baker, qui suscite l'inquiétude. Voyage au coeur des « provinces retrouvées ». Un ami m’avait prévenu : lorsque l’on se rend dans les provinces sahariennes du Maroc, mieux vaut oublier tout ce qui fait l’ordinaire des salons de Rabat et des bureaux de Casablanca. Les rumeurs du Palais, les chicayas gouvernementales, les ordinateurs des « Twin Towers », la Bourse des valeurs, tout cela n’a que peu de sens au sud de l’oued Draa. Là-bas, seul compte l’essentiel : l’eau, l’électricité, la tribu, l’intégrité territoriale, l’allégeance, la pluie et les vents de sable. Alors, dans l’avion qui nous emmène vers cette profondeur historique du royaume aux allures de province interdite surgissent des titres de films, réels ou fantasmés, comme autant de balises. « À l’ombre du mur »… « La Déchirure »… « Miracle ou mirage »… « Pour quelques arpents de désert »… « Un rêve de pierre »... Sans doute le décor, d’une beauté minérale, qui défile sous le hublot est-il pour beaucoup dans ce cinéma imaginaire. Mais, au Sahara plus qu’ailleurs, il faut se méfier du cinéma. À preuve, l’affiche qui se joue à l’arrivée pourrait s’intituler « Jours tranquilles à Laayoune »… Laayoune, 5 décembre Dans le hall de l’aéroport Hassan-Ier, les bérets bleus onusiens de la Minurso se photographient entre eux. Les Coréens prennent la pose devant l’objectif des Français, et vice versa. Avec ses trois cents hommes, son général hongrois, son représentant spécial péruvien tout droit venu de Chypre et ses inévitables véhicules blancs frappés du sigle « UN », le contingent dépêché par Kofi Annan effectue au Sahara occidental l’une des missions les plus reposantes qui soient. Bien payés, bien logés, dépensant le minimum de leur solde sur place, ses membres, pour la plupart contractuels, ne souhaitent qu’une chose : que la colonie de vacances se prolonge le plus longtemps possible. Loin, très loin de l’Afghanistan et de la RD Congo, la Minurso patrouille paisiblement de part et d’autre du mur de défense marocain, procède à quelques opérations de déminage et observe un cessez-le-feu impeccablement respecté depuis la mi-1991. Douze ans à compter les dunes, les caravanes et les verres de bière fraîche Casablanca au bar de l’hôtel Al Massira. Qui s’en plaindra ? Laayoune. Depuis sa « récupération » par l’armée royale en 1975, la plus importante localité des provinces du Sud a vu sa population plus que décupler. Cent quatre-vingt mille habitants (sur les 250 000 que compte la région de la Sakiet el-Hamra) et une assez phénoménale extension urbanistique qui a laissé la partie basse, originelle et « espagnole », de la ville à l’état de quartier fantôme hanté par les souvenirs de la Guardia civil, des tropas nomadas et des filles faciles. Le soir venu, les familles envahissent la place du Mechouar, dessinée et érigée en moins de trois mois par l’architecte français Pinseau, ami du défunt roi Hassan II. Les rues marchandes bruissent de mille cris. Les bâtiments, ocre pour la plupart, obéissent à des règles esthétiques strictes qui les fondent dans la morphologie de l’oued voisin. Laayoune, cité pionnière du « Far South » marocain et symbole de la mutation démographique cruciale en cours dans l’ex-Sahara espagnol : 60 % des habitants sont désormais des « dakhilis », des Marocains venus du Nord… Tard dans la nuit, à la table du wali Mohamed Rharrabi, un natif de Sidi Kacem dont la résidence de fonction jouxte les rouleaux atlantiques de Laayoune-Plage, la discussion tourne autour de l’unique fil conducteur de notre voyage : le Sahara. « Qu’on ouvre la frontière, les camps du Polisario à Tindouf, le mur de défense, qu’on libère le passage de part et d’autre, ne serait-ce que quarante-huit heures ! lance un convive. Et nous verrons bien, alors, qui, parmi les Sahraouis, ira d’un côté ou de l’autre… » Laayoune, 6 décembre Longue conversation avec ce qu’il est convenu d’appeler des « représentants de la société civile », fleurons d’un tissu associatif aussi dense ici qu’ailleurs au Maroc. Pour la plupart originaires de la région, ils ont tous, ou presque, des proches, parfois des parents ou des enfants, dans les camps de tentes du côté de Tindouf, en Algérie. Pour eux, il n’y a pas de « peuple sahraoui », seulement des Marocains que seule distingue une spécificité culturelle. Les droits de l’homme ? Même si l’administration a, il y a quelques mois, dissous la section locale du Forum Vérité et Justice pour « subversion », le sujet n’a plus rien de tabou ici depuis l’avènement de Mohammed VI et le limogeage consécutif du « ministre de tout et de partout » (donc aussi du Sahara), Driss Basri. On parle librement des années de plomb et des disparus, on discute des indemnités et l’on reconnaît même sans tabou, ce matin, que oui, bien sûr, certains jeunes Sahraouis de Laayoune ou d’ailleurs peuvent nourrir des sympathies pour le Front Polisario. « Quelques-uns ont un drapeau sécessionniste chez eux, d’autres une poignée de tracts, et alors ? s’exclame un avocat. Quand elle le sait, la police enquête un peu, fait des remontrances aux familles, puis passe à autre chose ; ce qui n’est pas accepté, évidemment, c’est le militantisme actif et ouvert. Pour le reste, les temps ont bien changé. » Sans doute estce là ce que le wali Rharrabi appelle « une gestion plus responsable et moins politique » de la chose publique… Mais, rapidement, le dialogue glisse vers l’essentiel : comment et quand la population autochtone de ce territoire, dans lequel l’État a englouti des milliards de dirhams pour une indispensable mise à niveau avec le reste du Maroc – au point que l’encadrement médical et le taux de scolarisation sont, au Sahara, plus élevés que dans la plupart des province du royaume –, pourra-t-elle sortir de l’assistanat ? Farine, huile, sucre, carburant, électricité, eau courante, primes aux fonctionnaires délocalisés, logement : tout ici est subventionné grâce à une politique d’« affirmative action » qui dure depuis plus d’un quart de siècle. Dans le cadre des programmes Al Aouda, Al Wahda et Al Wifak, des milliers de petites maisons individuelles – les Sahraouis, on le sait, abhorrent tout ce qui ressemble aux immeubles HLM et autres habitats collectifs – sont en voie de construction aux abords de Laayoune, Smara, Boujdour et Dakhla pour loger les ralliés du Polisario et les Marocains venus du Nord, entassés depuis des années dans des campements précaires. À l’évidence, quand on sait en outre que la production des phosphates de Boucraa est lourdement déficitaire, que les recherches pétrolières offshore n’ont jusqu’ici rien donné et que la pêche de fond – celle des céphalopodes, la seule qui rapporte vraiment – est en plein repos biologique, le Sahara coûte au Maroc infiniment plus qu’il ne lui donne. D’où la parfaite vanité des accusations, récurrentes, de pillage du territoire auquel se livrerait l’« État colonial »… « Assistés, oui, nous le sommes, mais il faut que cela s’arrête un jour, que nous nous prenions en main », explique, sourire charmeur et yeux pétillants, Al Batoul Daoudi, responsable de programmes à l’Agence de développement social. Le Maroc a retrouvé son Sahara comme un père retrouve son enfant ; il l’a choyé, gâté, fêté. Aujourd’hui, l’enfant est devenu adulte. Il doit apprendre à marcher seul. » C’est-à-dire à se battre, sans tout attendre de l’État, contre un chômage endémique qui touche près du quart de la population active de la région, à lutter aussi contre soi-même, contre cette culture de la contemplation qui interdit trop souvent aux Sahraouis d’effectuer des métiers manuels jugés infiniment dégradants par ces adeptes du nomadisme, de la poésie, du fonctionnariat et de l’économie de rente… Le soir tombe brusquement sur Laayoune et les chioukh arrivent, pour le dernier rendez-vous. Drapés dans leurs deraas blanches et bleues, hiératiques, visages burinés, ces chefs Reguibat, Izerguiene, Aït Lahcen ou Laaroussiine sont venus parler politique, plan Baker et allégeance au trône éternel, confier aussi leurs sourdes inquiétudes. Leur langage est dur, militant, tranchant comme les silex du désert, d’autant que nombre d’entre eux ont vécu dans les camps du Polisario, « séquestrés », disent-ils, et se sont enfuis via la Mauritanie pour rejoindre le territoire. Le Front indépendantiste ? « Des mercenaires. » L’ Algérie ? « Elle doit nous indemniser pour tout ce que nous vivons. » La dernière version du plan Baker ? « Si on nous l’impose, ce sera la guerre, nous nous soulèverons. » Mohamed Abdelaziz, le chef du Polisario ? « Le mieux serait qu’il soit jugé, mais si le roi lui pardonne, alors nous prendrons sur nous et nous l’accueillerons. » Trois ou quatre parlent, les plus âgés, les plus respectés. Les autres chioukh opinent du chef. De temps à autre, un téléphone portable sonne longuement avant que son propriétaire ne parvienne à le faire taire, après une longue fouille au fond de la poche de sa deraa. La suite: http://www.lintelligent.com/gabarits...23unrveniacor0 |
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