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Le livre d’Olivier Pétré-Grenouilleau, Les traites négrières. Essai d’histoire globale (Gallimard 2004), la publicité élogieuse qu’il a reçu des directeurs de conscience médiatiques, sa récompense par le Sénat et sa critique virulente parce que justifiée montrent à quel point l’existence d’une traite indigène antérieure à l’intervention des acheteurs orientaux puis occidentaux est devenue l’enjeu d’un soulagement de la mémoire occidentale. Au-delà de la mise en équivalence de tous les opérateurs du trafic, la pensée d’Olivier Pétré-Grenouilleau s’appuie sur le postulat implicite de cette existence. Outre que la séparation de ce trafic en trois branches, africaine, orientale et occidentale, est épistémologiquement douteuse puisqu’il faut être deux pour commercer, ce postulat repose lui-même sur la confusion entre esclavage et commerce des esclaves. Que l’esclavage fut pratiqué dans les sociétés africaines avant tout contact avec les Orientaux et les Occidentaux n’est pas douteux. Les ethnologues de la fin du siècle 19 et de la première moitié du suivant en ont constaté la pratique dans des groupes que l’Occident ni l’Orient n’avaient encore contaminés. Ils en ont également constaté les causes : la prise de guerre et surtout l’esclavage judiciaire (Cf. Richard Thurnwald, L’économie primitive ; Payot, 1937, p. 289). On ne peut cependant inférer l’existence du commerce des esclaves du seul fait de l’esclavage. L’ethnologie encore atteste que l’esclavage peut être pratiqué sans ce commerce, en particulier lorsqu’il résulte de prises de guerre comme chez les Maoris ou de règles religieuses, chez d’autres Polynésiens. Quant à l’esclavage judiciaire, il pouvait donner lieu à la substitution du coupable par un ou des parents, en particulier par ses enfants. On ne saurait pas non plus prendre cette substitution pour du commerce. Sur ce point de savoir si un commerce existait avant l’intervention des acheteurs étrangers, un autre historien n’hésite pas affirmer : « Une des données est bien que l’esclavage etla traite existaient en Afrique avant l’arrivée des Arabes et les conquêtes occidentales (Marc Ferro, Le livre noir du colonialisme, p. 104 ; c’est lui qui souligne avant dans le texte). Cependant, Marc Ferro, qui soutient Pétré-Grenouilleau (Cf. Ouest-France 8-12), n’apporte aucun élément concret pour soutenir cette affirmation. Il semble que chez lui aussi la confusion entre esclavage et traite coule de source, est dans la nature des choses. Cependant, les sociétés africaines n’ont pas laissé d’archives de leurs pratiques sociales. Ce que nous savons de plus ancien sur ces pratiques nous le devons aux voyageurs arabes, Al Bekri et Ibn Batuta entre autres, qui observaient des situations déjà modifiées par le contact avec l’Orient musulman. Dernière modification par jdal ; 11/12/2005 à 20h45. |
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#2
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Si l’absence de preuve n’est pas la preuve de l’absence, il n’en demeure pas moins que Marc Ferro et Olivier Pétré-Grenouilleau manquent grossièrement à la rigueur qu’une question aussi sensible exige encore plus que leurs prétentions professionnelles. Il semble qu’ils ne puissent pas admettre, comme la faction sociale dont ils expriment les préoccupations, ce qu’un Allemand de la République de Weimar avait compris. « Quoique les guerres aient été la source principale où s’alimentaient le commerce des esclaves au début du siècle dernier (le 19), nous ne devons pas oublier que les promoteurs de ce trafic étaient des étrangers et ce terme s’applique aux traitants arabes de la côte orientale aussi bien qu’aux traitants américains et européens de la côte occidentale. » (Richard Thurnwald, op. cit.p. 288). Sur cette source, Diderot, qui a été mis en cause bien que son anticolonialisme n’est plus à prouver, est on ne peut plus clair. « L’esclavagiste : Mais ces esclaves avaient été pris à la guerre et sans nous, on les aurait égorgés. Diderot : Sans vous, y aurait-il eu des combats ? Les dissensions de ces peuples ne sont-elle pas votre ouvrage ? Ne leur portez-vous point des armes meurtrières ? Ne leur inspirez-vous pas l’aveugle désir d’en faire usage ? » (Raynal, Histoire des deux Indes; 3ème édition (1781), p. 198). De même pour Elikia M’bkolo, qui a contribué au Livre noir du colonialisme. La manipulation par Le Monde diplomatiquede l’article qu’il a donné dans Manière de voir en 1998 ne saurait enlever qu’il y établit, textes à l’appui, que la participation des pouvoirs indigènes à la traite n’a pu être réalisée que dans le cadre du rapport de force colonial, que cette participation est une des premières réalisations du colonialisme en Afrique. Cette question d’une traite indigène antérieure, autonome et prête, selon des désirs inavouables, à « alimenter » ad libitum les acheteurs étrangers dès leur arrivée, est aussi l’occasion de considérer une difficulté. La société industrielle et technicienne ne peut survivre que par l’invention de besoins inutiles et la production inutile nécessaire à l’inutile satisfaction de ces besoins. L’idée y est reçue, non sans raison, que l’offre crée la demande. Il en allait à l’inverse dans le monde de la traite, où la science et la technique n’étaient même pas capables de supprimer les besoins vrais et où elles n’avaient pas encore épuisé les ressources du vivant. Dans ce monde, c’était la demande qui créait l’offre. L’erreur commise par nos pseudo historiens participe aussi de cette idée reçue aujourd’hui recevable, mais qui ne saurait l’être pour le passé. La désinvolture ou l’inconscience avec lesquelles Marc Ferro et Olivier Pétré-Grenouilleau lient esclavage et traite sont de ces tâches de sang intellectuelles dont Lautréamont dit que toute l’eau des océans ne peut les laver. |
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Je prie les Bladinautes de m'excuser pour les incidentes qu'ils ne comprendront pas forcément. Ce texte est à l'origine destiné aux OGRES et se réfère aux contributions qu'ils ont publiées sur ce sujet.
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Pour certains toutes les manipulations sont bonnes, pour justifier le colonialisme ! Mettre en avant l'existence de l'un pour justifier le "commerce" de l'autre, rendrait ce dernier moins immoral et révoltant ?! Certainement pas ! Effectivement il y a une différence de taille entre garder des prisonniers de guerres vivants et "industrialiser" un commerce d'être humains pour l'expansion coloniale ! C'est révoltant !
__________________ A propos d'un certain féminisme :"Vouloir ressembler à l’homme, être l’avenir de l’homme qui soit dit en passant, est une citation de proxénète, sans même se poser la question du pourquoi je veux ressembler à un être aussi minable, me semble parfaitement surréaliste !" - Wasinegh Dernière modification par Yazz ; 11/12/2005 à 21h08. |
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__________________ A propos d'un certain féminisme :"Vouloir ressembler à l’homme, être l’avenir de l’homme qui soit dit en passant, est une citation de proxénète, sans même se poser la question du pourquoi je veux ressembler à un être aussi minable, me semble parfaitement surréaliste !" - Wasinegh Dernière modification par Yazz ; 12/12/2005 à 22h52. |
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#8
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Cependant, ceci n'excuse en aucun cas cette pratique. Les états qui pratiquaient l'esclavage et la déportation des esclaves doivent avoir honte de leur passé, et ne peuvent et ne doivent le justifier d'aucune manière. Je trouve d'ailleurs d'une inégalité flagrante le traitement de l'histoire de la déportation des juifs comparé à la déportation des esclaves noirs. Mais l'Histoire appartient toujours aux vainceurs. Si l'Afrique était le continent dominant, l'histoire serait tout à fait différente. On parlerait alors de la déportation des juifs comme d'un acte ordinaire à l'époque de Hitler. L'injustice est déplorable à toute époque et à tout endroit. |
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Ce qui est en jeu dans les tentatives de relativisation de la responsabilité européenne, c'est la pratique de la traite sur les côtes occidentales de l'Afrique subsaharienne avant l'arrivée des Européens. C'est en effet sur et à partir de ces côtes qu'ils ont déportés les Africains en Amérique. A cet égard, tous les auteurs s'accordent aussi à reconnaître que la traite européenne commença par la capture d'Africains. La première capture eut lieu en 1421. Des Portugais capturèrent deux habitants de l'actuel Sénégal (Cf. Gomes Eanes de Zurara, Cronicas de feitos de Guiné; trad. fr. Editions Chandeigne, 2004). La réaction de ces deux malheureux donne à penser. En effet, ils proposèrent à leurs ravisseurs une rançon, ce qui laisse supposer que l'idée d'être réduits en esclavage ne les avaient effleurés, donc qu'il n'y avait pas de marchands dans les parages. Ils furent finalement échangés contre une dizaine des leurs. A-t-on jamais vu des gens réduits en esclavage proposer ce genre d'échange, auquel moins d'un siècle auparavant le roi de France Jean le Bon avait du sa liberté contre celle de ses deux fils ? De même, les premiers Africains déportés par les Français aux Antilles en 1640 furent capturés et non achetés ou échangés. Nouvel indice que la traite n'était pas pratiquée où ils les avaient capturés. Autre indication, la protestation du roi de Kongo Nzinga Mvemba au roi du Portugal contre le rapt de ses gens par les Portugais, en 1506 (Gomes Eanes de Zurara, op. cit.). Les Portugais répliquèrent qu'ils avaient canons et mousquets. Nzinga Mvemba comprit qu'il ne ferait pas une mauvaise affaire en échangeant ses gens contre canons et mousquets. Voilà comment les pouvoirs indigènes furent entraînés dans la traite et dans les guerres dont ils la nourrissaient. Sous la contrainte des Européens. |
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#10
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A ces réflexions factuelles, il convient d'en ajouter une plus générale. En rencontrant les Musulmans puis les Européens, les Africains ont rencontré des marchands. Leurs moeurs n'avaient encore fait du commerce une spécialité. Au début du siècle 20, on pouvait encore constater que sur les marchés africains les vendeurs étaient les producteurs. Ce trait culturel perdurant malgré l'envahissement du continent par la civilisation marchande n'incline pas à penser qu'une spécialité commerciale telle que la traite existait en Afrique subsaharienne avant que les Musulmans puis les Européens y interviennent. |
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