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| Naamane Soumaya Guessous Pour la revue Ousra magazine de juillet 2003 Attentats du 16 mai : d'autres victimes Les attentats ont suscité indignation, haine, douleur. Images atroces des victimes. D'autres victimes ont été oubliées, d'autres cours meurtris : mères, pères, sours et frères de ceux qui ont choisi de semer la mort, sans en informer les leurs. Deux motifs m'ont conduite au bidonville Thomas D'abord tracer le profil de ces bombes humaines. Rencontrer leurs mères pour comprendre. Ensuite, des voies d'intellectuels se sont élevées, réfutant tout lien entre pauvreté et terrorisme. Je voulais vérifier cette hypothèse à laquelle je n'adhère pas. J'ai partagé avec une très grande émotion la souffrance des familles. Grande réticence des familles à m'accueillir. Sur les 6 foyers du bidonville Thomas, 3 m'ont reçue. Les 3 autres, 3 maisons voisines, jumelées. 3 malheurs dans une même rue. 3 voisins ayant grandi ensemble, joué, partagé de rares moments de bonheur et surtout des privations. La famille Benmoussa s'est barricadée. La maison de Taïi ne m'a pas été ouverte. Le seul fils qui lui reste m'a annoncé à sa mère : « Attends que mon père revienne, ma mère ne reçoit pas sans son accord. » A la troisième baraque, celle de Kaoutari, j'explique à la mère, à la sour et au frère la raison de ma visite. La mère hurle sa détresse: « ça suffit, laissez-nous. On a tout dit à la police. Allez au commissariat, ils ont tout écrit. Laissez-moi pleurer mon fils. » Elle n'écoute pas son fils et sa fille qui essayent de la calmer. Elle fond en larme : « laissez-nous. Nous ne savions rien. Quelle mère accepterait que son fils la quitte ainsi ! » Le fils la raisonne. Elle cède : « Regarde mon état et tu auras ta réponse. Mon foie (alkabda) a explosé. C'est mon fils !» J'eus honte de torturer ce cour de mère. Troublée, gorge serrée, je m'excuse. Je m'éloigne. Le fils me suit. Nous nous installons dans ma voiture. Ces familles vivent le supplice. Familles de terroristes, elles sont terrorisées : perte du fils dans des conditions dramatiques, perquisitions, multiples séjours dans les commissariats, interrogatoires, peur de représailles, rejet de la part du voisinage. « Nous sommes les damnés du bidonville. Ailleurs, on nous montre du doigt, on nous fuie. » Fils qu'elles n'ont pas enterré. Elles ne pleureront pas sur sa tombe. Harcelés par les journalistes. Elles en veulent à la presse. « Plus de journalistes ! Nous en avons reçu plus de 70. Nous avons répondu avec sincérité. Malhonnêtes ! Ils ont exploité notre détresse. Ils racontent des mensonges pour vendre leurs journaux. » Incompréhension : « Pourquoi il a fait ça ? » Culpabilité : « J'aurais dû le protéger. » Rancour : « Je ne lui pardonne pas ! Il connaissait notre misère. Je n'ai plus mal. Je m'en suis amputée. Comment il a pu me faire ça ? Non, mon fils est encore vivant. Il savait que j'ai peur du makhzen. Il est parti en me laissant des problèmes. » Le cour d'une mère peut-il s'amputer d'une partie de lui-même ? Les familles ne comprennent pas. Tantôt elles condamnent le fils, tantôt elles le qualifient de victimes : « Mon fils n'est pas comme ça. On l'a trompé. Que Dieu les punisse ! » « C'est la fausse religion qui me l'a pris. Comment élever ses enfants ? Pas de religion pose des problèmes. Trop de religion créée des drames. Non c'est pas la religion, c'est la criminalité. On les a poussés à tuer les leurs. Pourquoi mon fils ? C'est parce qu'il était gentil. S'il était voyou il aurait fui le danger.» La résignation fait suite à l'indignation : « C'est Dieu qui l'a voulu, nous n'y pouvons rien.» Des journalistes ont rapporté que ces jeunes étaient délinquants. Faux ! Les familles et le voisinage l'attestent. « Sans problème, sans casier judiciaire, discrets, appréciés par les voisins » « On l'aimait beaucoup. Il ne se bagarrait pas, ni drogue, ni l'alcool. Jamais volé. Il ne levait pas son regard, serviable, bien éduqué. » Bien éduquées, les familles le sont. Dignes. Des foyers d'une propreté contrastant avec une pauvreté extrême. Des parents travaillant dur pour donner des chances de réussites à leurs enfants. La vie leur a tout refusé ! Quel est le profil de ces bombes humaines ? Lamhini Mohamed, 25 ans, célibataire, deuxième année de faculté de Droit de Mohammedia. Chôme depuis 3 ans. Travaille parfois comme aide-maçon ou gardien. Né dans une maison en dur. Au bidonville depuis 23 ans. Famille de 6 enfants : 3 scolarisés et 2 filles en formation en couture. Un frère étudiant en 2eme année de faculté des Sciences. Beau, éduqué, yeux pétillants d'une intelligence sacrifiée. Il n'a pas passé son examen : « Traumatisé. Je ne peux étudier. Je me suis absenté à l'approche des examens à cause de la tragédie, des interrogatoires.Même si je réussissais, que faire avec une licence en physique-chimie. Ici, il y a plein de jeunes qui chôment avec leur licence ! Je ne sais quoi faire. Tout est trouble.» Mère : 42 ans, sans profession. Père : 56 ans, sans qualification, ancien gardien dans une société. Il chôme depuis 5 ans. Il bricole de temps en tant que vendeur ambulant. Aucune autre entrée d'argent. Les parents sont nés à la campagne, dans la Chaouia et sont arrivés en ville après leur mariage. Une pièce nue. Des murs irréguliers reflétant le dénuement total. Une toiture improvisée en tôle de zinc et carton. Installée sur un tapis dans l'espace central, face à un coin qui se veut être la cuisine. J'ai du mal à parler. A remuer le couteau dans les plaies. Je commence à regretter ma démarche. Ai-je le droit de tourmenter ainsi ces misérables ? De les empêcher de faire leur deuil ? Silence pesant. Entourée de sa nièce, ses deux filles et son fils, la mère a du mal à s'exprimer. Visage sillonné par les larmes. Les yeux ne tarissent plus. Chaque phrase est interrompue par de profonds sanglots. « Il est très gentil. Il ne m'a jamais donné de souci. Pourquoi lui ? » Pourquoi a-t-il interrompu ses études ? « Mon fils a toujours rêvé de terminer ses études. Mais la vie est dure ! son père n'a pas de moyen. » Long silence. Lourdes larmes. Le frère : « il voyait comment notre père peinait. Il ne pouvait lui demander de l'argent. Pour aller à la faculté, il marchait 30 minutes jusqu'à Bernoussi où il prenait un bus. Il payait 70 dh par mois pour sa carte. Il ne pouvait demander plus au père. Il a compris qu'il était temps d'arrêter d'être une charge et qu'il fallait gagner un peu d'argent pour ses besoins et ceux de la famille. Il rêvait de monter une affaire, mais n'en avait pas les moyens. » Comment a-t-il été vers l'islamisme ? Il a laissé pousser sa barbe il y a 2 ans. Mais il ne nous a jamais embêtés. Il faisait sa prière discrètement. Il passait de plus en plus de temps à la mosquée. « Il n'était pas violent. Il ne savait comment remplir son temps. Il rêvait d'un bon avenir. Il n'a eu que des échecs. S'il était occupé à étudier ou travailler, s'il avait des loisirs, il n'aurait pas pensé à ça. » Ici, on ne nomme pas la chose. Certains mots brûlent la langue. On ne parle ni de bombe, ni de terrorisme. Le frère ajoute avec amertume : « Le désespoir, la désillusion affaiblissent la personne. Ils ont joué sur ça. Mon frère n'attendait plus rien de la vie : pas de travail, pas de moyen d'aider sa famille à se nourrir, à sortir du bidonville, pas de possibilité de se marier. » L'ennui vous ronge et vous rappelle toutes les minutes que vous n'êtes rien. Que vous ne serez jamais quelqu'un ! La journée du 16 mai La mère : « Comme toutes les autres journées. Ni changement, ni signe anormal. A peine goûté au couscous de midi. Il était silencieux. Plus que d'habitude. Sorti après la prière du âsser. Le lendemain, j'ai été au point d'eau pour remplir mes seaux. J'ai appris la nouvelle des attentats. Mon cour s'est serré. J'ai couru à la maison pour m'assurer que mes fils étaient là. J'ai appris que Mohamed n'avait pas passé la nuit à la maison. Les policiers sont venus perquisitionner. Le cataclysme ! » Message aux mères La jeune sour : « Mon frère a fait un choix qu'on ne comprend pas. Nous n'avons pas choisi. Nous condamnons. Je m'adresse au gouvernement pour qu'il pense à des jeunes comme nous, à notre avenir. Dans le bidonville, on est démuni de tout. De notre dignité ! On nous méprise. Partout on nous traite d'enfants de cariène. Des pestiférés. Même le bus refuse de passer par-là. Pourtant il y a des familles honorables. Si nous avions eu le choix, nous ne serions pas ici. Mon frère serait encore vivant. » La mère, terrifiée par les propos de la fille, lui demande de se taire. Je prends la permission de la fille de publier ses paroles. La mère : « C'est mon fils, mais il aurait pu être le fils d'autres mères. Je prie Dieu pour qu'aucun de leurs fils ne leur donne mon malheur. Je n'arrive à pas lui en vouloir. Je regrette de n'avoir pas pu lui donner plus. Pas pu le protéger. Je prie Dieu pour que toutes les mères gardent leurs fils. » Abdelfattah Aboulkeidane, 27 ans, fils unique, 6eme année secondaire, formation en fabrication de chaussures, marié, séparé de sa femme, 1 enfant de 4 ans. La mère : veuve, 45 ans, né à Beni Meskine, arrivée en ville à 6 ans. Elle a eu son fils à Sbata. Au bidonville depuis 26 ans. Sans qualification, elle fabrique des boutons pour les tenues marocaines. Revenu moyen : 20 dh par jour ! Une machine à coudre mais le travail manque déplorablement. Ici, plusieurs filles et femmes essayent de vivre avec le même travail. Analphabètes, sans qualification, elles sont nombreuses à offrir le même service à une population qui consomme très peu. « Pas d'autres enfants, ni mari, ni parents. Une sour veuve qui n'arrive pas à nourrir ses enfants. Seule, abandonnée par la grâce de Dieu ! Qui va me donner du travail ? Qui osera frapper à ma porte ? Comment je vais vivre ? Dieu seul le sait ! Pourquoi il m'a fait ça ?» Pourquoi a-t-il interrompu ses études ? « J'ai été mariée jeune à un alcoolique qui me battait. Lorsque mon fils a eu un an, je me suis enfuie. Je n'ai plus revu mon mari. Abdelfettah a été élevé par mon second mari qui l'aimait.. J'étais enceinte d'un enfant qui est mort. J'étais tellement mal pendant la grossesse que je ne supportais plus mon fils. Je le battais. Pour le protéger, mon mari l'emmenait le matin à l'école coranique et lui demandait de ne pas revenir à la maison avant le soir. Il lui emmenait un yogourt ou du pain pour son déjeuner. Parfois il restait sans nourriture. Quand mon fils a eu 5 ans, mon mari est mort. Je ne sais s'il a rejoint le paradis. Mais il m'a laissé dans l'enfer. « Péniblement Abdelfettah est arrivé en 6 eme année secondaire. Il étudiait bien, il voulait réussir pour me sortir de la misère. Il promettait de me faire oublier mes malheurs. Il voulait être un homme bien et m'acheter une maison décente. Mais il manquait de tout. Souvent il a étudié le ventre vide. Il ne pouvait plus continuer. Au lycée, on se moquait de lui car il était très mal vêtu : pas de pull en hiver, pas de chaussures, des sandales en plastic usées. Il ne supportait plus ma souffrance pour payer ses fournitures scolaires, ni d'être méprisé par ses camarades, puni par ses professeurs parce qu'il n'avait pas de livres. J'ai tout fait pour qu'il continue. » Un an après, il a été formé à la fabrication de la chaussure. Pendant une année, il a travaillé dans une usine avec un salaire dérisoire. Il a cru en l'avenir et s'est marié. « Lui et sa femme ont habité avec moi. Je dormais dans le couloir pour leur laisser la chambre. Sa femme refusait le bidonville. Ils sont partis vivre ailleurs. Son salaire ne lui suffisait plus. Il a décidé de chercher un autre emploi. Il n'a jamais rien trouvé. Sa femme l'a quitté en emportant le bébé. Il est revenu ici. Il n'a pas trouvé du travail. Vendeur ambulant, il manquait d'argent pour acheter sa marchandise. Découragé, il a travaillé de moins en moins. Il est devenu plus silencieux qu'il ne l'était. Quand il rentrait à la maison, il me demandait s'il y avait à manger. Je lui déposais le peu qu'il y avait. Quand je lui disais qu'il n'y a rien à manger, il baissait la tête et ressortait ou allait dormir. Jamais il n'a fait de scandale parce qu'il n'y avait pas à manger. C'était un garçon très gentil. » Démuni de tout, Abdelffettah a été privé de son rôle de père : « Il ne voyait plus son fils. Sa femme le harcelait pour la pension alimentaire. Elle lui a intenté un procès. Il n'avait pas d'argent. Pas même de quoi se nourrir lui-même. Me nourrir. Lorsque la police est venue me prendre, je pensais que c'était pour la plainte de sa femme. Il voulait revoir son fils, mais n'avait pas le courage. Il me disait : « je ne peux aller le voir les mains vides. Sans yogourt, ni biscuits, ni habits. » A cette détresse, s'ajoute le vide : « S'il était avec sa femme, s'il élevait son fils, il serait encore vivant. » Comment a-t-il été vers l'islamisme ? La mère ne peut répondre. Il a toujours eu une barbe. Discret de nature, aucun de ses gestes n'a pu être interprété comme changement notoire. « Il me disait passer beaucoup de temps à la mosquée. C'est tout. Je ne sais pas qui il fréquentait à part les jeunes du bidonville avec lesquels il a grandi. » La journée du 16 mai « La veille il m'a demandé 50 centimes pour acheter du shampoing. Je n'en avais pas. Comme il le faisait dans ce cas, il s'est lavé les cheveux avec du Tide. Le vendredi il s'est réveillé comme d'habitude et a fait sa prière. Il portait des habits, des espadrilles et un sac neufs. Etonnée, je l'ai questionné. Il m'a regardée et a disparu à jamais. Si je savais ! On nous condamne. Ma voisine m'a demandé hier si c'était vrai que nos fils nous ont laissé une grande somme d'argent. Y a-t-il une mère qui peut vendre son fils ! Mon seul fils est parti ! Tout ce qui me restent de lui c'est ses vêtements sales que je lavais quand tu as frappé à ma porte. Je ne dors plus. Quand je ferme les yeux, je revois sa tête et sa barbe à l'hôpital quand la police m'a demandé de l'identifier. « Tu voulais voir les mères pour comprendre. Si tu as compris, explique-moi. Je veux comprendre. » Un message pour les mères ? « Une mère ne peut savoir ce qui se passe dans la tête de son fils. J'ai soigné mon fils de petites maladies. Une grande maladie me l'a tué. Je n'ai pas vu qu'il a été contaminé. » Mohamed Laaroussi. 27 ans, famille de 7 enfants, célibataire, vivant au bidonville depuis 20 ans. 4eme année secondaire, formation à l'OFPPT en coupe du cuir, une année après l'abandon scolaire. A travaillé 2 ans sans être déclaré. Salaire dérisoire, mais il tenait à son travail. Chômage. 7 ans de recherche de travail. Vendeur ambulant de bonbons. Père : la cinquantaine, né à la campagne, veuf, il a quitté la campagne après son remariage. Ancien portefaix au marché de gros, actuellement gardien. Les enfants sont tous scolarisés. Aucune autre entrée d'argent. Dans ce foyer vivent 7 enfants, plus le couple, plus une vieille femme. 10 personnes vivant avec, dans les meilleurs des cas, un salaire autour du SMIG (1800 dh). Mère : morte quand Mohamed avait 3 ans. Une pièce. Des tapis qui servent de salon le jour. De dortoir la nuit. Le père revient avec son fils de l'hôpital. Après le drame, un de ses fils a eu un accident en vélo. Beau jeune homme, allongée par terre, une jambe et deux bras dans le plâtre. Le père, terrassé. Chef de famille respectable. Trime pour nourrir et scolariser ses enfants. « Le 17 mai, ma femme m'a appris que Mohamed n'a pas dormi à la maison. J'ai répondu naïvement qu'il a sûrement encore essayé de hrague. C'était son obsession de travailler à l'étranger. Le 16 mai, on a fait ensemble la prière du âssar. Il est sorti. Comme d'habitude, je lui ai demandé s'il voulait un peu d'argent ; je lui donnai parfois 10 dh. Mais il refusait souvent. J'ai appris la nouvelle par les policiers. Que veux-tu que je te dise ! Je n'ai pas de réponse ! Nous vivons dans un pays de paix. J'ai élevé mes enfants dans le respect des autres. Il n'était pas violent. Gentil, poli. Il ne me demandait rien. Il ne tolérait pas d'être encore nourri par son père. Il se suffisait de peu. Je ne suis pas satisfait de ce qu'il a fait. Il nous a tous entraînés dans la catastrophe. Je n'accepte pas la souffrance des familles des victimes. Que Dieu lui pardonne ! » Le cousin de Mohamed, un jeune homme très correct : « Des jeunes normaux, sans problème. On les a endoctrinés, leurrés. Nous ne doutions de rien. Il fréquentait les voisins avec lesquels il a grandi. Son chômage le déprimait. Il a quitté son travail car il touchait 1200 dh. Après avoir payé ses frais de transport, il ne lui restait pas grand chose pour aider le père et envisager le mariage. Il avait honte de sa situation. De ne pas améliorer la condition de sa famille. Mais la pauvreté ne doit pas pousser à ces actes. Dieu seul sait ce qui s'est passé dans sa tête. » Pourquoi a-t-il interrompu ses études ? Son père a un lourd fardeau. Pour permettre à ses frères et sours de vivre, il devait travailler. Il manquait de tout, était mal à l'aise au collège. Il pensait que s'il apprenait un métier, il pourrait sortir sa famille de la misère. Il a vite désenchanté ! Comment est-il allé vers l'islamisme ? « Il y a 3 ans, il s'est fait opérer d'un kyste au foie. Il s'est mis à la prière, mais il n'embêtait personne. Il ne quittait la maison que pour la mosquée. » Un message aux mères ? « Je ne souhaite pas notre situation à mon pire ennemi. Dieu protège nos enfants et notre pays.» Kaoutari XXXX, 31 ans, famille de 9 enfants, vit au bidonville depuis 28 ans. 6 eme année secondaire. Un an de chômage avant d'entrer dans un atelier de mécanique pour apprendre à manipuler le tour. Les conditions d'apprentissage l'ont découragé. Vendeur ambulant, parfois aide-maçon ou plâtrier. Le père : né à Houle le Bouzouki, sans métier, vendeur ambulant La mère : berbère, élevée par une famille à Casablanca. La mère ayant refusé de me recevoir, je me suis entretenue avec le frère, jeune boulanger, très attachant, secoué par le drame. « Il était très gentil. On a toujours eu des problèmes avec mon père. mon frère n'était pas paresseux. Il a tout essayé pour travailler. Souvent il était si désespéré qu'il laissait tout tomber et se renfermait. C'est cruel d'avoir son âge et être encore nourri par le père. Il se sentait déshonoré, méprisé. Aucun de ses rêves ne s'est réalisé. Aucun espoir. Il détestait la vie du bidonville. Il rêvait d'en sortir pour vivre dignement. Dans la propreté. Le respect. Ici, la vie est dure. Le regard des autres sur les bidonvilles est sans pitié. Il a essayé de s'en sortir, mais sans argent, il allait toujours à l'échec. Il a acheté un tour avec un ami pour un atelier de mécanique. Mais ils manquaient de fond pour continuer. Il pensait s'en sortir. Un autre rêve brisé. Depuis, il a arrêté de parler d'avenir. Ce dernier Ramadan, il s'est ressaisi, a acheté des oufs et des dates pour les revendre. Je suis traumatisé. Je culpabilise. J'aurai dû deviner. S'il avait une occupation, s'il faisait du sport, s'il travaillait, il n'aurait pas eu de temps pour penser à autre chose. L'oisiveté entraîne dans le gouffre ! » Comment est-il allé vers l'islamisme ? « Il y a 6 mois, il a laissé poussé la barbe et a changé. Il critiquait tout. Ne saluait plus de la main les femmes. Fréquentait la mosquée avec des voisins. J'ai pensé qu'il valait mieux qu'il s'adonne à la religion ; ça l'occupera et il aura moins la sensation d'être inutile, une charge pour nous, un raté. Il était naïf. On l'a baratiné.» La journée du 16 mai « Il s'est levé à l'aube pour prier. Il est parti en disant à ma mère qu'il allait au barrage de l'Oued el Maleh comme il le faisait parfois. Il n'est pas revenu. » Message aux mères « Vos fils doivent étudier ou avoir un métier. Ils doivent remplir sainement leur temps libre. » Un espoir inaccessible qui, peut-être, les aurait sauvés. Face à des horizons bouchés, tous ont nourri un espoir. Ils ont tous rêvé de hrague, de traverser clandestinement l'océan. Lamhini et Laaroussi ont tenté 2 fois ensemble. Ils ont été embarqués dans un bateau à partir du port de Jorf Lasfer ! Le détroit de Gibraltar est tristement célèbre pour les départs. Jo Las far le devient ! Le bateau devait les emmener aux Emirats Arabes Unis où ils espéraient travailler et épargner pour payer un autre bateau qui les déposerait en Occident. La première fois ils ont été arrêtés aux Emirats et ont passé un mois de prison avant d'être reconduits au Maroc. La deuxième fois on les embarqués du même port en leur promettant l'Italie. Ils se sont retrouvés au Sénégal ! Désouvrés, ils se sont livrés aux autorités qui les ont extradés. « Mon fils n'a jamais cessé de rêver de repartir. Il n'avait pas de moyens pour retenter sa chance. S'il avait réussi, il serait vivant. » dit le père de Laaroussi. Quant à Lamhini, il a cru en un contrat pour la Tunisie pour y travailler dans la confection. La pauvreté a étouffé son rêve : « Si mon fils pouvait revenir, je vendrais mes yeux pour l'envoyer en Tunisie. » Kaoutari a eu plusieurs occasions de hrague, mais il refusait de demander de l'argent à sa famille. Il espérait travaillait et payer lui-même son voyage. Les ingrédients du désespoir Tous ces jeunes ont des points communs : parents ruraux ayant quitté la campagne pour travailler en ville, habitation en bidonville où la fierté se dissout, pauvreté, échec scolaire, chômage, rêves brisés, sentiment d'inutilité face à l'indigence de la famille, perte de l'estime de soi, incapacité d'envisager le mariage ou de l'entretenir, oisiveté, l'espoir ultime de travailler à l'étranger. Aucun d'eux n'a eu d'opportunité pour s'investir dans des études poussées, dans un métier promettant la sécurité et un avenir stable. Tous les ingrédients sont réunis pour nourrir le terrorisme. Une haine pour les mieux nantis. Un sentiment de ad-dolme (injustice) en ce bas-monde. Pour rétablir la justice, des âmes inutiles se sacrifient, d'autant que la mort est présentée comme un passeport pour le paradis. Comment peut-on en arriver là ? Lorsque l'individualité est fragile, elle peut se dissoudre facilement dans la foi sous l'effet de l'endoctrinement. La pauvreté est à mon sens la motivation principale de ces jeunes terroristes. Cependant la pauvreté ne doit ni justifier, ni légitimer le terrorisme. Si ces jeunes se sont tués en semant la mort, des milliers d'autres se consument en silence dans la même désespérance, dans la résignation.dans l'indifférence ! |
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