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| En tant que langue maternelle de plusieurs millions de Maghrébins, la tamazight, après avoir subi de rudes épreuves historiques, retrouvera-t-elle, ici et maintenant, sa voix (voie) légitime dans la ligne structurante qu’est le droit à l’existence ? Simple antinomie ou paradoxe fondamental longtemps constitué par la dichotomie Droit/Vie, et que la langue maternelle transgresse dans tous les cas, car, « .. comme la vérité elle-même, la langue touche au réel». Cette vérité trouve son support dans le continent histoire où la résolution de n’importe quelle contradiction ne se fait pas sans trace. «Longtemps la culture berbère a été, plus encore qu’une culture sans voix, une culture de voix étouffées. L’aphonie à ce jour dure encore». Mais la langue tamazight est-elle réellement problématique ? La réponse stratégique et démocratique est bien évidemment NON, car cette langue a un rôle historique à jouer au niveau de chaque Etat-Nation d’Afrique du Nord (dans une vision de développement national). Avant tout, elle est une force symbolique libératrice de l’imaginaire maghrébin (avec des incidences sur le progrès économique, social et culturel). En adoptant donc une solution démocratique à son égard (c’est-à-dire en l’envisageant dans le cadre d’une culture nationale), sa spécificité ne sera plus perçue comme un handicap à l’évolution globale de la société. D’ailleurs, toute unité nationale sérieuse et objective suppose la prise en charge de toutes les spécificités linguistiques et culturelles des différentes formations sociales, tant au niveau de la lutte de libération qu’à celui de la construction démocratique de l’Etat-Nation. Ceci s’inscrit en défaut par rapport au projet bourgeois qui vise l’absorption des différences. Dénonçant cette visée, F. Gadet et M. Pêcheux constatent que «pour devenir des citoyens, les sujets doivent donc se libérer des particularismes historiques qui les entravent : leurs coutumes locales, leurs conceptions ancestrales, leurs «préjugées».. et leur langue maternelle. Au fait, comment amorcer le processus de développement économique, social et culturel de l’Afrique du Nord sans tenir compte de la langue, de l’une de ses composantes humaines ? Le transfert de la technologie occidentale devra emprunter le passage obligé de la langue maternelle (qui, une fois valorisée, aura des effets psychologiques percutants) dès lors que l’on cherche à être efficace. Nier la langue maternelle (arabe dialectal ou tamazight), c’est aussi condamner l’avenir politique, économique et culturel de l’Afrique du Nord. Défendre la cause d’un peuple en vue de sa libération est un principe acquis à tous les démocrates qui peuvent dépasser (et non pas sublimer) tout traumatisme conjoncturel. Taire ou refouler la cause linguistique tamazight, c’est jouer le jeu de l’impérialisme international (à son corps défendant) ; c’est bloquer le changement souhaité, soit la répression directe ou la récupération-folklorisation (la manière importe peu dans ce cas-là). Donc, la seule voie qui garantit la spécificité des cultures majoritaires mais marginalisées, c’est la démocratie populaire qui est d’abord une pratique démocratique ; et le projet de «culture nationale démocratique» dans le cadre d’un centralisme démocratique pourra alors se dessiner aisément, sans rejet ni marginalisation. Sous cette condition naîtra la liberté de discuter de toutes les problématiques théoriques ou pratiques, comme de celle de la langue tamazight. L’Afrique du Nord, essentiellement de culture orale (et où le problème de l’analphabétisme est encore aigu), est devant un choix déterminant : ou bien opter pour l’authenticité en développant les langues nationales populaires parallèlement à la langue arabe écrite (symbole religieux et idéologique), ou bien épouser le néocolonialisme et écraser, dans un esprit totalitaire, ce qui doit le sauver en tant qu’entité historique ou culturelle. Les deux langues autorisées et autoritaires (arabes écrit ou français) ne sont la langue maternelle d’aucun Nord-africain ; elles sont politiquement valorisées (certes de façon idéologiquement différentes en raison de l’arabisation) car elles assurent la promotion sociale des sujets sociaux (cette fonction tend actuellement à la saturation). Ainsi, la «lengue del pane», celle qui permet de se «faire une place dans la société» l’emporte au nom, soit de la science et de la technologie (français), soit au nom d’une unité sans diversité ; et même si cette unité existait, elle n’aurait pas le droit de se faire au détriment des langues nationales populaires. A vrai dire, l’enjeu est plus profond, il n’est pas uniquement linguiste. La codification et l’unification ont toujours été faites par une élite savante et politicienne qui ne peut, en tant que clan dominant, qu’imposer sa langue. C’est le cas, aujourd’hui, en Afrique du Nord de l’arabe écrit et du français : langues de la classe dirigeante avec ses deux volets : classique et moderne. Au lieu de la nier, ou tout simplement la domestiquer, ne faut-il pas «prendre au sérieux» la langue tamazight, en lui réservent une solution démocratique dont dépend son avenir ? Si donc la tamazight est la langue maternelle de plus de 50% de Nord Africains, si elle est enseignée un peu partout dans les universités du monde (sauf, paradoxalement, en Afrique du Nord indépendante), et si elle a un rôle à jouer au niveau du développement socio-économique, alors il est au moins possible de faire certaines propositions à son égard. D’abord, à court et moyen terme, création d’instituts linguistiques avec les équipements nécessaires ; création de département propres à la langue et culture tamazight liés au développement économique et utilisation de la tamazight dans les administrations publiques. Ensuite à long terme : enseignement général de la tamazight à coté de l’arabe et institution d’instances économiques et sociale pour prendre en charge cette langue. Contre l’orphelinat culturel et le sous-développement économique, la langue maternelle brandit l’étendard de la liberté d’être, de faire et d’imaginer ; car elle sait (à sa façon) que la démocratie base de tout dynamisme ou vie est plurielle ou n’est pas. Le Matin |