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| Révolution « orange » ou bombardement ? Alors que Téhéran persiste à vouloir développer son potentiel nucléaire, les Etats-Unis envisagent plusieurs stratégies de riposte : imposer des sanctions durcies, soutenir les partisans d'un changement de régime, bombarder les installations sensibles, voire combiner action militaire et soulèvement intérieur... C'est le scénario noir. Les diplomates qui, depuis des mois, cherchent une issue à la crise iranienne, l'appellent «le toboggan» ou «l'entonnoir». «Bientôt, on ne pourra plus arrêter les Américains, explique un responsable français. Dans quelques mois, la question ne sera plus : vont-ils attaquer? Mais : quand et comment?» D'où vient cette terrible inquiétude ? De l'expérience d'abord, qui montre que l'équipe Bush a raté toutes les occasions de traiter avec l'Iran. La possibilité d'un dialogue stratégique, qui a beaucoup de partisans aux Etats-Unis, s'est pourtant présentée à plusieurs reprises. Plusieurs fois, les dirigeants iraniens ont fait secrètement savoir à Washington qu'ils étaient prêts à engager des négociations tous azimuts. Etaient-ils sincères ? Comment savoir ? Bush a toujours refusé d'essayer. En novembre 2001, au milieu de la guerre d'Afghanistan, il y a pourtant pensé. Il venait de découvrir que les mollahs étaient, eux aussi, des ennemis jurés des talibans (comme de Saddam Hussein, d'ailleurs). Mais deux mois plus tard, les Israéliens arraisonnent un bateau bourré d'armes, le « Karine A ». Ils affirment que la cargaison est destinée aux Palestiniens et qu'elle vient d'Iran. Résultat : le 29 janvier 2002, le président des Etats-Unis désigne l'Iran comme l'un des piliers, avec l'Irak et la Corée du Nord, de son «axe du Mal». Les Iraniens font d'autres ouvertures en mai 2003, juste après la victoire éclair de l'armée américaine, en Irak justement. A cette époque, Flynt Leverett était responsable des affaires du Moyen-Orient à la Maison-Blanche. Il raconte aujourd'hui : «Au printemps 2003, le ministère des Affaires étrangères iranien a envoyé à Washington une proposition détaillée de négociations. Il s'agissait de parler de tout, y compris du programme nucléaire, dont on venait de découvrir l'ampleur, et du soutien aux terroristes palestiniens. La proposition semblait avoir reçu l'aval du Guide suprême. Mais la Maison-Blanche n'a pas donné suite.» Un gâchis. Une incroyable occasion manquée. Flynt Leverett et beaucoup d'autres pensent qu'en mai 2003 les Etats-Unis auraient pu obtenir beaucoup de choses de Téhéran. Car Washington était en formidable position de force. D'une part, l'armée américaine, qui venait de renverser Saddam Hussein en quelques semaines et qui occupait l'Afghanistan, encerclait désormais l'Iran. D'autre part, le monde venait de découvrir que la République islamique poursuivait depuis vingt ans un programme nucléaire clandestin. Téhéran risquait donc - déjà ! - d'être mis au ban des nations par le Conseil de Sécurité de l'ONU, ce que les leaders iraniens voulaient absolument éviter. Mais Bush n'a pas voulu saisir cette chance historique : faire un « grand marchandage » avec l'Iran. Il a préféré écouter les faucons de son administration, qui, grisés par leur « succès » en Irak, martelaient : on ne discute pas avec les mollahs, on les renverse. En ce même mois de mai 2003, le Pentagone commence à imaginer les scénarios d'une campagne militaire en Iran, avec bombardements et interventions des marines (c'est en tout cas ce que rapporte le « Washington Post » du 16 avril). Nom de code de cette planification : TIRANNT... Fascination de la force. Alertés par ces bruits de bottes, les Français s'agitent : comment bloquer la machine de guerre américaine ? Une solution se présente en juin. A Paris, un responsable raconte : «Au début de l'été 2003, l'ambassadeur d'Iran à Paris est venu nous voir. Il sentait la conjoncture favorable. Il nous a dit : et si nous faisions ce grand deal avec vous, les Européens?» Dominique de Villepin, alors populaire ministre des Affaires étrangères, saute sur l'occasion. Il décide d'aller à Téhéran. Il téléphone à l'ambassadeur de France en Iran, François Nicoullaud, qui se souvient : «Je lui ai dit: «C'est trop risqué, ne mets pas ta réputation en jeu.» Il m'a répondu : «J'y vais, et si ça capote, on ne pourra pas dire qu'on n'a pas essayé quelque chose.»» Derrière sa crinière blanche, le fougueux Villepin entraîne ses homologues allemand et britannique, Fischer et Straw, dans la capitale iranienne. Le 21 octobre 2003, la négociation, mal préparée, est tendue. Hassan Rohani, l'interlocuteur iranien, est très nerveux. Il téléphone sans arrêt au Guide suprême. Joschka Fischer menace de claquer la porte. Finalement, après des heures de discussion, un document est signé. L'Iran accepte de suspendre ses activités d'enrichissement de l'uranium et d'ouvrir grand ses portes à l'Agence internationale de l'Energie atomique. Villepin exulte. Le triomphe est cependant de courte durée. Certaines clauses de l'accord, ficelé à la va-vite, sont ambiguës. Les Iraniens finassent, traînent les pieds. D'autant que l'Amérique s'enfonce dans le bourbier irakien. A la grande surprise de la Maison-Blanche, la guerre en Irak n'est pas finie, elle ne fait que commencer. Malgré les trépignements des néoconservateurs, impossible d'ouvrir un autre front. La menace d'une intervention contre Téhéran s'éloigne chaque jour davantage. L'Iran profite de la faiblesse américaine et de la confusion européenne. A Ispahan, il commence à préparer l'enrichissement de l'uranium. Les Européens sont furieux. Mais ils ne baissent pas les bras. Ils s'entêtent, diront certains (1). En novembre 2004, un nouveau document est signé. La République islamique suspend tous les travaux sensibles, en échange de quoi les trois Européens engagent avec elle des négociations commerciales, politiques et stratégiques. On croit l'affaire faite. Les Français sont confiants. Ils en sont sûrs : à l'élection présidentielle de juin, c'est leur candidat, le « modéré » et très corrompu Rafsandjani, qui va triompher. Avec lui, on l'aura, le « grand deal ». Mais, pari perdu, c'est l'ultraconservateur Ahmadinejad qui est élu. Alors on tente un dernier coup : fin juillet 2005, juste avant la prise de fonction du nouveau président, l'Europe fait une offre globale à l'ancienne équipe - une offre qui a reçu l'aval de Washington. Mais Téhéran refuse d'un revers de la main et reprend toutes ses activités nucléaires. L'échec est total. L'Europe défaite, l'Amérique reprend la main. Cette fois, les avocats d'un « grand marchandage » avec l'Iran sont totalement marginalisés. L'heure est au renversement du « nouvel Hitler ». Les néoconservateurs ont gagné la bataille des idées. Pour eux, l'élection d'Ahmadinejad, qui multiplie les appels à la destruction d'Israël, a été une aubaine. «Une divine surprise», reconnaît même l'ancien directeur de la CIA James Woolsey, qui, après avoir milité pour l'invasion de l'Irak, appelle maintenant à la croisade contre la République islamique. Dans un salon de thé chic de Georgetown, il explique : «Il est désormais impossible de prétendre que l'on peut s'accommoder des mollahs. Surtout avec la bombe. Vous, les Européens, l'avez constaté à vos dépens : on ne peut pas négocier avec eux. D'une manière ou d'une autre, il faut les renverser. Tout le monde en est d'accord aujourd'hui.» George Bush en particulier, qui redoute, dit-on, que son successeur - surtout si c'est un démocrate - n'ait pas le courage de s'attaquer au « nouvel Hitler ». Mais comment faire ? Woolsey et ses amis martèlent que cette fois ils ne plaident pas pour une invasion militaire, mais seulement pour un soutien à un soulèvement populaire pacifique. Eh oui, la révolution « orange » est devenue, comme par miracle, l'alpha et l'oméga des néoconservateurs. Attendri, le Congrès s'est rangé derrière leur bannière. Un grand nombre d'élus, républicains et démocrates, qui soutiennent qu'on ne les reprendra plus à cautionner aveuglément une aventure militaire, sont séduits par la mode non violente. Ils poussent l'administration à subventionner une révolution pacifique en Iran. Condoleezza Rice leur propose donc en février de débloquer d'urgence une enveloppe de 75 millions de dollars. Pour quoi faire ? Aider financièrement tous les opposants au régime. Tous sauf les groupes armés. Les aider à faire quoi ? «Nous allons par exemple financer des séminaires dans lesquels on leur apprendra le b.a.-ba de l'action non violente, explique un responsable américain. On leur montrera comment les Serbes, les Ukrainiens ou les Géorgiens ont procédé chez eux.» En clair, comment ils ont renversé les autocrates Milosevic, Koutchma et Chevardnadze.
__________________ Quand les riches se font la guerre, ce sont les pauvres qui meurent. » Jean-Paul Sartre |
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| L'idée n'est pas forcément mauvaise. Seulement voilà : tous les spécialistes de la non-violence savent que cette méthode de prise du pouvoir ne marche que dans certains pays - les dictatures « molles » - et dans des conditions particulières : surtout au lendemain d'élections truquées. Or en Iran il n'y a rien de tout cela : la répression contre les opposants est féroce, les élections générales ont eu lieu l'année dernière et la population, autrefois très réactive, semble aujourd'hui totalement apathique. Le gourou de cette étrange discipline appelée «non-violence stratégique», Peter Ackermann, le dit lui-même : «Ceux qui croient qu'il suffit d'appuyer sur un bouton et que hop! ça y est, se trompent. C'est un processus qui prend du temps.» Or dans l'affaire iranienne, le temps, il y en a peu : la République islamique aura bientôt l'arme atomique. Le compte à rebours va très vite. Tout le monde le dit. Enfin, pas tout le monde. Joseph Cirincione, grand spécialiste de la non-prolifération à la fondation Carnegie, s'insurge : «Mais pourquoi un tel affolement à propos du nucléaire iranien? Même le patron des services de renseignement américains dit que la République islamique n'aura pas la bombe avant le milieu de la prochaine décennie. Est-ce que nos espions en savent plus qu'ils ne disent? Si oui, il faut qu'ils rendent publiques leurs vraies estimations. Si non, je ne comprends pas.» Mais personne n'écoute vraiment le bouillant Cirincione : l'idée de l'extrême urgence du dossier iranien s'est déjà imposée. Selon un sondage publié il y a quelques semaines, deux Américains sur trois considèrent l'Iran comme le pays le plus dangereux, aujourd'hui, pour les Etats-Unis. Qui peut prendre le risque de leur dire qu'il n'y a peut-être pas le feu ? Les politiques ? Certainement pas. Ce serait aller à l'encontre de l'opinion publique. Pour eux, il faut au contraire surfer sur la vague. D'ailleurs, tous les candidats à l'élec-tion présidentielle de 2008, républicains comme démocrates, s'en donnent à coeur joie. Jusqu'à Hillary Clinton, qui a récemment accusé l'administration Bush de «minimiser le danger iranien»... Il faudrait donc agir vite contre l'Iran - très vite. Mais comment ? Pour ceux qui n'ont pas eu la révélation « orange », il reste le bon vieux bombardement. Certains parlent d'action éclair, d'une à cinq nuits de frappes surprises sur une vingtaine de sites nucléaires. D'autres spéculent sur la nécessité d'en faire un peu plus pour minimiser les éventuelles représailles. Il faudrait, selon eux, détruire aussi certaines bases d'entraînement, les lieux de stockage des missiles de moyenne portée et pourquoi pas les bâtiments du ministère de la Défense, des services secrets, des Gardiens de la Révolution... D'après l'excellent journaliste du « New Yorker » Seymour Hersh, les plans de frappes aériennes seraient déjà prêts. Y compris, écrit-il, avec utilisation de bombes atomiques miniatures, pour détruire certains sites souterrains - même si l'hypothèse paraît peu vraisemblable (voir encadré). Quoi qu'il en soit, il y a un hic : la plupart des spécialistes s'accordent à dire que ces frappes, « chirurgicales » ou massives, nucléaires ou conventionnelles, ne feraient, au mieux, que retarder le programme iranien de quelques années. Et qu'elles ne serviraient donc pas à grand-chose. Sauf à enrager davantage encore le pouvoir iranien et à s'aliéner définitivement tous les musulmans de la planète. Mais c'est oublier nos admirateurs de Gandhi au Congrès et au sein de l'administration. Certains d'entre eux sont convaincus que ces bombardements seront l'étincelle qui déclenchera une révolution « orange » en Iran. Malgré les mises en garde des spécialistes de la chose, ils pensent que, dans quelques mois tout au plus, les opposants au régime seront suffisamment formés aux techniques de la prise non violente du pouvoir, suffisamment organisés en réseaux via internet, pour être prêts, dès les premières frappes, à lancer un soulèvement populaire et enfin renverser les mollahs. Dangereuses spéculations, qui conduiraient probablement à un bain de sang. Pas vraiment convaincus par ces divagations, les militaires sont apparemment en train de réfléchir à un autre scénario de coup d'Etat, plus classique celui-là : la rébellion des minorités. Karim Abdian est le délégué à Washington du parti démocratique Ahwaz, qui représente les Arabes d'Iran, majoritaires au sud-est du pays. En août 2005, il a été convoqué par Hicks et Associés, une société de conseil auprès du Pentagone. Cet ingénieur de 60 ans, qui a passé dix-huit mois dans les geôles du chah avant d'émigrer aux Etats-Unis, raconte : «C'est l'unité de renseignement des marines qui a demandé à Hicks et Associés de m'interroger. Ils voulaient tout savoir sur les Arabes d'Iran : combien nous étions, pour quoi nous nous battions, de quoi nous avions besoin. Bref, ils voulaient comprendre notre potentiel. Je leur ai expliqué que nous ne sommes pas très nombreux, 5 à 6 millions, mais que les champs pétrolifères sont chez nous. Or nous n'en profitons pas. Nous voulons en finir avec cette domination. »Des représentants de toutes les autres minorités, les Kurdes, les Azéris, les Baloutches, ont aussi été auditionnés par Hicks et Associés. La révolte de ces peuples a, semblet-il, déjà commencé - à bas bruit. En mars, au Baloutchistan, à l'est de l'Iran, des dizaines de Gardiens de la Révolution ont été tués, d'autres pris en otages et exhibés à Al Djezira. Au Khuzistan arabe, en janvier, on a fait sauter des pipelines et exploser des bâtiments publics. Au nord, la situation serait aussi très tendue. Les Américains (et les Anglais) sont-ils déjà derrière tout cela ? Téhéran l'affirme, sans apporter de preuve. Quoi qu'il en soit, l'heure des hostilités approche. Qu'est-ce qui pourrait les empêcher ? La diplomatie musclée, qui est encore la stratégie officielle des Etats-Unis pour faire plier l'Iran. Voici ce qu'un responsable américain disait au « Nouvel Observateur » le 8 avril : «A la différence des Israéliens, nous pensons que des sanctions peuvent encore faire reculer Téhéran. Mais il faut aller vite. Nous voulons notamment que, d'ici à la fin juin, l'Europe et les Emirats arabes gèlent les avoirs de hauts responsables iraniens, de certains ministères, des Gardiens de la Révolution... Et que les Russes suspendent la construction de la centrale atomique de Bushehr.» Et si ça ne marche pas ? «Il faudra, un ou deux mois plus tard [autrement dit, vers septembre], imposer des sanctions «générales». C'est-à-dire, en particulier, convaincre les Indiens de ne plus vendre de fuel raffiné à Téhéran, et les Japonais, les Italiens, les Allemands et d'autres de ne plus acheter de gaz iranien.» Et si ça ne marche toujours pas ou si, comme c'est probable, plusieurs pays refusent de mettre en oeuvre cet embargo ? «Alors on verra.» Ce sera aux alentours de décembre 2006. Les apprentis révolutionnaires « orange » seront gonflés à bloc, les minorités chauffées à blanc et les nouvelles bombes antibunkers dans les silos. Bref, on pourra y aller. (1) Voir l'ouvrage, polémique mais très bien documenté, de Thérèse Delpech : « l'Iran, la bombe et la démission des nations », Ceri-Autrement, 140 p., 15 euros. Des frappes nucléaires, vraiment ? Sam Gardiner est un « whistleblower », comme on dit aux Etats-Unis : il tire une sonnette d'alarme. Professeur à l'Académie militaire des Etats-Unis et spécialiste du ciblage, ce colonel à la retraite a été l'un des premiers à dénoncer les préparatifs de guerre américains. Mais à propos des éventuelles frappes nucléaires dont il est beaucoup question ces derniers jours, il dit : « Ce n'est pas crédible. Voici, en fait, pourquoi on en parle. D'après ce que j'ai lu dans la presse, les militaires auraient reçu pour consigne de préparer un plan d'attaque qui assurerait la destruction des cibles avec une probabilité de 80%. Les planificateurs ont conclu qu'une poignée de ces cibles seraient si difficiles à détruire que seule une bombe atomique pourrait le faire avec des chances de succès aussi élevées. Mais ce processus de planification n'a rien à voir avec une quelconque décision effective d'utiliser une telle bombe. » Et il ajoute : « Même l'administration Bush doit voir l'ironie qu'il y aurait à employer une arme nucléaire pour maintenir la crédibilité d'un traité de nonprolifération... nucléaire. » Vincent Jauvert http://www.nouvelobs.com/articles/p2163/a302741
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Des frappes? l'ira bombardera Israël |
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