Malaisie: voyage au cœur d’un islam laïc




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Vieux 28/04/2006, 16h23
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Malaisie: voyage au cœur d’un islam laïc

Article interressent pour connaître le dévelloppement des autres pays musulmans qui nous paraîssent aussi exotique que lointain.

Kuala Lumpur, ses tours futuristes…et ses mosquées

Dans la carte des pays musulmans, la Malaisie constitue une exception étonnante. Un pays développé, qui a les moyens de jouer dans la cour des grands. Un pays profondément religieux mais qui a construit son propre modèle de laïcité. Réda Allali y était. Il raconte.

Pour un Marocain, voyager en Malaisie, c’est l’occasion de subir plusieurs chocs successifs, avant de revenir au pays un peu sonné, avec de nombreux sujets de méditation en tête… Le premier choc, c’est la découverte d’un pays dont le niveau de
développement technologique, économique et civique est ahurissant. On parle ici d’un véritable développement, qui implique une amélioration du niveau de vie de la population et non pas d’une construction en carton pâte due à une manne pétrolière type pays du Golfe. Le second choc, c’est lorsqu’on réalise que ce pays est en majorité musulman, une constatation étonnante pour nous qui avions fini par associer inconsciemment l’idée de développement économique à la culture occidentale. Mais l’Islam, tel qu’il est compris dans ce pays, reste une question de choix individuel : rien n’est imposé par la société. Et c’est précisément cette conception de la religion qui provoque le troisième choc, et le K.O qui va avec. A l’heure où la grande mode dans le monde musulman consiste à interdire pour garantir la conformité religieuse, l’exemple malaisien a quelque chose de rafraîchissant…
Examinons-le de plus près. La Malaisie, c’est 22 millions de personnes et autant de patriotes convaincus. Attention, on parle ici d’un patriotisme sain, rien de belliqueux ou de raciste. Le Malaisien est "fier d’être Malaisien". Il le répète dès qu’il en a l’occasion, il affiche son drapeau national partout. Pourquoi cette fierté ? Un chauffeur de taxi résume le sentiment général : "Parce que nous sommes un pays pacifique, il n’y a pas de problèmes de sécurité chez nous. L’école est gratuite, les soins médicaux aussi, ou presque. Nos voisins, les Indonésiens ou les Philippins veulent vivre chez nous. ça veut dire que nous avons réussit à construire un pays où on vit bien…" .
Il est très difficile de mesurer la qualité de la vie d’une population en passant à peine une dizaine de jours dans un pays étranger. Il est impossible de savoir si le Malaisien est aussi à l'aise financièrement qu’il semble l’être. Mais j’ai posé des dizaines de fois la question : si vous aviez le choix, dans quel autre pays voudriez- vous vivre ? Et jamais je ne suis tombé sur un harrag potentiel. C’est tout ce que je peux dire.
En d’autres termes, il y a là-bas un véritable sentiment national, et il a été construit à coup de services publics efficaces et de développement économique. Pas à force de slogans creux… Pourtant, la Malaisie n’a jamais été un paradis des droits de l’homme. Encore aujourd’hui, il existe une surveillance rapprochée des journaux d’opposition (qui existent, c’est déjà ça…), et au début 2003, la police a fait stopper par la force la mise en ligne d’un website jugé irrévérencieux. La longue carrière du Premier ministre, le Dr Mahathir, n’est pas exempte de tristes épisodes. Son plus sérieux rival est encore en prison, victime d’un complot sordide. Mohamed est journaliste. Il explique la situation, tout en refusant d’être nommé : "Il est clair que nous ne sommes pas un pays où la liberté d’expression est totale. Mais il est très difficile de mobiliser les Malaisiens autour de ce problème. Dès qu’on l’évoque, les gens répondent que le système actuel leur a permis de vivre cent fois mieux que leurs parents. Ils ne perçoivent pas les limites imposées comme une véritable contrainte mais comme une sorte de prix à payer. Et ils trouvent que ce n’est pas cher du tout, le régime n’a jamais franchement dérapé". En d’autres termes, il suffit au Malaisien qui a envie de grogner trop fort de faire un tour en ville pour se dire que la situation est finalement très supportable. La ville, et quelle ville ! Kuala Lumpur est une cité futuriste, qui tient à la fois du manga japonais et du jardin tropical. La technologie est partout, du tramway monorail aux feux tricolores intelligents qui vous expliquent par des dessins animés et un compte à rebours sonore qu’il faut se dépêcher de traverser la chaussée avant que les voitures ne redémarrent. Il est possible, en pleine rue, de tomber sur un écran plasma qui vous annonce, au cœur de Kuala Lumpur, que Younes El Aynaoui a battu Sébastien Grosjean à Madrid. Tout cela a quelque chose de surréaliste… Et le Marocain, naturellement méfiant, de se poser la question : mais d’où vient l’argent ? Les ressources naturelles de la Malaisie sont connues : du caoutchouc (premier producteur mondial de préservatifs, une valeur sûre depuis l’apparition du Sida), de l’étain, et un peu de pétrole. C’est certes appréciable mais il faut être clair : la ressource principale de la Malaisie, c’est le Malaisien. Une sorte de monstre de professionnalisme et d’efficacité. Un bosseur au sang froid. En dix jours sur place, je n’ai pas entendu un seul coup de klaxon, à croire que les voitures locales, en l’occurrence les Proton, en sont dépourvues. Pas le moindre cri, rien… Il est aussi difficile de trouver un sac plastique noir parterre en Malaisie qu’une poubelle dans Casablanca. Un mégot sur le trottoir ? Impossible… La fierté du Malaisien, c’est de collectionner les records du monde. On vous explique à chaque coin de rue que cette tour est la plus haute tour autoportée du monde, que le tramway est le premier tramway monorail du monde, que ce drapeau est le plus haut d’Asie, etc… Ouvrez le livre Guiness des records et vous trouverez des chapitres entiers consacrés aux records en tout genre que ce pays collectionne.
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Vieux 28/04/2006, 16h24
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Tout cela a un côté "premier de la classe" qui peut être déconcertant mais c’est bien ce qui a permis de construire un pays en un temps record. C’est que la Malaisie, cher compatriote, a eu son indépendance en 1957, c’est-à-dire en même temps que nous, à une année près. C’est bien le seul point commun, et à moins d’avoir un penchant certain pour l’autoflagellation masochiste, il vaut mieux s’abstenir de penser au Maroc lorsqu’on voyage en Malaisie. C’est à la fois déprimant et humiliant. Revenons donc au Malaisien et à son professionnalisme. Une anecdote, une seule, pour situer l’intensité de la chose. La scène se passe à Kota Kinabalu, sur l’île de Bornéo et c’est l’anniversaire de Géraldine Dulat, éminente Femmes du Maroc. Sans que personne du groupe marocain ne l’ait prévenu, le gérant du restaurant où nous dînons prépare un gâteau d’anniversaire, et le présente à la fin du repas. Il a été prévenu depuis Kuala Lumpur qu’un groupe de Marocains allait dîner ce soir chez lui, et que parmi ces Marocains il y avait une Géraldine qui fêtait son anniversaire. Voilà. Même les animaux, dans ce pays, sont ponctuels : sachez qu’il existe sur l’île de Borneo un singe ultrarare, une sorte de star locale connue sous le nom de orang-outan (l’homme de la forêt en malaisien) qui, chaque jour, à 10 heures du matin précises, se rend à un point précis de la jungle pour se faire admirer des touristes qui souhaitent le rencontrer. L’animal pose pour les photographes puis s’éclipse dans sa forêt natale, laissant derrière lui quelques Marocains perplexes.
Voilà comment on arrive à attirer 14 millions de touristes par an, un chiffre qui a de quoi faire rêver nos responsables… Mais pour réaliser pareil exploit, encore faut-il régler certains problèmes délicats, comme celui des distractions nocturnes, par exemple. Comment gérer l’alcool dans un pays à majorité musulmane et gouverné par des musulmans ? La réponse tient en un mot : il n’y a aucune restriction. Les bars débitent, les clients consomment, les touristes dépensent et tout le monde danse. Dialogue avec le responsable d’une des discothèques les plus courues de la capitale :
"- Pendant le Ramadan, vous allez fermer ?
- Pourquoi je fermerais ?
- C’est le mois sacré, et l’alcool, c’est contraire à l’Islam…
- Mais moi, je n’ai jamais obligé quelqu’un à entrer ici. Si tu es musulman et que tu ne bois pas, il te suffit de ne pas entrer ou de boire un soda… C’est ton problème".
C’est aussi simple que cela. Il est ainsi possible de croiser toujours dans ce bar branché de Kuala Lumpur des groupes de demoiselles voilées qui boivent du thé, à côté de touristes australiens sérieusement dédiés à la bière. Chacun son monde et personne ne grogne. De façon plus générale, la Malaisie est un pays musulman où la religion est très peu présente dans l’espace public, à l’exception notable du voile, très largement porté. Dans les rues, l’appel à la prière est plus que discret. Les mosquées sont là, résolument high tech (avec la climatisation et la sono impeccables) mais les églises aussi. Les temples bouddhistes également. On célèbre l’Aîd el kebir, tout comme Noël ou le Nouvel an chinois. Les malaisiens aiment expliquer qu’ils ont découvert l’Islam au douzième siècle, par le biais de commerçants arabes venus faire affaire. Ils n’ont jamais connu un Islam guerrier, alors qu’à l’inverse les missionnaires catholiques ont été plus violents. Résultat, la société malaisienne est une sorte de puzzle - et non pas un melting pot - où, à côté des 52% de musulmans, vivent 35% de bouddhistes d’origine chinoise et 13% de chrétiens. On se côtoie, certes, mais on ne se mélange pas : les mariages mixtes sont plutôt rares. Le paradoxe, c’est que la multiplicité des cultes, au lieu de renforcer les contraintes, les a au contraire supprimées. Ainsi, il ne viendrait à aucun hôtelier malaisien l’idée saugrenue de demander un acte de mariage avant de louer une chambre à un couple. Ce n’est pas son problème. Son problème, par contre, c’est de s’assurer que vous trouverez bien dans votre chambre un exemplaire de la bible, un livre bouddhiste et une flèche vous indiquant la direction de La Mecque. A vous de faire votre choix ou de ne rien faire du tout. Cette chambre d’hôtel est un bon résumé du pays.
Pourtant, tout n’est pas si rose, et les acquis locaux en terme de liberté individuelle n’ont rien d’éternel. Deux Etats ont ainsi placé à leur tête des dirigeants issus du PJD local. Les islamistes (qui d’ailleurs ne sont pas barbus), une fois élus, veulent appliquer la charia et, par exemple, interdire l’alcool aux musulmans, en se basant sur les faciès ou les prénoms. Le gérant d’un hôtel de la région avoue : "Si ce type de loi est adopté, c’est une catastrophe pour nous. Mais je suis convaincu que la société réalisera qu’elle a beaucoup à perdre et elle fera marche arrière". Plus grave, dans certains Etats - ceux de l’île de Bornéo, à majorité chrétienne et à fort potentiel touristique - on parle de se retirer de la fédération malaisienne si cette évolution venait à se confirmer. La constitution les y autorise. Nous n’en sommes pas là, mais il est illusoire de penser que la radicalisation de l’Islam à travers le monde épargnera la Malaisie.
En attendant, le cocktail malaisien continue d’étonner tout le monde. Tous les pèlerins marocains, à leur retour de La Mecque évoquent avec admiration l’organisation des Malaisiens. C’est normal : il existe sur place un ministère du Pèlerinage, ou les aspirants haj doivent s’inscrire. Pendant un an, ils suivent une formation, qui les prépare très concrètement au rite du pèlerinage. Ce n’est qu’après avoir réussi leur examen qu’ils seront envoyés en Arabie Saoudite et qu’ils donneront l’occasion aux autres musulmans d’apprécier la qualité de leur organisation. C’est ça, l’Islam malaisien, un mélange de professionnalisme et de haute technologie. Extrait d’un discours du Premier ministre Mahathir : "Je me rappelle lorsque j’étais enfant, il y avait des gens qui disaient qu’il ne fallait pas utiliser l’électricité dans les mosquées parce que c’était une invention non musulmane. Il y a même une époque où des gouvernements qui ont refusé l’introduction dans leur pays d’imprimeries industrielles en arguant qu’avec pareille invention, on pouvait écrire n’importe quoi. Si nous n’avions pas été retardés par des interprétations aussi erronées, nous serions au même niveau industriel que les autres peuples". La Malaisie, elle, n’a aucun état d’âme, elle a accepté la technologie, elle est devenue un pôle de compétence incontournable pour les nouvelles technologies. Une passion qui mène parfois à des résultats délirants, comme cette décision d’un tribunal local qui vient d’autoriser le divorce par SMS !
Voilà donc, en résumé, ce qu’un Marocain découvre lorsqu’il lui vient la très bonne idée d’aller en Malaisie - sans visa, au fait. Passée la sensation de se balader dans un film de science fiction mixé avec un reportage écolo (la nature est superbe), on réalise que ce qui se passe dans ce pays mérite d’être connu et raconté. Histoire d’établir définitivement une vérité dont on avait fini par douter : les musulmans ne sont pas condamnés au sous-développement.
Merci à l’office du tourisme malaisien et à la compagnie Qatar Airways

source: TelQuel
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