Pourquoi Sarkozy fait peur Pourquoi Sarkozy fait peur
FRANCE - 28 mai 2006 - par FRANÇOIS SOUDAN
La France, qui était l’un des rares pays à pratiquer encore les valeurs d’hospitalité, s’aligne désormais sur un environnement cynique et mercantile. Des immigrés ordinaires aux chefs d’État, les Africains ont raison de s’en inquiéter.
« Je suis venu vous dire aujourd’hui mon respect » : ainsi débute le discours que Nicolas Sarkozy a prononcé le 19 mai au Palais des congrès de Cotonou. Avec un mot-clé, celui de respect, que bon nombre d’Africains prendront pour une provocation de plus, tant il leur paraît mal venu dans la bouche du ministre français de l’Intérieur. Si certains, à commencer par l’intéressé lui-même, ont voulu voir dans le dernier voyage africain du futur candidat à l’élection présidentielle une preuve de courage, de culot et de hauteur de vue, la plupart de ceux qui l’ont reçu y ont avant tout perçu un signe supplémentaire d’arrogance. Non seulement Nicolas Sarkozy s’est rendu sur le continent le jour même où était votée par l’Assemblée nationale « sa » loi sur l’immigration, la plus dure et la plus restrictive jamais adoptée en France depuis trente ans (voir pp. 24-25), mais il a énoncé au Bénin les grandes lignes d’une politique africaine débarrassée de toute connivence et dépourvue de toute convivialité. Sous quelque face qu’on la regarde, côté chefs d’État ou côté immigrés ordinaires, la nouvelle pièce de monnaie label Sarko fait peur. C’est une première dans la relation franco-africaine.
À l’évidence, les inquiétudes formulées par les quelque 2 millions d’immigrés extra-européens vivant en France (dont 1,5 million d’Africains) sont fondées. D’autant que la loi de mai 2006 complète celle de novembre 2003, avant tout destinée à lutter contre l’immigration clandestine. Les chiffres des expulsions du territoire parlent d’eux-mêmes : 20 000 en 2005, 25 000 prévus en 2006. « Je n’ai pas craint, expliquait Sarkozy le 2 mai devant l’Assemblée nationale, de fixer des objectifs quantitatifs d’éloignement. Mois après mois, préfecture par préfecture, je suis ces indicateurs. » Les Centres de rétention administrative (CRA), antichambres de l’expulsion pour les migrants illégaux, ont vu leurs capacités augmentées et le nombre des nouveaux bénéficiaires du droit d’asile a considérablement diminué. Vu de la Place Beauvau, ce « navire à la dérive » qu’était, selon le ministre d’État, la politique d’immigration avant son arrivée aux affaires a été remis sur le bon courant. Après le coup de balai, place donc à l’architecture juridico-administrative, dont le resserrement drastique est l’objet de la dernière loi, et au… chauvinisme matrimonial. Considérés par la plupart des sociologues comme un vecteur fort d’intégration à la société d’accueil, les mariages mixtes et le regroupement familial sont, pour Nicolas Sazkozy, le cœur même de cette « immigration subie » dont il ne veut plus. Pointant les excès - mariages blancs, regroupements abusifs sur la base de faux papiers… - et relevant le fait que la moitié des titres de séjour distribués aujourd’hui en France font suite à des unions matrimoniales, le ministre renverse en quelque sorte la pyramide. Le mariage mixte n’est plus une condition de l’intégration, c’est l’inverse : avant de se marier et de solliciter une carte de séjour, il convient pour l’étranger d’avoir apporté la preuve de son intégration. Cette aporie permet de mieux mesurer la préconisation sous-jacente de la loi : ce que l’on veut, ce que l’on « choisit » désormais, ce sont des immigrés sans famille, célibataires, comme à l’époque des Trente Glorieuses. Plus que jamais, pour être français, mieux vaut naître français de parents français…
En supprimant le lien entre mariage et droit au séjour et en multipliant les obstacles sur la voie de l’obtention de la fameuse carte de dix ans (autre disposition de la loi), la politique Sarkozy s’inspire largement des exemples britannique, néerlandais, danois, allemand et canadien en la matière (voir pp. 28-29). La France, qui était l’un des rares pays au monde à pratiquer encore une immigration d’hospitalité, s’aligne désormais sur un environnement cynique et mercantile. Sélection et hiérarchie des migrants en fonction de leur rentabilité et de leur origine, ce qu’un proche de Nicolas Sarkozy résume crûment en ces termes : « Moins de bras, plus de cerveaux, c’est la logique à laquelle nous contraint la loi du marché. » Les consulats de France, qui ont déjà chacun leur liste de VIP, seront transformés en points de sélection des candidats. Ce sont eux qui feront le premier tri. La France, dont les perspectives démographiques sont les meilleures d’Europe (avec l’Irlande) et qui devra faire face, au plus tard en 2009, à l’ouverture totale de son marché du travail aux salariés des nouveaux États membres de l’Union européenne, s’estime désormais en mesure de filtrer les candidats à l’immigration en fonction de critères purement économiques. Oui aux ingénieurs et aux informaticiens surqualifiés, non aux manœuvres et aux artistes, oui aux travailleurs saisonniers, non aux pères de famille sans diplôme, etc. Pour un certain nombre de personnalités africaines, comme Alpha Oumar Konaré, Abdoulaye Wade, Abdou Diouf, Hama Amadou ou encore le chanteur Alpha Blondy et la militante associative Aminata Traoré, qui l’ont fait savoir publiquement, cette politique n’est pas autre chose qu’une version moderne de la traite : le pillage des cerveaux. Piqué au vif et soucieux de déminer à l’avance son voyage sur le Continent, Sarkozy a tenu à répondre à chacun en particulier. L’immigration choisie, affirme-t-il, va de pair avec le codéveloppement et avec la réinstallation des migrants dans leur pays d’origine. Pas question de vider l’Afrique du peu de médecins qu’il lui reste. Belles paroles, qui, au regard de la réalité, ne sont qu’un viatique de la loi, un habillage de dispositions profondément impopulaires aux yeux de la majorité des Africains et la légitimation d’une politique de migration sélective qui n’ose pas dire son nom ; 70 % des cadres africains formés en France ne rentreront en effet jamais chez eux. Et un récent rapport du Centre d’analyse stratégique du Premier ministère sur les besoins de main-d’œuvre du pays recommande d’accentuer cette tendance en « facilitant l’accès au marché du travail des étudiants étrangers ayant achevé leur formation ». On ne saurait être plus clair. Source ~> : JeuneAfrique.com |