Histoire du corps Et puis un jour, on ose relever la tête. Enfin, pour moi, cela s’est traduit comme cela : j’ai commencé à arpenter la vie en ne contemplant plus le sol, courbée que j’étais sous le poids de mon encombrant boulet, mais redressée, regardant les autres dans les yeux, et l’horizon vers lequel j’allais.
Parce que les choses se sont un peu arrangées d’abord. J’ai pris pas mal de centimètres qui ont réparti mes rondeurs plus harmonieusement. J’ai laissé pousser mes cheveux et je me suis sentie plus « fille », et bientôt plus femme. Quel évènement ! J’ai laissé derrière moi les accessoires adolescents pas très esthétiques, les bagues ornant désormais plus mes doigts que mes dents. Et un jour je me suis rendue compte que moi aussi je pouvais séduire ! Quelle révélation !
Oh bien sûr, tout cela prend un peu de temps. Il faut se faire à l’idée. Prendre d’autres habitudes que celle de se recroqueviller, que celle d’avoir honte, et peur.
Le premier qui m’a dit qu’il me trouvait jolie, je l’ai pris pour un fou. Le premier qui m’a dit « je t’aime », j’ai regardé derrière moi pour être sûre que c’était bien à moi qu’il s’adressait. La première fois que dans la rue un homme s’est exclamé en me croisant : « Oh les jolis yeux ! », je suis rentrée chez moi troublée et me suis examinée avec perplexité dans le secret de ma salle de bains : j’avais vaguement notion qu’ils étaient bleus, mais que cela pouvait être joli ne m’avait jamais effleuré. En tous cas chez moi personne ne me l’avait jamais dit… (on n’était pas très compliment, faut dire, peut-être par peur de nous rendre orgueilleuses ? Je ne sais pas)
Je me suis doucement « réassociée » avec mon corps. L’ai considéré petit à petit avec moins de rancœur, un peu moins de gêne. Et quand je disais « je », il faisait à nouveau partie de ce « je »… Parce que quand on n’aime pas son corps, on le considère comme un étranger, et surtout, surtout, on vit dans la perpétuelle attente qu’il soit autre. Alors il ne fait tout simplement pas partie de soi. Quand on dit « je », c’est de cet autre corps qu’on parle : le corps rêvé, le corps attendu, le corps espéré. Celui qu’on retrouvera un jour sûrement parce que celui qu’on a est certainement une erreur de distribution. Ce corps-là n’est tout simplement pas soi. C’est impossible. Et l’on s’en veut totalement dissociée, alors on l’ignore, ou bien on lui fait du mal. On s’en venge. On le combat. Peu importe puisqu’il n’est pas nous-même mais autre. Et indésirable, ô combien.
Et puis un jour, cet indésirable suscite le désir. C’est fou.
Au début on se cache, on se camoufle, on veut l’ombre et le noir. Il faut du temps et de l’amour pour accepter enfin de se découvrir. Être très très très sûre de l’amour de l’autre, de sa sincérité pour entendre enfin « Tu es belle » sans le refuser. Y croire, pour la première fois, c’est immense. Et il faut encore beaucoup plus de temps et des déclics qui peuvent être différents pour chacun pour comprendre enfin que l’amour n’a tout bonnement rien à voir avec ça…
Savoir un jour qu’on sera belle dans le regard de l’autre qu’on soit grosse ou maigre, bigleuse, chauve, malade, boiteuse ou absente, le jour où on fait la différence entre aimer et contempler, entre paraître et être, et où l’on se fout du regard de ceux qui ne la connaissent pas, cette différence, on est prêt(e) enfin. A refermer la boucle. A vivre en étant un tout, sans division. A affronter un peu mieux le reste qui n’est pas simple non plus, mais entière au moins. Pas non plus tous les jours, il y a des rechutes. Mais cahin-caha, être soi, essayer de le devenir en tous cas. traou ,couettes et houpettes |