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| Combien de personnes auront-elles trouvé la mort en France lors de la canicule de l'été 2003 ? La première estimation officielle de 3 000 décès, rendue publique le 14 août, sera-t-elle dépassée, et dans quelle proportion ? L'étude, en cours depuis quelques jours, faite à la demande du gouvernement par l'Institut national de veille sanitaire va fournir de nouvelles précisions sur l'ampleur d'un phénomène que Jean-François Mattei, ministre de la santé, qualifie de "drame humain" et d'"épidémie". L'étude en cours ne permettra toutefois pas de dire combien de ces victimes auraient pu être sauvées pour peu que l'on ait songé, collectivement, à prendre quelques mesures de prévention efficaces. Car le drame - ou plus exactement le scandale - tient au fait que ces morts auraient pu être prévenues par des mesures aussi simples que peu coûteuses pour protéger les plus exposés, en premier lieu les personnes âgées, victimes d'une forme de non-assistance collective à personnes en danger. La canicule que vit la France a mis en lumière de graves dysfonctionnements dans des domaines aussi différents que l'organisation d'une action de prévention couplée avec les prévisions météorologiques, les capacités estivales du système de soins d'urgence et d'hospitalisation, ou encore la surveillance sanitaire d'une pathologie estivale susceptible de survenir sur un mode épidémique. De ce point de vue, l'affaire des conséquences sanitaires de la canicule dépasse de beaucoup la seule responsabilité du gouvernement Raffarin, comme ont pu l'affirmer plusieurs responsables du PS. Sans doute M. Mattei a-t-il tardé à prendre d'emblée l'ampleur du phénomène. Sans doute aussi a-t-il commis une faute politique majeure en gardant pendant plusieurs jours le silence, tout en laissant dire par ses services que la canicule avait des conséquences mortelles que les autorités sanitaires n'étaient pas en mesure d'évaluer. Reflet de l'omniprésente mise en scène médiatique des gestes politiques, les reproches qui sont faits aujourd'hui au ministre de la santé ne sont pas sans rappeler ceux qui furent adressés, en leur temps, à Dominique Voynet, alors ministre de l'environnement de Lionel Jospin, après le naufrage du pétrolier Erika sur les côtes bretonnes. Ainsi, alors que des médecins urgentistes parisiens lançaient l'alerte par voie de presse, M. Mattei n'a pas jugé nécessaire d'interrompre ses vacances d'été. On l'a alors vu tenter de rassurer l'opinion à la télévision depuis son lieu de villégiature du Var avant, à la demande de Matignon, de se rendre dans différents hôpitaux pour affirmer que la situation, bien que tendue, était sous contrôle. L'avenir chiffrera, à court ou à moyen terme, le coût politique de cette crise. Reste l'essentiel, qui, au-delà du seul décompte des victimes de la canicule, consistera à trouver une parade pour ne pas avoir à déplorer de nouvelles épidémies de ce type. Force est de constater que ni la nouvelle organisation du système de sécurité sanitaire français - fondée notamment sur la dissociation de l'évaluation du risque, faite par des experts réunis au sein d'agences nationales, de la gestion de ce même risque par les responsables politiques - ni l'importance accordée au désormais fameux principe de précaution n'ont permis de prévenir la catastrophe. Tout s'est passé comme si le maillage sanitaire n'était pas en mesure de prévenir les conséquences médicales les plus graves des périodes de fortes chaleurs. Dans ce domaine, seule la-pollution atmosphérique, qui accompagne souvent les épisodes de canicule, commençait à faire l'objet de mesures spécifiques, encore bien mal respectées, comme la réduction des vitesses maximales pour les véhicules automobiles. Le gouvernement ne présidant ni aux destinées des astres ni aux évolutions anticycloniques, la canicule était généralement vécue comme une fatalité, et la lutte contre ses effets sur la santé jugée du ressort de la responsabilité individuelle ou familiale. Or, si cette responsabilité demeure pleinement d'actualité, elle ne saurait en rien occulter les obligations qui incombent à la puissance publique - à l'échelon national comme des collectivités locales - pour organiser l'aide aux personnes les plus exposées. RECOURS À LA CLIMATISATION Les termes de l'équation sont on ne peut plus simples. Tous les travaux scientifiques et médicaux menés à travers le monde convergent pour définir le profil des victimes des périodes caniculaires : elles sont pour l'essentiel âgées de plus de 65 ans, généralement seules dans de grands ensembles urbains, fréquemment alitées et sortant peu de chez eux. Il s'agit fréquemment aussi de personnes âgées vivant dans des établissements d'hébergement dont les moyens en soins médicaux et en personnel demeurent largement déficitaires. A l'opposé de ces victimes désignées, les épidémiologistes ont aussi identifié ceux qui résistent le mieux : ils sont en parfaite condition physique mais réduisent leurs dépenses musculaires, disposent d'une climatisation sur leur lieu de travail ou à leur domicile, ont un accès facile à divers moyens de transport, habitent dans une résidence entourée d'arbres et s'hydratent en buvant régulièrement de grandes quantités d'eau. Les mêmes travaux ont, d'autre part, permis de définir quelques règles simples de prévention. Il s'agit, en substance, d'empêcher l'élévation de la température corporelle par l'absorption d'eau, l'hydratation de la peau et, si possible, le recours à la climatisation. Lutter efficacement contre les conséquences de la canicule consiste donc avant tout à identifier au plus vite les personnes les plus exposées et à organiser leur prise en charge avant l'apparition des premiers malaises et l'hospitalisation. Et c'est bien parce que de telles initiatives n'ont pas été prises que l'on assiste aujourd'hui à une augmentation importante de la mortalité des personnes âgées. A ce titre, on ne peut que regretter l'absence de réactivité des autorités sanitaires, mais aussi des conseils généraux et des municipalités, qui auraient pu trouver sans grande difficulté les moyens et les éner-gies nécessaires pour organiser des actions préventives. Un phénomène similaire avait été observé en France pendant les étés de 1976 et de 1983. Officiellement, le nombre des décès directement imputables à la chaleur avait alors été respectivement de 184 et de 105. En réalité, la mortalité due à la canicule avait été nettement plus importante, les spécialistes de l'Institut national de la santé et de la recherche médicale ayant observé que le nombre de morts survenues en juin et juillet avait augmenté de 2 031 et de 4 720. La santé publique n'était pas, alors, perçue comme une priorité nationale, et aucune voix ne s'était élevée pour dénoncer l'incurie gouvernementale. ACTIONS PRÉVENTIVES Au-delà de la controverse qu'elle génère, la canicule de 2003 ne doit pas rester sans leçons. L'erreur majeure consisterait à habiller de conjoncturel des problèmes qui sont de nature structurelle. L'impossibilité d'organiser, collectivement, une action préventive à l'égard des personnes les plus fragiles a notamment fourni, une nouvelle fois, la démonstration des insuffisances criantes des services hospitaliers de soins d'urgence. Les deux phénomènes majeurs que sont le vieillissement de la population et le réchauffement de la planète font que d'autres épisodes caniculaires surviendront qui, en toute hypothèse, imposeront des actions préventives de large échelle. On ne demandera pas, alors, aux politiques de faire pleuvoir, mais on comprendrait mal des épidémies de morts qui ne doivent rien à la fatalité. Le Monde. 15 08 2003 |