Ce que veulent, d’abord, les Marocains
D’abord ? Se nourrir. Cela semble étrange, à l’ère de la fibre optique, d’ouvrir sur du pain. Mais l’acte de se nourrir est encore vécu comme un but en soi. Une lutte qui commence à l’aube, et s’achève souvent, tard le soir, et quelquefois le lendemain, pour de nombreux Marocains. Plus qu’une simple fonction vitale, mais acte total, autant biologique que symbolique, notre tradition, a élevé la nourriture au rang du sacré. Ainsi, autour de la table, se jouent de nombreux enjeux psychologiques et sociaux relevant du don, du partage, sans doute de notre humanité même. De l’Humanité en général. Ce fut, longtemps le cas, dans l’Occident Chrétien. (Les Restos du Cœur perpétuent, sans aucun doute, cette tradition).
Ceci ne pouvait donc que conduire celui qui ne peut se nourrir, ne peut nourrir sa famille à sombrer dans une sorte d’aliénation, une folie qui peut corrompre l’âme et le corps, pousser à la transgression et souvent à commettre l’irréparable. On ne s’étonnera donc pas de voir pourquoi et comment l’achat d’un mouton, pour l’Aïd est devenu une épreuve, quasi initiatique, durant laquelle le chef de famille joue sa dignité même. Et l’on peut bien s’étonner, pester ou s’attrister devant ce qui est devenue " la fête du mouton ", dès lors que, la bête égorgée, l’estime de soi est revenue, et la joie, paisible a rempli les cœurs et les foyers. Un mouton, s’il cristallise une fois par an tant d’affects, d’émotions, aussi névrotiques soient-ils, nous renseigne, sur la manière dont un festin, souvent annuel, peut, sur la question de la nourriture, réparer les affronts d’une économie vécue chez nous comme violente. Un toit. Un toit, quelques murs, qui résistent aux sols friables et malsains, aux plans signés par quelques mains avides et corrompues. Un toit, une petite maison, qui ne s’écroulent pas, au moindre recollage urbanistique, que n’engloutissent pas d’incertains jeux de voiries. Un toit, que lorsqu’ils auront quitté ce monde, les Marocains pourront léguer à leur descendance. Un logis, qui fera que nul ne pourra jeter leurs enfants à la rue. Les Marocains, aussi étrange que cela puisse paraître, ont peur de la rue. Un toit donc, qu’ils se disent prêts à payer, jusqu’à la dernière brique, pourvu qu’un destin décent, leur permettre de s’acquitter de ce qu’ils considèrent, comme le plus essentiel des biens. Le plus sûr des héritages. Un rempart contre la misère. Même si, en matière de legs, ils savent aussi qu’en laissant une maison, ils pourront avoir semé le trouble et les déchirements parmi leurs héritiers. La santé. C’est-à-dire, la capacité à repousser chaque jour, plus loin les frontières de la maladie. Tomber malade, voilà la hantise des Marocains. Plus que la mort, les Marocains redoutent la maladie. Peuple croyant, peuple qui sait bien que le Destin finit toujours par avoir le dernier mot, les Marocains exècrent la souffrance physique ou mentale. De l’Islam, le vrai, ils tiennent certainement, que la souffrance est le mal qui peut conduire à la colère, à se révolter, entacher les derniers jours d’un Homme, même s’ils savent aussi que la maladie peut être rédemptrice et emporter avec elle quelques fautes commises ici-bas, dont on n’aura pas à payer le prix, plus élevé ailleurs. On comprend qu’ils vous demandent s’ils apprennent la disparition d’untel, ou d’une, emportés par la maladie : " est-ce qu’il a, est-ce qu’elle a souffert ?". L’éducation. L’Islam, encore, qui prescrit d’honorer ceux qui savent, ceux qui lisent et écrivent pour mieux apprendre aux autres. L’éducation, donc. Pour eux-mêmes, bien sûr. Mais aussi et surtout, si la leur n’a pu se faire sous les meilleurs auspices, pour leurs enfants. Ils veulent une école qui éveille, qui enseigne, qui protège, qui aime. L’école, en somme. Une école où l’élève se sent exister, respecté, où il ne soit ni frappé, ni insulté, mais formé aux règles de vie. Pas l’école du strict minimum éducatif et pas du maximum de chances. Bref, une école, une université où les enseignants, parce qu’ils seraient, eux-mêmes considérés, payés à la juste valeur de ce qu’ils sont, c’est-à-dire où l’on reconnaît nous dit le Coran, "qu’ils auraient pu être des prophètes". Mais de les avoir contenus, ces maîtres et ses maîtresses dans de misérables classes aux vitres cassées, au murs suintants, aux manuels bourrés de fautes, sans doute que cela aura fait que de nombreux éducateurs ne furent pas prophètes en leur pays. Une éducation donc. Une vraie, qui donne accès à la raison critique d’abord, puis à des emplois, ensuite. Voilà bien, ce que veulent les Marocains, dont plus de 60% ont moins de 30 ans ! Un métier. Un métier qui leur permette de rester dignes, de demeurer fiers et libres. Un métier, qu’ils pourront conserver. Les Marocains, qu’une histoire a empêchés d’être trop exigeants, voient dans le travail plus ce qui leur permet de remplir le frigo, que ce qui leur permet de s’épanouir, au sens où la psychologie du travail, (science en devenir pour longtemps chez nous) l’entend. Ils veulent pouvoir exercer leur métier et jouir des droits que, comme un salaire, tout travail mérite. Ils veulent des patrons qui les respectent, pas ceux, encore trop nombreux qui spolient, humilient. Ces petits patrons "trans-générationnels", (le cynisme n’a pas d’âge !), trop heureux de gloser sur la culture de l’incompétence des employés qu’ils vampirisent. Ceux-là même qu’ils enferment dans des caves à la moindre inspection. Il est remarquable de constater que, dès lors qu’ils intègrent des entreprises étrangères, grâce à leurs cultures et leur mode de gestion, ces Marocains, à la paresse incompressible, se mettent soudain, dans un cadre qui reconnaît l’intelligence, l’initiative, les accidents du travail ou les congés payés, à devenir des collaborateurs épris de mobilité sociale. La retraite. Qu’on ne s’étonne pas de ce que les Marocains ont pu, ou continuent de faire beaucoup d’enfants. Mais il est vrai qu’au-delà de l’amour qu’ils peuvent porter à leur progéniture, il y a aussi, dans l’inconscient des familles, nichée la peur de se retrouver face à la vieillesse, impuissant à demeurer dignes de vivre. Une famille nombreuse, une ribambelle d’enfants, c’est statistiquement, mais la peur apprend le calcul, deux ou trois enfants sur quatre ou cinq qui auront de quoi subvenir aux maigres besoins d’un père ou d’une mère. Une retraite, qui tarde à venir, ou qui jamais ne vient, pour, et c’est le pire, ceux qui travaillent dur : il y a dans des maisons, des bureaux, des hangars, des femmes, de plus de 60 ans, ou approchant les 70 années, qui se lèvent, à l’aube pour s’en aller passer la serpillière... Il y a bien sûr, encore et encore à écrire, sur le "vouloir concret" des Marocains. Cette majorité, toutes aspirations confondues, d’environ 25 millions d’individus qui ne se cachent ni dans l’interstice des éditoriaux enflammés, encore moins au pays des concepts narcissiques, mais qui vivent partout où nos Pygmalion désenchantés, trop occupés à les façonner, ne vont pas. Idriss Chraïbi |