Peut-on encore critiquer l’islam ?
C’est le titre de Libération du samedi 30 septembre, en Une, avec, en sous-titre, « Un prof menacé, un pape sommé de s’excuser, un opéra déprogrammé, les intégristes utilisent tous les prétextes pour intimider. » Intitulé « Librement », signé Antoine de Gaudemard, l’éditorial du quotidien affirme que les trois affaires du discours du Pape, de la déprogrammation d’un opéra à Berlin et d’un professeur de philosophie (Robert Redeker) obligé de se cacher après un article, « mettent nouveau en lumière la difficulté qu’il y a à parler librement, c’est-à-dire pour le meilleur et pour le pire, de l’islam ». Il se monte ainsi « une sorte d’autocensure née d’une peur diffuse impalpable mais bien réelle ».
Les médias français sont depuis quarante-huit heures pleins de prises de positions et d’articles concernant l’article publié par Robert Redeker dans Le Figaro. J’avais épinglé ce texte le lendemain de sa sortie dans mon blog du 20 septembre. J’écrivais, sous le titre de « Une insulte à la mémoire de Maxime Rodinson » : « Dans Le Figaro du 19 septembre, Robert Redeker signe une tribune intitulée, « Face aux intimidations islamistes, que doit faire le monde libre ? ». Ce texte suinte la haine et l’islamophobie, mais ce qui est particulièrement inacceptable c’est la tentative d’enrôler le grand orientaliste français Maxime Rodinson sous sa bannière. Utilisant des bouts de citations tirées de l’article écrit par Rodinson dans l’Encyclopédie Universalis sur Mahomet, Redeker prétend réusmer ainsi la vision développée par Rodinson : « Exaltation de la violence : chef de guerre impitoyable, pillard, massacreur de juifs et polygame, tel se révèle Mahomet à travers le Coran. » Quiconque connaît un peu l’oeuvre de Rodinson, sait à quel point ce résumé ne reflète absolument pas sa pensée. Rodinson, juif et agnostique, a écrit un livre sur le prophète de l’islam, Mahomet (Points, Le Seuil), dans lequel il tente d’expliquer l’action de Mahomet à travers une grille d’analyse matérialiste. Cet ouvrage, souvent censuré dans le monde musulman, n’en présente pas moins une vision respectueuse de l’homme que fut Mahomet, de son action. Rien à voir avec les raccourcis haineux de Robert Redeker... »
Je persiste et je signe... Même si Robert Redeker a le droit d’écrire ce qu’il veut, et que Le Figaro a le droit de publier ce qu’il veut (dans les limites de la loi), même si la liberté d’expression est garantie en France, y compris pour Jean-Marie Le Pen et pour d’autres encore (et c’est tant mieux, c’est même un principe fondamental de la République), il faut dire et redire que les propos de Robert Redeker sont des raccourcis haineux fondés sur une ignorance sans égale... Ce qui ne l’empêche pas, selon une journaliste de l’International Herad Tribune du 30 septembre (article intitulé : « French critic of Islam flees threats » - un critique français de l’islam fuit les menaces)de déclarer à une radio : « J’ai longuement réfléchi en écrivant ce texte, chaque terme a été mesuré. J’ai fait beaucoup de recherches. J’ai beaucoup lu. » Mais sûrement pas Maxime Rodinson qu’il cite complètement à contresens.
La Ligue des droits de l’homme a publié un communiqué, « La liberté d’expression ne se divise pas », tout à fait équilibré qui conjugue la défense de la liberté d’expression et la prise de distance à l’égard des propos de Robert Redeker. « Le Figaro justifie la publication de cette tribune au nom de la nécessité d’entendre toutes les voix fussent-elles discordantes, se targuant d’accueillir ainsi des débats contradictoires. Dans les faits, Le Figaro a pris, une nouvelle fois, la décision de donner la parole à un discours haineux et de nature à porter atteinte à la paix civile. C’est bien ce qui est en train de se produire puisque M. Redeker fait l’objet de menaces de mort et est contraint d’être sous la protection de la police. Quoi que l’on pense des écrits de M. Redeker, rien ne justifie qu’il subisse un tel traitement. La LDH rappelle que l’on ne saurait admettre que quiconque, fût-ce en raison d’idées nauséabondes, soit l’objet d’intimidations de quelque nature qu’elles soient. On ne combat pas les idées de M. Redeker en le transformant en victime. »
Mais, est-ce qu’il devient en France impossible de critiquer l’islam ? Comme le souligne un éditeur interrogé par Libération, dans un article intitulé « La nouvelle religion des maisons d’édition », critiquer l’islam est, au contraire, devenu « un sport national depuis l’affaire du voile ». Interrogé dans Libération, Olivier Roy, directeur de recherche au CNRS, explique, non sans humour, dans un entretien intitulé « Certains jouent à chatouiller la fatwa » : « Quand on évoque les réactions des musulmans, de quoi parle-t-on exactement ? A Berlin, l’opéra de Mozart a été annulé après seulement un coup de téléphone d’avertissement, et il y a eu quelques dizaines de menaces, notamment sur Internet, contre l’article de Robert Redeker dans le Figaro. L’affaire de la publication des caricatures de Mahomet dans un quotidien danois en septembre 2005 a mis plus de trois mois à démarrer, à l’initiative de deux imams de Copenhague ». (...) « Les problèmes pour la liberté de critique de l’islam sont créés par un certain nombre d’extrémistes. C’est un danger, mais il ne faut pas en exagérer les proportions. Le groupe qui a assassiné le cinéaste néerlandais Theo Van Gogh était tout au plus composé d’une quinzaine de membres. Certes, quinze personnes peuvent s’organiser pour tuer ou saboter un spectacle ou encore lancer un cocktail Molotov dans une réunion. S’il y a bien un risque sécuritaire, il reste limité et se réduit à un problème de police. Je ne suis pas convaincu quant au danger d’une autocensure croissante. On voit au contraire se multiplier des attaques polémiques contre l’islam souvent ignorantes et qui frisent parfois l’imbécillité. Certains jouent délibérément à chatouiller la fatwa. »
Car la vraie question est là. Pourquoi certains journalistes, certains éditeurs, certains intellectuels se plaisent-ils à jeter de l’huile sur le feu ? Pourquoi l’incompétence est-elle une clef pour pouvoir publier des pamphlets approximatifs, non étayés, schématiques ? Les exemples sont multiples de ces nouveaux spécialistes de l’islam intronisés par les médias. On pourrait citer, parmi d’autres, Caroline Fourest ou Mohamed Sifaoui, dont les travaux d’« enquête » sont à la vérité, pour reprendre une formule du chanteur Renaud, « ce que le diable est au bon dieu ». Il suffit de se promener dans n’importe quelle librairie pour mesurer le nombre de livres consacrés aux musulman ou à l’islam. La grande majorité sont très critiques (ce qui est parfois tout à fait légitime, quand cette critique s’appuie sur un vrai savoir).
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