Une étude décrit l'ampleur des ségrégations ethniques à l'école


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Vieux 09/09/2003, 10h16
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Par défaut Une étude décrit l'ampleur des ségrégations ethniques à l'école

Un travail mené dans la région bordelaise à partir des prénoms des élèves souligne la répartition inégale des enfants issus de l'immigration, qui conduit à l'existence de fait de classes-"ghettos". Les "stratégies" familiales qui tentent de contourner la carte scolaire aggravent ce phénomène.
Une étude inédite lève le voile sur un des sujets les plus tabous de l'école républicaine : l'existence d'une ségrégation ethnique au sein de l'éducation nationale. Dans un rapport rendu en juin au ministère de l'équipement et au Fonds d'action et de soutien pour l'intégration et la lutte contre les discriminations (Fasild), Georges Felouzis, professeur des universités à Bordeaux-II, démontre l'importance des phénomènes de ségrégation des élèves selon qu'ils sont issus ou non de l'immigration (La Polarisation sociale et ethnique des collèges dans l'académie de Bordeaux, avec Françoise Liot et Joëlle Perroton.




Cadis/Lapsac). L'étude, qui donnera lieu à une publication dans la Revue française de sociologie en septembre, décrit un monde scolaire "très fortement marqué par l'ethnicité" et "en rupture totale avec les fondements les plus universalistes" de l'école.

La première enquête statistique sur la ségrégation à l'école. Ce constat est déjà connu des enseignants, parents et élèves qui observent quotidiennement des établissements "ghettos" où sont concentrés un grand nombre d'élèves étrangers ou d'origine étrangère. Mais aucune enquête statistique n'avait jamais été réalisée pour valider scientifiquement ces observations. Avec l'étude publiée par M. Felouzis, l'étendue des phénomènes de ségrégation apparaît crûment : une relégation scolaire s'ajoute aux inégalités sociales et urbaines dont sont victimes les élèves issus de l'immigration.

Le choix du prénom comme indicateur de l'origine. Pour parvenir à ces conclusions, M. Felouzis a utilisé une méthodologie complètement atypique. Il n'existe en effet aujourd'hui aucun indicateur permettant de rendre compte des discriminations ethniques. Les seuls critères disponibles sur l'origine des jeunes - nationalité des élèves et lieu de naissance des parents - ne sont pas pertinents : un grand nombre de jeunes possèdent la nationalité française tout en étant issus de l'immigration ; quant au lieu de naissance des parents, il n'est pas connu par l'éducation nationale. Face à cette carence, le chercheur a donc construit un indicateur ad hoc à partir du prénom des élèves. "Même si les ambiguïtés ne sont pas absentes, le prénom apparaît comme un marqueur lié à la religion et au pays d'origine", explique M. Felouzis.

Bien que validée par le comité de lecture de la Revue française de sociologie, la méthode retenue risque de soulever de vives critiques de la part de ceux qui estiment que l'étude induit une distinction entre citoyens français. En 1998, une polémique avait ainsi éclaté entre démographes à propos de l'utilisation de critères autres que la nationalité : des chercheurs comme Hervé Le Bras avaient stigmatisé une dérive par rapport au modèle républicain (Le Monde du 6 novembre 1998). M. Felouzis s'en défend par avance : "Comme la signature au mariage a pu constituer une mesure du degré d'alphabétisation des Français de l'époque moderne au XXe siècle, le prénom des élèves donne une bonne approximation de leur origine culturelle", assure-t-il.

La répartition inégale des élèves issus de l'immigration. Le chercheur a étudié la répartition des 144 000 collégiens de l'académie de Bordeaux. Les inégalités sont flagrantes : dans certains collèges, près d'un élève sur deux a un prénom qui indique une origine étrangère. Ces disparités sont plus marquées lorsqu'on considère les élèves dont le prénom est associé au Maghreb, à l'Afrique noire et à la Turquie : seulement 10 % des collèges scolarisent 40 % du total des élèves présumés issus de ces régions. A l'inverse, un quart des collèges scolarisent chacun moins de 1 % de jeunes dont le prénom est associé à ces aires géographiques. Ces disparités produisent des établissements où "la "norme" est de vivre dans des conditions sociales défavorables et d'être en échec scolaire", note M. Felouzis. De fait, ces collèges "mis à l'écart" cumulent les inégalités sociales et scolaires préjudiciables à l'apprentissage - ce qui autorise le chercheur à parler de ségrégation et pas seulement d'inégalités. Toutes les études sur l'apprentissage montrent en effet que la concentration d'élèves de faible niveau dans un établissement nuit à leur progression individuelle.

Les mécanismes de la ségrégation. Les causes de cette "spécialisation" des collèges sont de deux ordres. La première est liée à l'urbanisme : la concentration d'enfants issus de l'immigration est d'abord liée à la répartition inégale des familles dans les quartiers. "Dès lors que la mixité ethnique et sociale des secteurs n'est pas assurée, elle ne peut être garantie dans les collèges qui en dépendent", constate M. Felouzis.

La seconde cause est liée aux stratégies des familles qui choisissent de contourner la "carte scolaire". Pour mesurer ce facteur, le chercheur a comparé la population scolaire "attendue", si toutes les familles scolarisaient effectivement leurs enfants dans le collège de leur quartier, et celle "constatée", en tenant compte des demandes de dérogation et de la fuite vers le privé. La ségrégation apparaît encore plus marquée dans les établissements que dans les quartiers, preuve d'une aggravation du phénomène due aux "stratégies" familiales.

Quelques collèges "ghettos" parviennent néanmoins à réduire l'évitement des familles. En étudiant la composition des classes dans les établissements, M. Felouzis montre qu'une "ségrégation interne" - la constitution de "classes ethniques" - est parfois utilisée pour limiter les phénomènes d'évitement et permettre aux établissements de rester "attractifs".

Les conséquences scolaires. Ces inégalités ont des conséquences sur le niveau scolaire des élèves. Pour le mesurer, M. Felouzis s'est penché sur les résultats obtenus en fin de troisième lors des épreuves sur table du brevet des collèges. Les élèves issus de l'immigration et scolarisés dans les établissements "ghettos" subissent un handicap scolaire qui s'ajoute aux inégalités liées à leur origine sociale.

Au final, ces constatations amènent le chercheur à s'interroger sur "la distance croissante" entre le "discours "officiel"" sur une école qui ne reconnaît que "des "citoyens" détachés de leur "communauté"" et "la réalité des collèges les plus ségrégués, où l'origine culturelle et l'ethnicité deviennent, par la force des choses, les critères principaux d'identification". Dans une période où le débat sur les "communautés" ressurgit, l'étude a le mérite de rappeler que la responsabilité du "communautarisme" ne repose pas seulement sur les individus.

Luc Bronner

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