Ramadan et le souab


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  #1  
Vieux 02/11/2006, 23h10
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j'ai trouvé cet article de soumaya naamane guessouss à "femmes du maroc"

Ramadan, que de souab !

“Aïe aïe aïe ! Ramadan arrive !”… L’approche de Ramadan, une angoisse ? Oui pour certaines et ce, non pas parce que les estomacs seront mis à rude épreuve mais bien en raison des nombreuses contraintes sociales, souab et culte de l’apparence qui s’abattent sur les femmes, chefs (hyper stressées) d’une intendance quelque peu ostentatoire sur les bords.

Soumaya Naamane Guessous


Pour les plus avisées, les préparatifs du ramadan commencent un à deux mois avant la date officielle. Et pour cause. Tout un programme doit être élaboré pour que les femmes ne soint pas dépassées par des événements se succédant à un rythme effréné. D’où les angoisses qui pointent du nez, : “Chaque année, je me dis que je dois m’organiser l’avance, mais je me fais toujours avoir. Cette année, ramadan nous a surpris. Il est arrivé à une mauvaise période : fin des vacances et rentrée scolaire et professionnelle. Trop de contraintes en même temps !”, a-t-on pu entendre. Contraintes ? Oui, car Ramadan est le mois de réconciliation avec sa culture. Les tenues et les habitudes deviennent “purement marocaines”. Et il faut penser aux tenues marocaines traditionnelles à porter dans ces multiples soirées interminables : “Pour moi, ramadan, c’est caftans et djellaba tous les soirs. En temps normal, je ne les mets que lors des cérémonies de mariage ou d’enterrement”. Ce qui est également le cas pour de nombreux hommes : “Je me mets en djellaba, jabador, kachchaba, gandoura… tarbouche et babouche. Pour moi, c’est important d’abord par respect à ce mois de piété et pour être à l’aise car on mange beaucoup et on bouge peu.” Quant à ceux qui vont à la mosquée, la tenue marocaine est indispensable, même dans la fantaisie et le luxe. Corollaire premier du Ramadan : les ateliers des stylistes et modélistes tournent à plein régime et rivalisent en création de modèles pour hommes et pour femmes. C’est LE mois où leur commerce prospère.
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  #2  
Vieux 02/11/2006, 23h11
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A la contrainte de s’habiller traditionnellement s’ajoute celle de ne pas paraître deux fois de suite dans la même tenue. Préoccupation de taille : “Les hommes ont de la chance. Leurs djellabas sont sobres et peuvent être portées plusieurs fois. Pour les femmes, c’est différent. Je ne sais qui a décrété qu’à chaque soirée, tenue nouvelle exigée.” De plus, cette année, Ramadan arrive dans la chaleur : “Je ne pourrais pas mettre mes tenues de l’année dernière. Un grand budget à sacrifier !”, “Les tenues de l’année dernière étaient chaudes. Cette année, j’ai dû me faire faire des djellabas, caftan et lbassi au tissu plus fin”. Gare à celle qui ne respecte pas le diktat du turn over des djellabas en public sous peine d’afficher son avarice ou son indigence et risquer, de fait, l’exclusion de la bonne société. Puisque l’habit fait le moine, il faut miser dessus, quitte à s’endetter : “Je paye en trois ou quatre mensualités. Si je devais compter sur mon budget, je serais damnée !” Logique dans ce contexte que certaines femmes exigent de leurs couturières des modèles uniques : “Ma couturière ne fait jamais deux modèles identiques. Au prix qu’elle me coûte, il faut que ma tenue me serve à me démarquer de toutes les autres femmes !”, “Wily ! A quoi ça sert de travailler et de vivre si on ne profite pas de la vie ? Si les autres ne savent pas que vous avez des moyens ? Il n’y a qu’une seule mort !” “Tout pour rester dans la compétition pour être valorisée, sinon tu es écartée des cercles de qualité.”

Autre souci du Ramadan : le personnel de maison dont les services deviennent insuffisants. Les courtiers sont prisés et les femmes de ménage précieuses : “Elles se savent sollicitées. Elles se la jouent. C’est fini le temps où tu avais une bonne à 500 DH par mois. La plus nulle demande 250 DH pour semaine. Comme si elle allait te produire des miracles. En temps normal, deux me suffisent. C’est vrai qu’elles n’arrêtent pas. Entre les exigences du mari, des enfants, des invités et ma rigueur, elles n’ont pas de répit. Mais si tu ne les fais pas trimer tout le temps, elles perdent le rythme”, “Pendant ramadan, je reçois beaucoup. Il me faut de l’aide. Enfin, juste une fille pour la vaisselle et le nettoyage car je fais appel au traiteur avec ses serveurs.” Ces contraintes provoquent des tensions dans le couple, car le faste est une affaire de femmes : “Mon mari râle pour toutes les dépenses. Il me reproche d’en faire trop. Mais ce n’est pas lui qui sera critiqué. C’est toujours la femme qui est incriminée.”

C’est que Ramadan offre des opportunités de rencontres. C’est l’occasion de tisser les liens et de faire de nouvelles connaissances grâce aux innombrables soirées. Etre invité renvoie à rendre l’invitation. La compétition est de rigueur : “Il faut en faire plus que les autres, avoir de l’imagination et de bonnes adresses. Mais les bonnes adresses sont connues de tous. Le téléphone portable a détruit les monopoles. A peine un traiteur s’installe que son numéro de téléphone circule dans tout Casa.” Il faut alors être rusée, établir des stratégies : “Avant, je faisais mes soirées moi la première pour être sûre d’innover. Mes amies étaient bien embêtées car je leur volais les meilleures idées de menus, de décoration et d’animation. Mais maintenant, je préfère attendre un peu pour voir ce que nous offrent les autres pour me démarquer.”
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  #3  
Vieux 02/11/2006, 23h12
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Les habitudes veulent que l’on invite pour le ftour et pour le dîner. D’où une présence de près 8 heures, quand certaines ménagères ne poussent pas le vice jusqu’à retenir pour le shour. Dans ce cas, la présence dure du coucher du soleil à son lever. Pendant tout ce temps, l’alimentation, sous toutes ses formes et ses nationalités, ne cesse de déambuler sous des yeux de plus en plus vitreux. Et pour les récalcitrantes, rompre avec le modèle classique paraît difficile : “Je déteste recevoir pour le ftour. J’aurais aimé inviter les gens juste entre le ftour et le dîner, ne servir que des boissons et des plateaux de sucrés et de salés. Mais c’est mal vu. Il faut rester sur les bons rails.” Ce qui nécessite une très grande énergie : “Quel travail pour préparer le ftour ! Et chacun avec ses caprices : celui qui commence par la soupe, et pas n’importe laquelle. Il faut diversifier : harira, soupe aux pigeons, semoule et thym, semoule et grain d’anis, potage de légumes, soupe chinoise aux vermicelles et crevettes. Quand on n’a pas les moyens pour financer tout cela, on s’endette.” Et les ménagères d’exceller dans l’innovation : “Nous étions 20 invités chez une amie. Il y avait 15 carafes de jus de couleurs différentes : orange, citron, grenade, amande, pomme, lait à la banane, betterave, concombre, avocat, carotte, cocktail de fruit, raisin, pêche, ananas et même tomate.”

Après le ftour, vient l’avalanche des pâtisseries et boissons : sucrées, salées, marocaines traditionnelles, marocaines modernes, occidentales, orientales. On sert même des sushis. “Heureusement qu’il n’y a pas d’habitants dans les autres planètes, sinon nous ajouterions les pâtisseries des Martiens, des Jupitériens…”

Vient enfin le dîner. Une overdose qui, si elle tuait, décimerait la population marocaine, puisque même dans les foyers démunis, les limites de l’estomac sont dépassées. De l’avis de tous, ces soirées sont harassantes, d’autant que dans nos habitudes, nous ne nous levons pas, nous n’aidons pas au service. Nous nous affalons. Et plus nous mangeons, plus nous nous enfonçons dans les matelas. Des heures à rester assis à se raconter toujours les mêmes choses, pratiquement aux mêmes personnes, à échanger les mêmes lamentations sur le personnel domestique, les réussites des enfants, quitte à les inventer, les récents futurs achats, les projets de voyage. Et bien sûr la namima (médisances) qui porte sur la dernière soirée et les ratés de l’hôtesse. Ou sur la même soirée ! Elle en a trop fait, elle n’en a pas fait assez. La liste de ses invités, sa maison, son ameublement, sa relation avec son mari, les tenues et les bijoux des invitées… Et là aussi, c’est une affaire de femmes.

Inévitable également : dans ces soirées, femmes et hommes forment des groupes distincts. Les hommes se regroupent pour refaire le monde et sa politique, opérer le remaniement ministériel, commenter les derniers matchs de foot, faire le bilan des biens nouvellement acquis, échanger les rumeurs sur tel ou tel responsable ou décideur. Et bien sûr, jouer aux cartes. Et ça hurle ! Et ça proteste ! Difficile de garder le cap le long de la soirée : “Parfois, je meurs de sommeil, je me déconnecte, distribue des sourires et des hochements de la tête, style “cause toujours, je ne t’écoute plus.” Mais en réalité, mes oreilles se transforment en radar, détectant les premiers bruits de vaisselles annonçant la préparation du dîner qui va me délivrer de mon supplice.” Et c’est reparti ! Un autre service, d’autres mets. Les estomacs sombrent dans un profond coma ! Tout ça pour le fameux plaisir de l’œil. Sans oublier l’oreille : certaines soirées sont animées par un orchestre pour les égayer. A condition que ses décibels soient maîtrisés pour permettre aux invités de communiquer et de ne pas repartir avec une forte migraine. Final cut : la réponse aux compliments doit également servir à justifier son grade social : “A la fin de la soirée, quand les invités repartent en disant à mon mari, avec admiration : “Tbaaaarque allah ! C’était du top”, je suis comblée. Parfois, j’ai envie de l’étrangler quand je l’entends répondre : “Ghir qablou âlina (soyez tolérants), on ne vous a rien fait d’exceptionnel !” Comment rien d’exceptionnel ? Mais il n’y avait que de l’exceptionnel dans ma soirée !” Façon de montrer que tout ça est normal et habituel, de signifier : “Tous les jours, nous dressons ce genre de buffet ! Même sans invités.” L’alimentation occupe une place telle dans notre culture que nous devons prouver que nous mangeons bien, beaucoup et raffiné et, vestige d’une misère ancienne, que nous mangeons quotidiennement différentes viandes. La table sans viande est bannie. Notre valeur dépend de notre table. Une véritable obsession de se démarquer de la faim, du manque, de s’inscrire dans la luxure, l’abondance alimentaire.
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  #4  
Vieux 02/11/2006, 23h13
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Que d’efforts déployés durant ce mois de Ramadan pour briller, se démarquer, épater, ébahir, éblouir, fasciner, surprendre, et pourquoi pas, faire des jalouses !
Et voilà comment de nombreuses femmes se retrouvent entraînées dans des enchères qu’elles s’appliquent à relever, sacrifiant santé, nerfs, sérénité et argent : “C’était très bien chez toi ? Je vais te prouver que je peux faire mieux !” Quel gâchis et tout ça pour récolter des compliments et autres preuves de reconnaissance. Ce qui dénote d’un vrai manque de confiance en soi. Tout cela avait certes un sens quand nos grand-mères devaient justifier leur adresse de ménagère, puisque c’était leur rôle principal. Mais aujourd’hui les denrées sont abondantes toute l’année grâce au développement de la technologie, des importations. Les femmes ont changé de profil. Elles ne sont plus seulement les mères nourricières. Pourtant, nous fonctionnons toujours avec l’ancien modèle.

Par ailleurs, nos grand-mères n’avaient pas de préoccupation de poids. Au contraire, plus elles mangeaient, plus elles grossissaient, plus elles devenaient belles et séduisantes. Tandis que nous ! Nos tables de ramadan croulent sous les différents mets, alors que les femmes doivent rester sveltes et traquer toute invasion de graisse. “Une torture : on te met sous les yeux tous les délices de la terre et on te demande de garder un corps de Barbie ! C’est sado-maso ! Nous entretenons le faste pour intensifier nos frustrations !” “C’est l’œil qui mange et non l’estomac !”, “Si je rencontrais celui qui a dit ça, je le tuerais ! La jouissance du regard ! Voilà que les yeux ont leur orgasme !”.

Si Ramadan doit être un mois de recueillement et de modération, dans ce cas, il se caractérise par tous les excès : “Vivement la fin. Je suis abattue : je dors peu, mange beaucoup, me démène pour garnir la table à ma famille, stresse quand je reçois. Je ne profite de rien. Je suis une boule de nerfs. Mes enfants, mon mari et mon travail en pâtissent lourdement.” Toutes ces invitations fatiguent, mais à dire vrai, il y a invitation et invitation : “Il y a celles où je ne rencontre que des gens communs, non intéressants. Il y a des maisons où je dois être invitée parce que c’est une référence. J’y rencontre des gens bien. Excellent pour mon prestige ; ça qui donne une étiquette dorée. Le lendemain je m’en vante. Et je lis la jalousie sur les visages de mes amies. J’adore dire en prenant un air innocent : “Je t’ai pas vu hier chez X. T’étais pas invitée ?” Ensuite, je fais semblant de compatir et les laisse macérer dans leur vexation.” Pour certaines personnes, c’est un motif de fierté que de dire : “J’ai mangé avec notre ami X”, même si elles n’ont vu X qu’une fois dans leur vie et qu’il leur a à peine serré la main, sans retenir leur nom. “Dis-moi qui tu fréquentes, je te dirai qui tu es”, dit le dicton. Et notre cher Ramadan est une plate-forme de toutes sortes de jeux sociaux !

Contradiction quand tu nous tiens ! De nombreuses femmes s’interrogent sur ces paradoxes, mais n’arrivent pas à s’en défaire : “Je dois lutter contre ces aberrations, moi qui ai fait des études, moi la femme moderne, aller vers la simplicité, consacrer davantage de mon temps à des activités plus intéressantes que dorer mon image à partir de mes performances d’hôtesse généreuse. Mais c’est dur dans une société qui te juge constamment.”, “Je me dis que la valeur d’une femme est de lutter contre les pressions inutiles qui ne servent qu’à alimenter des représentations sociales basées sur le superficiel. Mais je n’arrive pas à m’en libérer. Le regard des autres me ronge. C’est maladif, une sorte de paranoïa.”

Il est en effet difficile de braver tout cela, de refuser la compétition, d’échapper à cet engrenage Au point où de très nombreuses femmes rêvent de passer Ramadan hors du Maroc. Se sauver pour avoir une paix qu’elles n’arrivent pas à construire elles-mêmes.

“J’imagine ma vie différemment. Complètement détachée de la psychose due à la crainte du regard de mon entourage sur moi, mon look, ma vie, ma table… Faire ce que je veux, ce en quoi je crois, organiser ma vie comme MOI je veux.” Est-ce impossible ? Recevoir dans la sérénité, l’authenticité, la simplicité, la sincérité. Ne peut-on pas préparer une table en tenant compte de la capacité des estomacs des invités, déposer après le ftour, sur une table, quelques gâteaux et jus et inviter les invités à se servir eux-mêmes ? Ou recevoir entre le ftour et le dîner, juste pour les boissons et les gâteaux ? Le risque, c’est d’être traitée de qallate as-souabe (manque de politesse). Quand ce n’est pas l’hara-kiri qui l’emporte car ce sont souvent ces mêmes femmes qui se remettent en question et qui critiquent les rebelles des pressions ramadaniennes : “Une amie nous a invités après le ftour. Elle nous a servi à dîner à 22 heures. J’étais la première à dire qu’elle voulait se débarrasser de nous. Une autre nous a invités seulement pour le ftour. Je l’ai traitée de radine. Une autre nous a servi un ftour et un dîner sans diversité des mets, ni étalage. J’ai dit que c’était un enterrement. Mais j’avoue que chez elles, c’est plus convivial, je me sens moi-même, contrairement aux soirées préparées avec une mise en scène parfaite.”
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  #5  
Vieux 02/11/2006, 23h14
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Par défaut Re : Ramadan et le souab

Si Ramadan est oppressant, c’est parce que certaines femmes y contribuent : “Je dis toujours que notre vie est oppressante, nos traditions lourdes, notre souab étouffant. Je me lamente sur mon sort de pauvre Marocaine qui croule sous les traditions. Pourtant, je me dis moderne. Qu’est-ce qui m’empêche de me décharger de ces contraintes ? La peur d’être jugée, l’emprisonnement dans un système que nous créons nous-mêmes et qui nous engloutit ?” C’est surtout le désir de paraître, d’être conforme à des normes non basées sur des valeurs morales, mais matérielles. Des réflexes venant de notre éducation, que nous avons intégrés dans nos automatismes. C’est aussi le fait de vouloir toujours prouver, consciemment ou inconsciemment, une hypothétique perfection. C’est également, chez certaines personnes, la perte de l’authenticité et la recherche continuelle d’intérêts autres que le partage d’une amitié sincère.

Ramadan peut ne pas être angoissant quand on est sincère dans sa relation aux autres et quand on estime que l’on n’a rien à prouver. Recevoir dans la joie est possible lorsque la femme se détache de toute idée de compétition. Nos grands-mères disaient que le degré de fatigue de la maîtresse de maison est proportionnel à son attachement à ses invités. Plus elle s’épuise, plus elle manifeste son souab et sa joie de recevoir.
Mais le temps de nos grand-mères est bien révolu
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